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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Orhan Pamuk : « Le hüzün est le sentiment dominant de ma ville et de ma vie. »
Prix Nobel de littérature en 2006, Orhan Pamuk partage son temps entre Istanbul et New York où il enseigne à l’Université de Columbia. Ses livres sont traduits en soixante langues. La version française de son dernier livre vient de paraître chez Gallimard.

Par Georgia Makhlouf
2017 - 10
Cette Chose étrange en moi est un roman impressionnant, tableau de la vie de ces quarante dernières années à Istanbul, au travers des aventures d’un vendeur de rue, Mevlut Karatas, de sa famille et de ses amis. Un roman tout à la fois épique, foisonnant, qui multiplie les péripéties et les personnages, et profondément mélancolique, ode à un paysage urbain qui porte les traces d’un passé glorieux mais qui se transforme en profondeur à la faveur des démolitions et des reconstructions. Ainsi des pans entiers de la mémoire de la ville et de ses habitants ne sont plus que souvenirs fragiles et menacés par l’oubli. Nous avons eu le privilège d’une rencontre avec Pamuk lors de son passage à Paris. Questions politiques interdites, nous avait-on prévenus. Et pourtant… 

Quelle est la genèse de ce roman qui impressionne par sa dimension historique et documentaire autant que par sa trame romanesque et sa construction ? Saviez-vous en le commençant que ce serait une œuvre monumentale ?

Quand j’ai commencé ce roman, je pensais écrire une nouvelle. James Joyce lui aussi pensait écrire une nouvelle lorsqu’il s’est lancé dans Ulysse, et le roman fait 900 pages ! Mon projet était de prendre pour héros un vendeur de rue. Je n’ai pas de penchant encyclopédique mais en écrivant, j’ai commencé à me poser des tas de questions : comment cet homme était-il arrivé à Istanbul ? Et pourquoi ? Où vivait-il avant ? Quel était le milieu social dont il était issu ? Comment se procurait-il sa marchandise ? Etc. Toutes ces questions étaient de nature sociologique et anthropologique ; je les ai acceptées et je me suis lancé dans une recherche approfondie pour y répondre, recherche qui a pris une dimension beaucoup plus importante que prévu, qui a duré trois ans et qui m’a conduit à réaliser des dizaines d’entretiens avec des vendeurs de rue, des artisans, des petits commerçants et toutes sortes de personnes qui constituent le tissu social d’Istanbul. Au final, cela a produit un roman à caractère épique, qui couvre quarante ans de vie urbaine et qui raconte Istanbul entre 1970 et 2010. 

Vous avez donc travaillé à la fois comme un historien, un sociologue et un romancier. Est-ce votre méthode de travail habituelle ?

J’entreprends toujours beaucoup de recherches pour chacun de mes romans. Pour Mon Nom est Rouge, j’ai rencontré de nombreux spécialistes, j’ai pris quantité de photographies, j’ai lu des dizaines d’ouvrages d’histoire de l’art. Pour Le Musée de l’innocence, j’ai visité de nombreux musées dans différents pays et je me suis documenté sur la muséologie. Pour ce roman, l’accent était mis sur l’exode rural, l’urbanisation et la vie quotidienne de tous ceux qui se sont installés à Istanbul à partir des années soixante. Au bout de trois ans, j’avais accumulé des montagnes de données, mais cela ne constituait pas un roman. Il fallait encore que je puisse donner à mon personnage toute son humanité, ce qui a nécessité trois autres années consacrées à l’écriture. Cette expérience m’a permis de mesurer une nouvelle fois à quel point un bon roman est un océan de détails. Pour que Mevlut prenne vie et acquière une personnalité singulière, des milliers de détails sont nécessaires et pour cela, la recherche ne suffit pas. Il fallait encore que je me mette dans ses pas, que je regarde avec ses yeux. Par exemple, j’ai passé des heures à regarder les programmes de télévision qu’il aurait pu regarder (il n’y avait qu’un seul canal à l’époque), mais encore fallait-il que je puisse imaginer ses réactions, alors que c’était un homme modeste et peu éduqué. C’est cela le travail de l’imagination. 

Mevlut est donc un homme plutôt pauvre, qui a abandonné ses études au lycée et pourtant, il y a entre vous et lui une proximité palpable. À quoi tient cette proximité ?

Lorsque votre personnage principal est un homme ordinaire, un citoyen moyen, qu’il est normal dirons-nous, vous êtes devant une difficulté majeure, car il est très difficile de rendre ce personnage mémorable, attachant. Mais pour en revenir à notre proximité, je l’ai ressentie après avoir passé tant de temps en sa compagnie et je crois qu’elle tient à deux choses. Tout d’abord, Mevlut me ressemble alors qu’il marche dans Istanbul. Il croise des chiens qui lui font peur, il rentre dans des cimetières peuplés de fantômes, il s’intéresse aux vieux murs de la ville, il lit toutes les affiches et toutes les publicités de quelque nature qu’elles soient, il observe les mouvements des passants et des vendeurs… Mevlut fait preuve d’une imagination romantique et dans ces moments-là, je me sens proche de lui. Par ailleurs, Mevlut n’est pas un habitant d’Istanbul mais quelqu’un qui est arrivé dans la ville de façon récente. Donc au début du roman, il ne manifeste aucune nostalgie. Mais au fil des années, il a fait sienne cette ville, il y a passé quarante ans, il connaît ses ponts, ses mosquées, ses demeures ottomanes, ses immeubles d’habitation, ses ruelles et ses avenues. La ville est pleine de ses souvenirs. Donc quand commence le processus de démolition, il prend conscience que sa mémoire est en train d’être détruite elle aussi. C’est en ça qu’il me ressemble, dans cette nostalgie qui apparaît vers la fin du roman. 

Il y a le titre aussi, cette notion d’étrangeté que vous mettez en avant. N’est-ce pas quelque chose qui parle autant de vous que de lui ?

Ce sentiment d’étrangeté est quelque chose dont j’ai fait l’expérience très tôt dans ma vie. À l’adolescence, durant mon service militaire ou plus tard à l’université, je me suis souvent entendu dire : « Orhan, tu es étrange ! » Plus tard, alors que je lisais le Prélude du poète anglais William Wordsworth, je suis tombé sur ces vers – ceux que j’ai mis en exergue – qui parlent de l’étrangeté et du sentiment de non-appartenance. J’ai alors décidé qu’un jour, j’écrirai un roman qui aurait pour titre Cette Chose étrange en moi, sans savoir quel en serait le contenu. C’était il y a quarante ans. Donc après avoir vécu tant d’années en compagnie de Mevlut, après avoir ressenti cette proximité, cette identification entre nous, j’ai décidé de lui donner ce que je percevais comme mon meilleur titre. Lui comme moi sommes les habitants d’une ville que nous aimons mais à laquelle nous n’appartenons pas vraiment. 

Pendant des années, Mevlut a écrit des lettres d’amour destinées à une autre femme. Mais c’est Rayiha qui les a reçues et c’est elle qu’il épouse. À travers cette histoire de déception, vouliez-vous dire quelque chose sur l’amour ?

Mevlut est un homme traditionnel, un peu naïf et qui a des idées conservatrices. Dans un pays musulman où hommes et femmes ne peuvent pas se rencontrer de façon simple, ni apprendre à se connaître, l’amour est toujours affaire de sublimation : on aperçoit quelqu’un de loin, on en tombe amoureux, on lui écrit des lettres. Il est vrai que Mevlut est le jouet d’une sorte de machination, montée par les hommes de la famille de son aimée, pour lui faire épouser sa sœur qui est moins belle. Mais néanmoins, il construit une relation fondée sur le respect et la compréhension avec Rayiha, tous deux deviennent amis et en outre, ils ont une vie sexuelle épanouie. En cela, Mevlut est atypique : la plupart des hommes turcs rentrent chez eux le soir pour dîner mais ressortent plus tard pour retrouver des amis et jouer aux cartes dans des cafés ou maisons de thé. La popularité du livre auprès du public turc tient en partie à cette relation harmonieuse et douce que Mevlut entretient avec sa femme, à sa gentillesse avec ses filles dont il s’occupe beaucoup, à sa vie familiale réussie. 

Vous avez fait le choix d’un récit polyphonique, avec de nombreux personnages qui parlent tous au « je », à l’exception de Mevlut. Pourquoi cette construction et pourquoi est-il le seul à ne pas parler à la première personne ?

Lorsque j’ai achevé le travail de recherche et que je me suis attelé à la rédaction, j’avais décidé d’écrire dans un style « démodé », de faire un roman dickensien de facture proche des grands romans du XIXe siècle. Je me souvenais d’une parole de Borges qui souligne que les jeunes romanciers veulent toujours affirmer leur modernité et leur inventivité formelle et écrire des œuvres à caractère expérimental. Je me suis dit que je n’étais plus un « jeune » romancier et que je pouvais choisir une manière classique avec un narrateur omniscient. Néanmoins, à mesure que j’avançais, je me sentais mal à l’aise avec cette écriture à la troisième personne. La couleur, l’authenticité, l’humour des personnages, très présents dans les entretiens que j’avais réalisés, s’étaient perdus. J’ai donc décidé de combiner l’usage du monologue pour tous les personnages et la narration à la troisième personne pour Mevlut ; cela insufflait de l’énergie au roman et permettait de conserver la vitalité des paroles singulières de tous les personnages. Cette forme est expérimentale, je ne l’avais jamais utilisée et je crois avoir inventé là quelque chose de novateur.

Le lien à la religion est l’un des fils narratifs du roman. La question de savoir si la boza que vend Mevlut est alcoolisée ou pas revient souvent. On le voit également fréquenter une loge et écouter les enseignements d’un cheikh. Votre intention était-elle d’illustrer la relation à l’islam dans la société turque de façon nuancée, alors que tant de clichés circulent sur l’islam ?

Mevlut est un homme religieux, mais il n’est certainement pas un islamiste. Il regrette que l’on fasse de l’islam un usage politique. Il y a à Istanbul nombre de sectes et de loges, et seule une minorité d’entre elles poursuivent des objectifs politiques. Mevlut est pratiquant, mais c’est aussi un entrepreneur, il veut monter une affaire rentable, gagner de l’argent, il est réaliste, peut-être naïf parfois, un peu opportuniste aussi. Il n’est en aucun cas un fanatique. Fréquenter une loge et écouter les enseignements d’un maître fonctionne pour lui comme la fréquentation d’un psychanalyste pour un américain de Manhattan : ça lui fait du bien. Il ne comprend peut-être pas toutes les nuances des discussions mais il apprécie la dimension humaine des interactions. Un homme éminent l’écoute, respecte ses interrogations et y répond, prend au sérieux ses peurs. Lorsqu’il se sent perdu, cela lui fait du bien. C’est d’un islam ouvert et tolérant dont il est question ici. 

Dans votre bel ouvrage sur Istanbul, il y a un chapitre sur la notion de hüzün. Pouvez-vous revenir là-dessus ?

Hüzün, c’est la version turque de la mélancolie, c’est une notion qui exprime l’esprit de la ville d’Istanbul. Ce livre est tout à la fois une autobiographie qui raconte ma vie entre sept et vingt-deux ans et un essai sur l’esprit de la ville, une tentative de capturer son atmosphère, son alchimie, ce qu’elle communique à travers ses paysages, ses ruines, ses monuments. Dans la mystique soufie, le hüzün trouve son origine dans un sentiment de manque dû à notre trop grand éloignement de Dieu. On retrouve quelque chose de proche du hüzün dans la culture japonaise, associé à la noblesse de l’échec. Montaigne fait état d’une expérience similaire, avec ce sentiment de mélancolie face aux ruines antiques. L’architecture d’Istanbul, ses palais en ruine, son atmosphère en noir et blanc, tout cela contribue au hüzün que l’on ressent inévitablement lorsqu’on y habite ou simplement lorsqu’on s’y promène. 

Dans un numéro des Cahiers de l’Herne qui vous est consacré, vous dites dans un entretien : « La pire des punitions que le gouvernement turc m’a infligée, ce sont les questions politiques que vous me posez. » Vous ne voulez donc pas répondre à ce type de questions ?

Ni mon tempérament ni mon cœur ne me portent vers la politique. Durant mes années de jeunesse, tous mes amis étaient investis dans l’action politique, ils étaient emprisonnés et torturés, ils critiquaient la vie confortable que je menais et le fait que je passais tant de temps à lire Woolf ou Joyce. Et moi je me sentais terriblement coupable. 
Quarante ans plus tard, la culpabilité est toujours là. Je ne suis pas un activiste, mais un citoyen digne, responsable et attaché à des valeurs morales. Alors comment rester silencieux quand des milliers de personnes sont emprisonnées de façon arbitraire, quand plus de deux cents journalistes sont détenus pour avoir critiqué le gouvernement ? Mes amis qui sont en prison ne le sont pas en raison de leurs romans mais de leurs déclarations sur la situation du pays. Lorsque vous appartenez à une région du monde qui traverse une crise grave, il est inévitable que les journalistes vous posent des questions politiques et il serait honteux de ne pas y répondre. S’exprimer là-dessus est un devoir moral. Mais quoi qu’on fasse on se sent coupable, d’être heureux, la culpabilité est constante, c’est une situation bloquée à laquelle il est impossible d’échapper. Quand j’étais jeune, je réagissais à la culpabilité en travaillant très dur. Aujourd’hui encore, alors que la culpabilité est toujours là, ma réponse est la même. C’est pourquoi je travaille tant ! Je suis un écrivain et écrire est ce que je fais le mieux. Alors je me noie dans le travail. 

Y a-t-il néanmoins des raisons d’espérer ?

L’espoir, il faut le construire. 



 
 
D.R.
« Hüzün, c’est la version turque de la mélancolie, c’est une notion qui exprime l’esprit de la ville d’Istanbul. » « Ni mon tempérament ni mon cœur ne me portent vers la politique. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Istanbul, souvenirs d’une ville de Orhan Pamuk, Gallimard, 2007, 552 p.
Cette Chose étrange en moi de Orhan Pamuk, Gallimard, 2017, 688 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138