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2017-07 / NUMÉRO 133   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Une littérature marocaine plurielle et libre
Après la Corée l’an dernier, c’est le Maroc qui a été à l’honneur au Salon du livre de Paris cette année. L’occasion pour L’Orient littéraire d’évoquer plusieurs figures majeures de la littérature marocaine... 

Par Georgia Makhlouf
2017 - 04
Il est vrai que la littérature marocaine est extrêmement riche, diverse et prospère, comme en témoignent la présence régulière d’auteurs marocains parmi les finalistes des grands prix littéraires arabes, ou la récente attribution du Goncourt à Leïla Slimani. C’est dire que cette littérature assume totalement ses deux langues, alors que dans l’Algérie voisine, la relation entre l’arabe et le français est beaucoup plus tendue, pour les raisons historiques que l’on sait. On notera aussi que parmi ses plumes talentueuses, on trouve plusieurs générations confondues, signe que la relève est assurée. Beaucoup de plumes féminines également, preuve d’une effervescence multidimensionnelle.

Farouk Mardam Bey souligne une récente et nette amélioration de l’édition marocaine, sur la forme et le fond. « Des ouvrages de qualité paraissent tous les ans, le bon niveau de l’université marocaine, souvent supérieure à celles d’autres pays arabes, et l’effort important de traduction vers l’arabe d’ouvrages de sciences humaines contribuent largement à la vitalité du secteur. » Il faut dire que le Maroc a profité d’un vent de liberté qui a soufflé à partir de 1999, amplifié par la mise en place en 2004 de l’instance « Équité et réconciliation » qui avait pour but de rendre justice aux victimes des exactions commises sous le règne de Hassan II. La littérature relative aux années de plomb s’est faite très abondante et a abordé avec une grande liberté de ton les questions relatives à la répression, au bagne et à la torture. Néanmoins, quelles que soient les spécificités marocaines, « les mêmes thèmes et formes circulent dans tous les pays arabes », souligne Mardam Bey. La littérature féminine de revendication, les ouvrages engagés sur les problématiques sociales et politiques, le roman historique, les sagas familiales, autant d’axes thématiques que l’on trouve dans la littérature marocaine mais également dans d’autres pays, signe que la littérature arabe constitue « un champ unifié », traversé par des mouvements d’ensemble. Néanmoins, il importe de noter que la modernité littéraire a été plus tardive au Maroc, alors qu’en Égypte, au Liban et plus globalement dans le Machreq, le renouveau s’est engagé dès la fin du XVIIIe siècle avec le mouvement de la Nahda. Au Maroc, il faut attendre le coup d’éclat de Driss Chraïbi qui publie en français Le Passé simple en 1954, dénonciation percutante des travers de la société marocaine qu’il poursuivra dans l’ensemble de son œuvre. Il est suivi par Abdelmajid Benjelloun qui publie en arabe en 1957 Pendant l’enfance. Ces deux ouvrages donnent le coup d’envoi d’un mouvement de fond qui va se développer et franchir très rapidement les étapes du renouveau. 

Dans l’histoire de la littérature marocaine, l’aventure de la revue Souffles joue un rôle fondateur auquel le Salon du livre consacre d’ailleurs une rencontre. « Notre intuition fondamentale, je dirais même notre “vision” était qu’au Maroc, nous avions la chance d’un pluralisme culturel et nous avons inscrit ce pluralisme dans le projet-même de la revue. Nous y avons fait dialoguer toutes les cultures : arabo-musulmane, amazigh, africaine, juive, et cela a largement contribué à jeter des ponts entre les intellectuels d’expression arabe et française en particulier. La revue est d’ailleurs devenue bilingue. Cette aventure a duré six ans, elle a eu un impact considérable au Maroc et a construit une relation apaisée entre les littératures marocaines quelle que soit leur langue d’expression », nous dit Abdellatif Laâbi, figure de proue de la littérature marocaine et directeur de la revue Souffles, ce qui lui a d’ailleurs valu de connaître la torture et les geôles du régime pendant huit ans pour atteinte à la sûreté de l’ État. Laâbi souligne que « la littérature en langue française qui s’est développée autour de la revue était avant-gardiste et elle a entraîné la littérature en langue arabe, qui était restée plus traditionnelle, dans le sillage du renouvellement. Chez nous comme chez vous au Liban, le pluralisme est une chance, un atout formidable » ajoute-t-il. « Souffles a constitué une rupture épistémologique, esthétique et politique dans la culture marocaine, à l’instar sans doute de ce qui s’est passé avec la revue Chiʻr à Beyrouth dans les années 50. »

Parmi ces autres voix qui questionnent avec lucidité le Maroc et le monde, on retiendra l'islamologue Rachid Benzine par exemple, un homme au parcours passionnant qui invite au nécessaire dialogue entre les religions. L’historien et romancier Abdallah Laroui est l'un des plus vifs critiques et analystes du monde arabe contemporain, un homme dont la voix est essentielle à la bonne compréhension de la civilisation arabo-musulmane. Abdelhak Serhane, universitaire et romancier, n’a pour sa part, jamais cessé de critiquer le régime marocain en place. Sa parole est empreinte d’une recherche de liberté et de justice. Abdellah Taïa est l'un des premiers auteurs arabes à affirmer son homosexualité et à en faire un sujet de littérature. Le très singulier Abdelfattah Kilito occupe une place à part, à la fois par son étonnante culture couvrant un large spectre qui va du roman classique au polar, et par la verve de son écriture d’un humour ravageur.

Le dramaturge Youssef Fadel a été emprisonné pendant huit mois à cause de sa pièce La Guerre en 1975. Son engagement n’a pas failli depuis et il poursuit inlassablement son exploration du pouvoir marocain, que ce soit à travers les destins croisés d’un père engagé comme fou du roi et d’un fils, acteur de théâtre, mais enrôlé de force dans l’armée du Sahara (Un Joli chat blanc marche derrière moi) ; ou à travers les terribles épreuves des prisonniers politiques durant les années de plomb, qu’il relate de façon quasi cinématographique dans son récent Un Oiseau bleu et rare vole avec moi qui a obtenu le plus prestigieux prix littéraire marocain le Prix Maroc du livre. Ces deux ouvrages forment un diptyque. « Il s’agit en réalité d’un triptyque, nous confie-t-il, puisque je savais d’emblée que je voulais traiter de trois grands thèmes : la vie du Palais à travers la figure du bouffon, le bagne, et la mosquée Hassan II qui a été l’occasion d’un racket généralisé de toute la société marocaine. Le troisième volume est déjà écrit en arabe. » « Mais, mon souci n’est pas de revenir sur ces années-là par volonté politique. Les années noires du Maroc, ce sont mes années à moi, c’est mon sujet parce que c’est ma vie. Ma préoccupation est littéraire avant tout. » Ce qu’il affirme à nouveau lorsque nous abordons son souci de la forme. « Trouver la forme adéquate résout une grande partie du roman. Quand on a le récipient, il est facile de le remplir. » Son expérience de cinéaste n’est sans doute pas étrangère à sa maîtrise du « montage », des aller-retour dans le temps, et à son sens de l’image. « Mais tout cela est avant tout un travail littéraire, un souci des mots. »

Yasmine Chami occupe sans doute une place à part dans la littérature marocaine, avec une veine intimiste et une écriture sensuelle, subtile et d’une rare élégance. Si la toile de fond reste politique, avec la référence au putsch de Skhirat en 1971 – premier coup de semonce pour le régime du roi Hassan II – son roman Mourir est un enchantement articule un point de vue féminin et une galerie de portraits nostalgiques qui dit de façon sensible la fin d’un monde. À propos du titre, si singulier, elle raconte qu’il lui est venu en premier et qu’il a donné le « la ». « C’est à partir du titre que s’est déterminée la forme poétique : le travail sur la réminiscence, le motif de la mémoire qui s’accroche à des photographies, le souci de rendre compte de la poussière des jours. Tout le roman est comme une déclinaison de l’oxymore du titre : la mort, le temps qui passe, mais sans angoisse, l’enchantement des choses, la magie heureuse. » Féministe, sans doute, mais son souci est avant tout d’articuler le féminin et l’universel, « notre humanité commune de femmes et d’hommes ».


 
 
D.R.
« Les mêmes thèmes et formes circulent dans tous les pays arabes »
 
2017-07 / NUMÉRO 133