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2017-04 / NUMÉRO 130   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Editorial
Casque bleu


Par Alexandre Najjar
2016 - 12
Un éditeur français présent au Salon du livre francophone de Beyrouth a relevé avec consternation que la vente de livres étrangers en France accusait un recul de 30%. Selon lui, ce phénomène n’est pas accidentel : il constituerait le signe d’un rejet de l’autre, l’illustration du mépris de tout ce qui proviendrait de l’extérieur. Sans vouloir tirer des conclusions hâtives de ce constat, tempéré il est vrai par l’attribution du Prix Goncourt à Leila Slimani et du Prix Femina étranger au Libanais Rabih Alameddine, force est de constater que le monde se radicalise, aussi bien au Sud où les partis, groupuscules et milices islamistes, stipendiés en partie par des monarchies connues, pullulent et vouent aux gémonies l’Occident qu’ils attaquent sur son propre sol, qu’au Nord où les amalgames et la colère contre le laxisme des autorités nourrissent l’islamophobie et font le lit de l’extrême-droite, au point de conduire au pouvoir M. Trump dont les propos belliqueux n’émeuvent plus personne. La littérature qui, jusque-là, s’acharnait à construire des ponts entre les cultures, au grand dam des chantres du « choc des civilisations », se retrouve aujourd’hui rejetée par une partie de la population qui craint que les livres, par leur pouvoir bienfaisant et leur capacité à faire dialoguer les êtres, ne la ramènent à la raison et l’empêchent, en s’interposant, de lyncher l’adversaire. Le garde-fou que constitue la pensée cède désormais face aux vagues de violence, de populisme et de xénophobie qui risquent d’envahir la planète comme le nazisme qui, il y a 75 ans seulement, est parti d’un pays pourtant très respectable pour répandre sa haine et massacrer des millions d’innocents. À Alep, à l’heure actuelle, le carnage se poursuit dans l’indifférence générale. La machine à tuer est en marche. On dirait les mots impuissants.

Est-ce pour autant que nous devons déposer la plume comme on dépose les armes ? Je ne le crois pas. Qu’il soit engagé ou pas, l’écrivain est un casque bleu – bleu comme l’encre de son stylo : quand le fanatisme et l’intolérance s’installent, son rôle est d’étouffer le feu que l’huile de la haine attise.

 
 
 
2017-04 / NUMÉRO 130