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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Jacques-Pierre Amette, libre comme Voltaire
Romancier, dramaturge et critique de renom, Jacques-Pierre Amette a obtenu le prix Goncourt en 2003 pour La Maîtresse de Brecht, traduit dans plus de vingt pays. Son dernier livre, Un été chez Voltaire, nous plonge au cœur du XVIIIe siècle et nous propose une réflexion sur le fanatisme, cette tare du monde moderne dénoncée avant l’heure par l’auteur de Candide et de Mahomet.

Par Laurent BORDERIE
2007 - 05

Les portes s’ouvrent sur le domaine de Ferney, havre de paix où Voltaire trouve refuge pour échapper aux troubles de son temps. En cet été 1761, alors que la guerre gronde en Europe, le philosophe n’a qu’une idée en tête : monter à nouveau Le Fanatisme ou Mahomet, une tragédie mal reçue vingt ans plus tôt, et reconquérir la gloire qui lui a fait défaut. Il invite Zanetta et Gabriella, deux comédiennes italiennes, à prendre part à l’aventure. Le comte de Fleckenstein, officier prussien envoyé par Frédéric II, vient bientôt troubler les aspirations du philosophe qui se piquait de devenir le successeur de Corneille. Alors que le philosophe rêvait d’initier les foules à l’amour de la raison, celles de la chair vont triompher à Ferney. La température monte, les cœurs s’éveillent, la comédie ne se joue pas seulement sur scène, l’échec de Mahomet n’en sera que plus retentissant. Que reste-t-il de cet « été chez Voltaire » ? Un vrai conte initiatique qui, avec beaucoup d’esprit, d’ironie et d’élégance, narre la déception du philosophe et explore les parts d’ombre des petites vies qui remplissent nos existences. Voltaire nourrissait l’ambition d’être Corneille, de critiquer les dogmes et l’obscurantisme. Cet étrange été à Ferney rappelle le philosophe à la réalité. Non, la république de la raison n’est pas pour aujourd’hui.

Vous êtes à la fois dramaturge et romancier et vos derniers romans mettent en scène deux dramaturges, Brecht et maintenant Voltaire. Ce n’est certainement pas un hasard.

Je considère que le théâtre est l’art noble. Certes, il a été supplanté par le cinéma au cours du XXe siècle. Mais je nourris une passion pour la dramaturgie. Le théâtre a longtemps été un vecteur de célébrité immédiate, il permettait de toucher un public comme le cinéma aujourd’hui. Brecht et Voltaire se servaient du théâtre comme d’une tribune idéologique qui leur permettait d’exprimer leurs idées. Les destins de ces deux auteurs me passionnent. Brecht, jeune écrivain anarchiste des années vingt qui devient un homme désespéré et suspect de compromission politique. Et Voltaire, l’homme au triomphe absolu.

Un été chez Voltaire est un roman court et dense, composé de scènes brèves et rapidement menées. Est-ce pour ne pas quitter la dramaturgie théâtrale qui vous est chère ?

J’ai aimé cette idée d’écrire de façon légère et brève. Chez Voltaire, on ne ressent aucune lourdeur, aucune lenteur. À cela, j’ai voulu ajouter une forme de nostalgie « tchékovienne ». J’aime cette forme théâtrale dans laquelle il y a toujours un médecin qui aide une communauté à mieux vivre. C’est ce qu’a voulu faire Voltaire dans son domaine de Ferney. J’ai reconstitué l’idée d’une communauté et donné au plus grand nombre la possibilité d’exister. Deux actrices, la petite-fille de Corneille, un curé, un artiste, un comte prussien, Voltaire… sont les héros de cette petite société.


Dans ce livre, vous plongez le lecteur dans une étrange atmosphère. La guerre de sept ans gronde, l’Europe tremble, et Ferney, lieu de bouillonnement intellectuel, est un havre préservé, hors du temps.

Voltaire a voulu devenir riche pour pouvoir être libre. À Ferney, il a rêvé une forme de république dans laquelle il voulait vivre à sa guise. Détesté par les catholiques et les protestants, il prône le déisme et la liberté depuis son domaine de Ferney. Il ne faut pas oublier que l’on brûle ses livres à cette époque. La situation politique est dramatique pour la liberté d’expression, mais à Ferney, Voltaire est en territoire libre. Il ressent les frémissements de l’histoire, il est en vase clos.

« Notre Voltaire condamne les sottises du fanatisme, mais il aime Dieu », dit Goussier, l’artiste chargé des décors de la pièce. Loin de viser Mahomet, il s’attaque en réalité aux jésuites et aux huguenots de son époque qu’il ne peut pas mettre en cause frontalement.

Dans Mahomet, Voltaire considère que ceux qui parlent au nom de Dieu sont des imposteurs et que les maîtres qui tyrannisent au nom de Dieu ne valent pas mieux. Malheureusement il s’est trompé d’époque. En 1740, ceux qui peuvent comprendre la tragédie sont dispersés. La commedia dell’arte s’impose peu à peu. Voltaire fait du faux Corneille, il est déconnecté des faits. Il ne sera jamais aussi bon que lorsqu’il critiquera les jésuites dans Candide.

La morale du roman est cruelle. La représentation de Mahomet est un échec qui rappelle que les mots et la philosophie sont vains…

Voltaire écrit cette tragédie à une époque où il est de bon ton de s’amuser. En rédigeant ce livre, j’étais atteint d’une certaine forme de mélancolie. Les valeurs de civilisation et de raffinement disparaissent de mon univers dans lequel il n’y a que criailleries, confusion et haine. L’art de la conversation, l’élégance, la légèreté meurent à mon horizon et le fanatisme monte. Mon humanisme est menacé et j’ai peur des charniers qui peuvent à nouveau s’ouvrir. Je me souviens d’une phrase de La route des Flandres de Claude Simon, lorsque deux soldats parlent et que l’un dit : « Comment pouvons-nous en être là avec cette intelligence ? » À quoi servent nos bibliothèques si les filiations ne sont pas assez fortes pour les maintenir ? Je suis fier que notre passé et notre présent reposent encore aujourd’hui sur des hommes comme Voltaire, Montaigne, Rousseau et Diderot. Les Français doivent se battre avec cet héritage.

Il y a comme un glissement dans la lecture de ce livre. On pense à un roman d’initiation qui glisse vers la contemplation, la raison ne l’emporte pas.

Il faut savoir arrêter de transformer le monde et le regarder tel qu’il est. Il suffit d’une promenade en forêt à la libertine Gabriella pour se « récupérer ». On ne regarde pas le monde par l’écran de la télévision. Le réel demande à être regardé. Nous avons besoin d’un regard plus lent sur la nature. Il y a une dimension religieuse dans la contemplation.

Vous êtes journaliste littéraire au magazine Le Point depuis plus de trente ans. Quel regard portez-vous sur la littérature depuis quelques années ? Les grands combats philosophiques, les confrontations d’idées auraient- ils déserté le champ littéraire ?

Il y a, d’un côté, les « nouveaux philosophes », point n’est besoin de les citer, et, de l’autre, les romanciers qui ne font que raconter des histoires. Il est dommage qu’il y ait ceux qui pensent et ceux qui racontent une histoire. Je rêve d’une nouvelle génération qui mêle les deux et je pense que Michel Houellebecq est une étape importante. Il tire la société vers une réflexion globale. À l’heure actuelle, on constate que la littérature française est irriguée par un mouvement francophone qui, à mes yeux, est aussi important que celui qui est venu du Commonwealth et qui a agité la littérature anglaise.

Aujourd’hui, vous écrivez un polar ?

J’ai déjà écrit un polar au début des années 80. Mon prochain s’intitule Le Lac d’or et raconte l’histoire d’un flic qui essaie de comprendre cette société chinoise qui constitue le Chinatown du XIIIe arrondissement de Paris. Il se demande comment la percer alors qu’elle se replie sur elle-même. Je vis dans cet arrondissement, j’essaie de connaître mes voisins, mais je n’y arrive pas. C’est une simple observation du Chinatown de Paris. Le polar est un instrument épatant !

 
 
© John Foley
« Voltaire considère que ceux qui parlent au nom de Dieu sont des imposteurs »
 
BIBLIOGRAPHIE
Un été chez Voltaire de Jacques-Pierre Amette, Albin Michel, 171 p.
 
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