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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le vivre-ensemble, une condition à notre futur
Samir Frangié avait décidé d'écrire un second essai sur le vivre-ensemble et sur les idées qui le préoccupaient, à la lumière des derniers développements dans la région. Il en avait commencé la rédaction, mais la mort a brutalement interrompu son projet. Nous publions ici un extrait inédit de son manuscrit, qui se lit comme un testament.

Par Samir Frangié
2017 - 05
Le 1er septembre 1920, le général Henri Gouraud proclame l'État du Grand Liban et fixe ses frontières internationales en annexant au Mont-Liban le littoral, de Tripoli à Tyr, et la plaine intérieure de la Békaa.

Allant à contre-courant des revendications formulées à cette époque par nombre de minorités, notamment dans les Balkans et au Moyen-Orient, qui réclamaient la création de « foyers nationaux » homogènes ethniquement ou religieusement, le patriarche maronite Élias Hoyek s’était prononcé lors de la Conférence de Paix de Versailles en 1919, pour la création d’un Grand Liban regroupant des régions à majorité musulmane. « Pour la première fois en Orient, dit-il, l’identité politique va se substituer à l’identité religieuse. »

L’expérience est unique. Nulle part ailleurs dans le monde, chrétiens et musulmans ne sont associés dans la gestion d’un même État. Le Liban, affirme le général Charles de Gaulle, « est le seul lieu du monde où islam et chrétienté ont réussi une convivialité que ses institutions politiques favorisent. Pour l’avenir des rapports des civilisations en Méditerranée, c’est un précédent exemplaire précieux. »

L’idée d’un Grand-Liban soulève des oppositions aussi bien chez une partie des chrétiens favorables à l’établissement d’un foyer national chrétien que chez une partie des musulmans qui y voit une création du colonialisme français dans le but de briser le mouvement unioniste arabe.

L’intégration de l’islam libanais au nouvel État est également rendue difficile par les critères retenus pour définir l’identité du nouvel État. Un Liban « asile des minorités » signifierait que l’islam serait « le persécuteur présumé », un Liban « phénicien » ferait abstraction de treize siècles de civilisation islamique comme l’explique Nawaf Salam dans La Condition libanaise.

Malgré ces oppositions, l’expérience se poursuit. Comment expliquer ce fait ? Pour Michel Chiha (1891-1954), un des principaux artisans de l’indépendance : « C'est le voisinage immédiat des cultes et des liturgies, c'est la longue habitude de vivre en commun, c'est la fréquentation, l'estime, l'amitié réciproque et la connaissance approfondie des uns par les autres qui nous ont conduits à l'équilibre où nous sommes (…). C’est également un sens de l’hospitalité qui remonte loin dans l’histoire et qui permet l’accueil de l’autre. »

L’ancien directeur général de l’Unesco, René Maheu, lui, parle d’un véritable « style de civilisation » marquée par « la tolérance religieuse et idéologique, le respect, le culte même de la diversité des conceptions et des mœurs recherchée comme source d'enrichissement, l'incitation constante aux échanges d'idées et à la compréhension mutuelle, l'instinctive sagesse qui faisait que les confrontations les plus vives s'accompagnaient de la recherche de compromis pratiques débouchant, à défaut d'une entente véritable, du moins sur un modus vivendi, la liberté d'expression qui rendait tous les dialogues possibles, enfin, préparée par l'expérience quotidienne d'une société diversifiée à l'infini, l'ouverture au monde et la vocation à l'universel ».

Le Synode pour le Liban qui s’est tenu au Vatican en 1995 traduit cette expérience libanaise en ces termes : « Un aspect frappant du Liban et qui le distingue : dix-sept confessions appartenant aux religions chrétienne, musulmane et juive y sont reconnues officiellement par la Constitution. Elles y vivent égales en droits et en devoirs. Cette situation, apparemment très simple, est unique au monde. Elle a même suscité cette phrase de sa Sainteté: “Le Liban est plus qu'un pays, c'est un message de dialogue et de convivialité.” C'est qu'en lui, pour la première fois de leur histoire, les croyants de ces religions parmi les plus répandues du monde, ont décidé, dans une volonté ouvertement déclarée, par des accords écrits et oraux, de passer d'un affrontement séculaire et universel, à une convivialité fraternelle définitive (...). Que disparaisse le Liban qui, dans son passé et son présent, dans sa réalité et dans ses institutions, exprime malgré tout, une remarquable volonté de convivialité, et cette disparition signifierait pour l'humanité entière un réel et grave recul sur la voie de la compréhension réciproque et du respect mutuel des différences entre les hommes. » (Cité du Vatican 1993).

Georges Naccache, le fondateur du journal L’Orient, a résumé, lui, cette expérience d’une manière saisissante : « Parmi les pays du Proche-Orient, et peut-être même comparé à quelques-uns des pays les plus avancés, ce Liban, tel qu’il est – avec ses lacunes, ses anomalies, l’effroyable incurie de sa classe politique – peut s’honorer d’avoir créé, non pas certes une société heureuse et juste, mais la société peut-être la moins inhumaine du monde. »

Dans l’établissement de ce vivre-ensemble, le rôle de Beyrouth est déterminant. La ville commence à prendre de l’importance au XIXe siècle avec un bond démographique, un développement de l’urbanisme et un renouveau culturel qui est le produit de la Nahda. Les Français contribuent, par la suite, à la modernisation de la ville avec le téléphone, l’électricité, la radio, le tramway et l’émancipation féminine. La ville, note Albert Haurani, va attirer la bourgeoisie chrétienne de la montagne, créant des relations d’amitié et d’intérêts entre celle-ci et la bourgeoisie musulmane.

Beyrouth devient un lieu privilégié de rencontre où les activités de la vie quotidienne parvenaient toujours à tempérer les passions communautaires, permettant à chacun d'observer à loisir l'autre, de le découvrir et, souvent, de l'apprécier dans sa différence. Le centre-ville incarnait, plus que toute autre région du Liban, la douceur de vie libanaise. Nulle part ailleurs, des mondes si différents se côtoyaient aussi pacifiquement. À l'abri des activités de tous genres qui s'y déroulaient, des cafés construits sur pilotis et dominant la mer offraient à ceux qui le désiraient un moment de paix ponctué par les ronflements des pipes à eau. Plus loin, des restaurants aux traditions solidement établies accueillaient sans distinction aucune la multitude qui hantait les lieux. Tout le monde y goûtait avec la même ferveur aux délices d'une cuisine riche de tout le passé de l'Orient. Ici et là, disséminée à travers les souks, une mosquée ou une église permettait à ceux qui le voulaient de se recueillir un moment à l'ombre d'un cyprès ou d'un minaret.

Dans le vieux centre commercial de Beyrouth, formé d'un enchevêtrement de souks, chrétiens et musulmans coexistaient depuis des siècles, vivant en harmonie sans être réellement affectés par les remous confessionnels qui, périodiquement, secouaient le pays. Les partis pris communautaires ne parvenaient pas à pénétrer dans les dédales de ces antiques ruelles où une foule bigarrée et cosmopolite se pressait à la recherche de tout et de rien. Dans le souk des orfèvres, dans celui des drapiers, au marché aux légumes, dans la rue des banques, il n'y avait pas de place pour les querelles traditionnelles. Tout n'était que palabres, marchandages et échanges. La place des Martyrs, véritable gare routière assurant les liaisons entre les quartiers de Beyrouth et les différentes régions du pays, permettait le brassage permanent des Libanais. Cette douceur de vie, cette aptitude à se laisser porter par le temps, à intégrer le nouveau sans pour autant s'y perdre, cette capacité infinie de nuances, de subtilité, de patience, ont beaucoup contribué au vivre-ensemble entre les Libanais. 

Celui-ci commence à générer des comportements « civils » marqués par « la multiplication des mariages mixtes, l’extension des zones d’habitat mixtes et le succès de l’économie marchande et du réseau bancaire qui ne connaissait pas de frontière communautaire » (Élisabeth Picard). Ce vivre-ensemble se traduit dans la vie de chaque jour par des changements importants à commencer par la cuisine qui, « riche de toutes les influences qu’elle a subies devient festive et conviviale » (Andrée Maalouf). Faite de mélanges et d’emprunts à toutes les saveurs de la région, elle se caractérise par sa générosité et son souci du partage autour d’une même table.

Parmi ces comportements civils, la participation à la douleur de l’autre à l’occasion d’un deuil, participation qui va conduire les chrétiens à se rendre dans des mosquées et les musulmans dans des églises pour assister à des funérailles ou présenter des condoléances. 

Moins connu est le rôle de Tripoli dans l’établissement du vivre-ensemble. Ce rôle, elle l’a exercé en mettant en relation chrétiens et musulmans originaires de la ville mais aussi venus de toutes les régions du Liban-Nord. Entre travail, études et loisirs, ils vont apprendre à se connaître et à établir des relations qui dépassent le cadre étroit de leurs appartenances communautaires et régionales. Le rôle des écoles chrétiennes a été très important dans ce travail de connaissance de l’autre et d’initiation à la diversité religieuse et culturelle.

Ce vivre-ensemble a eu des effets étonnants, non seulement dans la vie de chaque jour, mais également en politique. Les liens tissés ont permis de dépasser les clivages communautaires traditionnels. C’est ainsi, à titre d’exemple, que le député de Zghorta, chrétien maronite, a soutenu un Tripolitain, musulman sunnite, Mohamed al-Jisr, à l’élection présidentielle de 1932. Ce fait, aujourd’hui impensable, avait conduit les autorités mandataires à suspendre la Constitution.

Khaled Ziadé retrace dans son ouvrage, Vendredi, dimanche, les changements suscités par ce vivre-ensemble. Décrivant l’évolution de la ville dans les années 50 et 60, il écrit : « À une ville éteinte et morte la nuit vont succéder la vie nocturne et l’animation des cinémas et des cafés en terrasses, inconnus jusqu’alors. Les femmes vont se mettre à sortir le soir, changement radical. Les Tripolitains, qui vivaient pourtant au bord de la mer, vont découvrir les plaisirs de la plage. Les employés des compagnies étrangères ‒ anglaises et françaises ‒ vont découvrir le golf, le football, et les clubs du samedi soir. Peu à peu le dimanche va s’installer comme jour férié pour toute la ville, en sus du vendredi. C’est par le biais de transformations apparemment anodines que se met en place, peu à peu, tout un nouveau mode de vie. »
Dans le sud du pays peuplé majoritairement de musulmans chiites, le vivre-ensemble a toujours été la règle à l’exception d’incidents limités en 1920. L’apport chrétien, notamment dans le domaine de l’éducation, a été important. C’est un chrétien, Georges Kenaan, qui dirigera jusqu’en 1952 l’école chiite jaafarite fondée en 1938. Deux écoles, l’une évangélique, l’autre créée par les religieuses Antonines continuent de fonctionner jusqu’à aujourd’hui dans la ville de Nabatieh.

Les témoignages de ce vivre-ensemble se manifestent à différents niveaux. Dans la ville de Khyam, majoritairement chiite, un médecin chrétien, Chekrallah Karam, est élu président de la municipalité. Un autre médecin chrétien, Chekrallah Haddad, originaire de Tyr, va établir des relations étroites d’amitié avec Abdel Hussein Charafeddine, l’uléma chiite qui a joué un rôle de premier plan tant au niveau politique que religieux et apporté une contribution essentielle au développement de l’enseignement à Tyr.

Le rôle de la culture est déterminant dans ce vivre-ensemble. Trois événements importants jalonnent ce parcours.

Le premier est la création à Rome en 1584 d’un collège maronite qui va permettre à « une pléiade de savants, non pas de transmettre à l'Orient la culture occidentale, mais plutôt de réapprendre à l'Occident les richesses orientales. » (Michel Hayek)

Le deuxième événement est l’installation en 1610 au couvent de Kozhaya, de la première imprimerie d’Orient, plus d’un siècle avant Istanbul qui, craignant la falsification des livres religieux et la propagation d’idées subversives, n’a autorisé l’établissement d’imprimeries qu’en 1727. Les Libanais se retrouvent en avance par rapport aux autres peuples de la région. L’importance de ce fait est considérable : « Avant l’imprimerie on partageait ses pensées oralement (…). La révolution de l’imprimé a fait naître un environnement plus méditatif. On lit un livre en silence, ce qui crée un sens nouveau de l’intimité personnelle accompagné des notions de réflexion sur soi et d’introspection. » En remplaçant la mémoire humaine par les tables de matière, la pagination, les notes en bas de page et les index, « l’imprimerie libère l’esprit de l’obligation de se souvenir continuellement du passé et lui permet de se concentrer sur l’avenir. » (Jeremy Rifkin)

Le troisième événement est la tenue à Louaizé, en 1736, du Synode libanais qui adopte, près d’un demi-siècle avant la Révolution française, l’enseignement obligatoire.

Cette priorité accordée à la culture et le bilinguisme largement répandu chez les élites intellectuelles vont permettre l’ouverture sur « l’autre », sur « l’autre » dans le monde arabe avec la remise à l’honneur de la langue arabe par les penseurs et les intellectuels de la Renaissance arabe, et sur « l’autre » aussi en Europe. Les Libanais vont contribuer, à partir du XIXe siècle, à adapter à la réalité orientale les concepts de progrès et de liberté forgés par l'Occident. 

Placés en 1943, devant le choix suivant : rester ensemble unis dans le cadre d’un État indépendant ou rejeter l’indépendance soit pour maintenir le mandat français, option défendue par une minorité de chrétiens, soit alors pour obtenir le rattachement du Liban à la Syrie, option revendiquée par les tenants du nationalisme syrien et arabe, les Libanais optent pour la poursuite de leur vivre-ensemble dans le cadre du Grand Liban.


 
 
© L'Orient-Le Jour
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2017-08 / NUMÉRO 134