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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Nicolas Mathieu : « Écrire, c’est faire la guerre au monde. »
Nicolas Mathieu, l’heureux lauréat du Goncourt 2018 pour son second roman Leurs enfants après eux, n’est pas tout à fait un inconnu puisque son précédent ouvrage, un polar intitulé Aux animaux la guerre avait déjà été très remarqué et adapté pour la télévision par Alain Tasma. 

Par Georgia Makhlouf
2018 - 12
Né en 1978 près d’Epinal, dans un quartier pavillonnaire et populaire, d’un père électro-mécanicien et d’une mère comptable, Mathieu ancre ses romans dans cet est désindustrialisé où les hauts-fourneaux se sont éteints, où la gangrène du chômage menace et où l’avenir ne ressemble à rien, à rien de radieux en tout cas. On y survit de petits boulots et d’aides sociales, l’alcool y fait parfois des ravages, mais il y a quand même, ici comme partout ailleurs, l’envie d’aimer, l’énergie de désirer et la rage de vivre mieux. Surtout quand on est adolescent et qu’on commence sa vie dans un monde qui finit. 

Roman réaliste écrit d’une plume à la fois précise et ample, Leurs enfants après eux raconte quatre étés dans la vie de ses héros, quatre tranches de vie situées entre 1992 et 1998. Il fait donc aussi le portrait de ces années 90, bornées par la chute du mur de Berlin et celle des tours de Manhattan, années charnière entre un monde qui s’achève et un autre qui peine encore à se dessiner. Entretien avec un écrivain heureux mais qui n’a pas encore tout à fait pris la mesure de ce qui lui arrive, ni de tout ce qui va changer pour lui avec ce prix Goncourt.

Le titre semble ancrer l’ouvrage dans une thématique de la transmission, puis on lit l’exergue et on comprend que ce n’est pas de cela qu’il s’agit, que ce serait même l’inverse, qu’il s’agit d’arracher à l’oubli ceux dont on n’a plus de souvenir.

Quand on se lance dans l’écriture, on se donne un cap et des modèles. Pour moi, ça a été Louons maintenant les grands hommes de James Agee, un livre d’anthropologie qui prend pour objet les métayers pauvres dans le sud des États-Unis au moment de la grande dépression. C’est à la fois un ouvrage superbement documenté et un poème épique, qui raconte des vies minuscules. Les quatre lignes tirées du « Siracide » (un des livres de l’Ancien Testament) que je cite en exergue et qui font écho à la démarche de Agee, ont été ma boussole. L’idée de fatalité qu’elles contiennent, mais aussi de destin social et d’éternel recommencement, m’a beaucoup accompagné. J’ai voulu moi aussi fixer ces vies qu’on dit petites au regard de l’histoire, en tentant de leur donner une dimension quasi mythique. Ce sont à la fois des vies de rien et des « statues » qu’on regarde en levant la tête. 

Il y a dans votre roman une dimension clairement autobiographique. Aviez-vous le projet d’un roman prenant appui sur l’autobiographie ou cela s’est-il fait au fil de l’écriture ?

Cette dimension autobiographique existe en effet parce que j’appartiens moi-même à un milieu modeste, même s’il n’est pas vraiment celui du roman. Ma famille n’a pas été frappée par le chômage ou la crise, mais nous appartenions à la classe moyenne inférieure et la hantise du chômage était toujours là. Nous vivions donc dans une anxiété permanente. En outre, mes deux parents avaient arrêté leurs études très tôt, à quatorze et seize ans, et nous subissions cette domination culturelle amplement décrite par la sociologie. Je partage donc avec mes héros une volonté d’arrachement à mon milieu d’origine. Comme eux, j’ai aussi fait l’expérience, durant mes années d’études universitaires, de mon appartenance à une classe sociale inférieure. J’en ai eu beaucoup de complexes. Contrairement aux étudiants issus de la grande ou moyenne bourgeoisie, non seulement je n’avais pas l’aisance financière qui était la leur, mais surtout je ne me sentais jamais à ma place. Je commettais des erreurs, des fautes de goût, je n’avais pas les codes. Proust parle beaucoup de ces couacs sociaux, de ces petites humiliations dues aux barrières sociales et j’en ai connu beaucoup.

Mais néanmoins, malgré cette proximité à vos personnages, très sensible dans certains passages de votre roman, vous n’aviez pas le désir de vous situer dans l’autobiographie ?

Non, pas directement. Disons que mon expérience personnelle m’a rendu particulièrement sensible à certains thèmes : les écarts sociaux, les humiliations qui en découlent, les situations où se jouent des fractures et des différences socio-culturelles marquées. J’ai sans doute un rapport de revanche face à ces situations vécues. Mais il y a aussi, du côté de l’autobiographie, la thématique des amours unilatérales qui a été le fil rouge, le motif central des mes années d’adolescence. Là encore, le thème est proustien : la jalousie, les amours non partagées, l’amour que l’on porte à quelqu’un qui ne le mérite pas… Vivre ces situations est quelque chose de violent, mais force à prendre conscience d’un certain nombre d’écarts et devient un outil d’élucidation du monde. Il y a enfin les disparités sociales énormes entre Anthony et Stéphanie, non seulement parce que ses parents à elle ont de l’argent, mais surtout parce qu’ils ont de l’ambition pour elle, ils la poussent, alors que pour les parents d’Anthony, chacun doit rester à sa place. J’ai moi-même subi cette injonction paradoxale de mon éducation où mes parents avaient envie que je réussisse mais en même temps m’enjoignaient de rester à ma place.

Vous avez cité Proust à deux reprises, mais l’auteur auquel on pense beaucoup en vous écoutant est Annie Ernaux.

Oui, bien sûr. Lire Annie Ernaux a été un cap majeur dans mon écriture et dans le cheminement qui a permis le dévoilement de mes propres hontes. J’avais vingt-cinq ans et en la lisant, je me disais sans cesse, oui, c’est tellement ça ! Elle décrit si bien la volonté farouche de marquer sa distance par rapport à son milieu d’origine et en même temps, le désir de rester du côté des siens. Les Années restitue avec tant d’exactitude la conjonction de l’intime et du collectif. Ernaux fait partie des grands chocs de mon existence. Mais je pourrais aussi citer Les Choses de Perec, autre façon de voir comment la littérature prend en compte les sciences sociales pour raconter le monde. Et Flaubert aussi, qui a été, bien avant que les sciences sociales ne se structurent de la façon que l’on sait, un immense observateur des rapports sociaux, tout en portant sur le monde son œil narquois, proprement jubilatoire. 

Le roman est-il donc pour vous une façon efficace de décortiquer les mécanismes sociaux, de les rendre visibles, intelligibles ?
Oui, certainement, mais pas seulement. Le roman fait de même avec les mécanismes amoureux. Écrire, c’est faire la guerre au monde. Tout est mensonge, tout est falsifié, toujours et partout. Le roman permet d’approfondir notre compréhension du monde et nous rend moins sot, que ce soit par l’exercice de l’écriture ou par le biais de la lecture. Je ne prétends pas faire de roman à message ou de roman engagé, ni dire une vérité définitive sur le monde, mais atteindre par la grâce de l’écriture, une forme de compréhension qui rende le monde plus habitable. Le monde devient tolérable parce qu’on le comprend mieux. 

Avez-vous le sentiment d’avoir fait un livre politique ? Je vous ai entendu déclarer que vous souhaitiez que M. Macron le lise…

Oui, c’est certainement un livre politique et à plus d’un titre. D’abord parce qu’il parle de lieux et de gens qui posent des problèmes d’une actualité brûlante. Ces gens se perçoivent comme les cocus de la mondialisation, ils appartiennent à des territoires qui vivent un deuil interminable par rapport à un passé jugé meilleur. Ils se sentent trahis, abandonnés, méprisés et ce mélange est explosif. Mais mon livre est aussi politique parce qu’il montre comment le « un » s’articule avec le « plusieurs », comment on fait pour vivre ensemble, comment on organise une langue commune et des usages communs. Vivre ensemble est à la fois indispensable et impossible. Cela se joue entre hommes et femmes, entre milieux sociaux différents ; partout il s’agit de mieux comprendre comment on fait une société. Enfin mon livre est politique par la langue qu’il emploie, une langue qui articule le populaire et le savant, le prosaïque et l’analytique. Cette langue est un entre-deux, elle lance des ponts entre des mondes. Mais ce n’est pas une posture ou un projet de ma part, c’est ainsi que je suis, c’est là où j’en suis avec la langue. 

Vous avez choisi des périodes estivales pour faire le récit de ces moments de bascule dans la vie de vos héros. Pourquoi cela ?

Pour trois raisons : la première est que mon précédent roman était ancré dans l’hiver et que j’avais une envie de changement. La deuxième, plus importante, est que comme le roman devait porter une lourde charge de fatalisme, je voulais y mettre de la lumière. Enfin, il faut souligner que l’été est un moment privilégié de la circulation sociale : les corps sont dévêtus, le désir est plus fort et cet élan du désir permet de passer plus facilement les frontières entre des mondes habituellement séparés. 

Votre roman est ancré dans la thématique des distances sociales, mais c’est aussi un roman sur le temps et ce qu’il fait aux hommes.

Oui, absolument, je dirais même que le temps qui passe est presque mon objet principal. Ici, comme dans tout roman d’apprentissage, je voulais interroger ce que le temps fait aux personnages, à leurs ambitions, mais aussi à leurs corps. Le temps qui passe, c’est « la mort au travail », pour reprendre cette belle formule de Cocteau ; observer ce qui arrive aux corps au fil des ans faisait partie de mon projet. Mais ce qui sourd de ce roman, ce n’est pas la nostalgie, c’est la mélancolie. Une immense mélancolie qui est le goût exact du temps qui passe, un sentiment tout à la fois douloureux et doux. J’ai également voulu travailler sur les ellipses : ce qui s’est passé et qu’on n’a pas vu, le hors-champ. Le hors-champ m’intéresse beaucoup. Entre les quatre étés que je raconte, il s’est passé beaucoup de choses dont on ne saura rien.

Les chapitres sont associés à des chansons. Est-ce pour apporter au roman une tonalité ludique ou est-ce plus que cela ?

Non, c’est plus que cela bien sûr. Ces chansons sont des marqueurs chronologiques, elles constituent la bande-son d’une époque. En outre les paroles de ces chansons correspondent très exactement à ce que vivent les adolescents dans les différents chapitres. Pour finir, je dirais que la noblesse des objets populaires est un motif qui m’intéresse beaucoup. Ces chansons, considérées comme mineures et dépréciées au regard d’une culture qui vise une plus noble transcendance, peuvent receler elles aussi une certaine noblesse, en fonction de qui les écoute et de ce qu’elles font éprouver au moment de l’écoute. La grandeur cachée des objets « ignobles » – au sens de non-nobles – est quelque chose à quoi beaucoup de sociologues ont réfléchi. Leur valeur collective, la façon dont elles encapsulent la mémoire de certaines époques, me touche beaucoup. 

BIBLIOGRAPHIE

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, Actes Sud, 2018, 430 p.
 
 
Photo Joel Saget/AFP
« Le temps qui passe est mon objet principal. » « Les gens dont je parle se sentent trahis, abandonnés, méprisés et ce mélange est explosif. »
 
2018-12 / NUMÉRO 150