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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Jean Dutourd, le réac joyeux
Toujours féru de pirouettes littéraires et de bons tours, Jean Dutourd signe avec Leporello un roman délicieux sur les frasques de Don Juan, croquées par son valet et infirmier. Rencontre avec un écrivain caustique et anticonformiste.



Par Nathalie Six
2007 - 04


Sa réputation le précède : polémiste et volontiers réactionnaire. Ronchon même, comme le nom du club dont il est président d’honneur et qui a pour devise :  « En arrière toute ! ». Mais s’en tenir à elle, c’est prendre le risque de se tromper ou de passer à côté d’un aspect plus intéressant du personnage. À 87 ans, Jean Dutourd n’a pas été simplement journaliste à Libération et France Soir, cofondateur de Radio Courtoisie et conseiller littéraire pour les éditions Gallimard, il a également publié plus de 70 ouvrages. Autre fait d’arme qui témoigne de son éclectisme : il est le traducteur du Vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway. Nombre de ses livres ont été plébiscités : Une tête de chien a reçu le prix Courteline en 1950, Au Bon Beurre – histoire d’une famille de crémiers collabos et profiteurs sous l’Occupation, portée à l’écran en 1980 par Édouard Molinaro avec Roger Hanin et Andréa Ferréol – a été couronné par le prix Interallié en 1952. Plus récemment, en 2001, Jeannot, Mémoires d’un enfant a obtenu le prix Saint-Simon. En 1978, les Immortels du quai Conti l’ont élu  au siège de Jacques Rueff. Vénérable parmi les sages, son statut ne l’a pas empêché d’aller faire le pitre pendant de nombreuses années aux  « Grosses têtes » de Philippe Bouvard sur RTL.

Dans son nouveau roman, Leporello, Jean Dutourd renoue avec un de ses siècles de prédilection, le XVIIIe. À la manière d’un journal intime, il brode une relation maître-valet autour de la vie d’un sybarite, Don Juan, dont la carrière amoureuse fascine toujours autant les hommes et les femmes depuis deux siècles et demi, mais qui, en réalité,  « a passé plus de temps chez ses médecins que chez ses maîtresses ».

Comment vous est venue l’idée de donner la parole au valet de Don Juan ?

Depuis mon premier livre, c’est toujours la même recette : il me faut un mot et un ton ! Quand j’ai écrit Une tête de chien, j’avais moins de trente ans, à moitié désespéré, car je traversais une crise d’inspiration. Et puis je me suis dit :  « Écris la première idée qui te vient à l’esprit sans penser à la suite, ni si elle est bonne ou mauvaise. » J’ai imaginé qu’avoir une tête de chien ne devait pas être simple. Je me suis lancé et un livre est né. Pour Leporello, tout a démarré avec la phrase :  « Je m’appelle Beppo Rello et non Leporello ainsi qu’on m’a souvent appelé. Un de mes chagrins est que M. Amédée Mozart soit tombé dans cette erreur. » Ensuite, je me suis attelé pendant deux mois à l’écrire. 

Leporello offre un tableau très curieux de l’Europe du XVIIIe siècle, à la fois délicieuse et féroce. On y rencontre Casanova, le prince de Ligne, l’impératrice Marie-Thérèse, le cardinal de Bernis… Êtes-vous donc un homme du XVIIIe ?
Non, car je n’ai pas le secret pour remonter le temps, et je le regrette tous les jours. En fait, j’aurais préféré vivre au XIXe siècle. La meilleure période pour mourir se situe au début du XXe siècle, vers 1912. J’aurais aimé côtoyer Théophile Gautier. Après cette époque-là, les arts et les lettres ont commencé à s’enfoncer dans la décadence…

Est-ce parce que vous considérez votre époque invivable que vous aimez vous plonger dans le passé ?
J’ai 87 ans. Lorsque j’étais jeune, l’Europe  était encore charmante. Aujourd’hui, les guerres ont tout saccagé, les reconstructions et l’urbanisme galopant ont sabordé et défiguré ce que les armes n’avaient pas encore détruit. Le drame, à mes yeux, c’est que la France, qui a toujours été un pays littéraire, ne l’est plus depuis les années 70… 

Vous affirmez :  « N’être pas dans le vent. À force d’être dans le vent, on finit par attraper des rhumes. » On vous taxe souvent de réactionnaire. Assumez-vous cette étiquette ?

Réactionnaire, c’est vouloir changer les choses en revenant en arrière. Être conservateur, c’est les maintenir en état. Je suis plutôt réactionnaire dans la mesure où je n’aime pas notre époque, je voudrais revenir à d’autres temps. Et puis, c’est plus chic d’être réac. Aujourd’hui, tout le monde est de gauche, ça change un peu !

Vous avez une réputation d’éternel mécontent. Or, quand on vous lit, on vous trouve pétillant, amoureux, joyeusement boute-en-train. Que répondez-vous aux esprits chagrins ?

Les gens adorent parler sur ce qu’ils ne connaissent pas et émettre des jugements. Probablement ne m’ont-ils jamais lu ! Nous sommes sous la dictature de Trissotin, des précieux ridicules, fastidieux à force de bêtise, des sots dont l’art consiste à jeter de la poudre aux yeux, à éblouir les benêts et les snobs d'une érudition pédante. Certains aimeraient une société lénifiante. Je suis désolé, je ne m’inscris pas dans ce mouvement. Moi, je n’aime pas les choses ennuyeuses. 

Vous écrivez avec humour :  « Le seul bon auteur (à part moi) est un auteur mort ! » Quels sont les  « bons auteurs » que vous préférez ?

Le cardinal de Retz, le duc de Saint-Simon, Montherlant, Stendhal, Chateaubriand, Balzac, Dostoïevski, Dickens. Parmi mes contemporains, je citerais Jean Giono : j’avais une grande admiration à la fois pour l’œuvre et l’homme. Parmi les nombreuses lettres qu’il m’avait envoyées, l’une se rapporte à l’un de mes romans, Les horreurs de l’amour, un pavé de 700 pages que j’avais écrit en quinze mois. Je l’ai toujours, je la garde précieusement. 

Et parmi les vivants ?

J’apprécie Patrick Besson, je lui trouve beaucoup de talent ; François Taillandier également et Dominique Fernandez. J’aime les stendhaliens en général. Et puis, vous savez, à mon âge, on relit plus qu’on ne lit ! 

Vous avez toujours milité afin qu’une volonté politique forte se manifeste en faveur de la langue française en France et que d’importants moyens financiers lui soient affectés. La langue française est-elle en danger ?

Non, même si elle connaît une période de turbulences. Nous avons déjà traversé tellement de crises, nous en connaîtrons d’autres ! Je suis président de l’Association de défense de la langue française. Celle-ci rassemble ceux qui considèrent que le français est notre trésor. Notre devise est :  « Ni purisme ni laxisme ». Il faut être vigilant sans crainte excessive, nous y veillons. La disparition de la langue française n’est heureusement pas pour tout de suite. Mais le danger vient souvent de l’intérieur. 

Vous aviez manifesté votre opposition à l’entrée des femmes à l’Académie française. Avez-vous évolué sur cette question ? 

J’avais dit, et je le pense toujours :  « Quand on change une tradition, on la tue. » L’Académie française est une tradition qui n’est plus ce qu’elle était, elle risque donc de disparaître. Nous étions une tribu de vieux mâles coiffés de plumes qui campaient sur la Seine depuis trois cent cinquante ans, maintenant c’est fini. Quand je dis cela, je ne considère pas que les femmes ne sont pas capables de siéger, ou qu’il n’a jamais existé de grands écrivains parmi elles ! 

Avez-vous déjà eu l’occasion de visiter le pays du Cèdre ?

J’ai visité le Liban à plusieurs reprises à la fin des années 60 et au début des années 70, avant la guerre. Généralement, je descendais à l’hôtel Vendôme. Je me souviens notamment d’une soirée extraordinaire au Casino du Liban, en compagnie d’amis libanais. J’avais également été invité à la Résidence des Pins. L’ambassadeur de France venait d’être nommé, et son épouse se trouvait être la petite-fille du capitaine Dreyfus. De mauvaises langues avaient objecté que ce n’était pas très habile ni rassurant pour cette dame de venir s’installer au Moyen-Orient. Le général de Gaulle, qui avait eu vent des remarques, avait eu cette phrase :  « Si on lui demande qui elle est, elle répondra tout simplement : la petite-fille d’un officier français ! » À cette époque, Beyrouth était certainement la ville la plus fascinante, la plus moderne et la plus occidentale du monde arabe !





 
 
D.R.
« La disparition de la langue française n’est heureusement pas pour tout de suite. Mais le danger vient souvent de l’intérieur »
 
BIBLIOGRAPHIE
Leporello de Jean Dutourd, Plon, 147 p.
 
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