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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Richard Millet : « Ce que je dois au Liban, c’est une enfance heureuse »
Le plus libanais des romanciers français est un auteur exigeant. Membre du comité de lecture des éditions Gallimard, découvreur de Jonathan
Littell, il a été le premier écrivain occidental à se rendre au Liban dès la fin de la guerre des 34 jours.


Par Alexandre NAJJAR
2006 - 11
Richard Millet cultive son amour pour le Liban. Non content de consacrer plusieurs livres au pays du Cèdre (dont Beyrouth, 1987 ; Un balcon à Beyrouth, 1994, récemment repris en un seul volume aux éditions de La Table Ronde), il vit comme un Libanais, ne se sépare jamais de sa massbha, fume le narguilé, boit de l’arak, écoute Fayrouz et émaille ses propos d’expressions (« kifak habibi ») et de jurons (« aakrout ») fleuris empruntés au vocabulaire libanais. Sa voix même a un accent familier, cet  accent « impur » dont il est question dans la pièce de théâtre qu’il a écrite en souvenir de son enfance libanaise. Derrière l’apparence sérieuse de cet ancien professeur se cache un être passionné, un idéaliste qui en veut à la France de ne plus savoir rêver et qui assiste avec impuissance à la mort lente de sa Corrèze natale, célébrée dans un cycle remarquable.  Cet amoureux de la langue française et des femmes (Cœur blanc, Le Goût des femmes laides) est également féru de musique : ancien chroniqueur discographique à la Revue des Deux Mondes, il est l’auteur de Musique secrète et d’un recueil intitulé Pour la musique contemporaine. Régulièrement sélectionné pour les prix littéraires de la rentrée, il vient de publier chez Gallimard un roman intitulé Dévorations et, chez Le Promeneur, un récit très touchant ayant pour titre L’art du bref. Qu’on se le dise : dans la littérature française contemporaine, Richard Millet est l’un des grands stylistes. Et peut-être le dernier.  

Vous avez passé votre enfance au Liban et consacré plusieurs livres au pays du Cèdre. Vous sentez-vous libanais ?

Mon père travaillait pour une société italienne qui creusait un tunnel d’adduction des eaux du Litani de Qaraoun à Jezzine  et Saïda. Énorme chantier, qui a duré huit ans. Je suis arrivé au Liban en janvier 1960, à six ans, pour en repartir en 1967, après la guerre des Six-Jours. Beyrouth est la ville que je connais le mieux au monde, avec Paris. J’y ai appris la multiplicité des langues, des religions, des conditions sociales, et aussi la guerre, la mort, la beauté des femmes et des paysages ; comment voulez-vous que je n’en aie pas été irréversiblement marqué ? J’ai compris que je ne serais français qu’en partie seulement. Ce que je dois au Liban, c’est une enfance heureuse, avec laquelle je n’en ai toujours pas fini.

On a parfois le sentiment qu’il vous sert de refuge quand vous êtes las de  « cette civilisation qui marche sur des roues » selon la formule de Gibran.

J’ai besoin de ce pays comme d’un exorcisme personnel, d’un lieu où je me ressource, réfléchis, rêve. J’y ai aussi quelques amis. Je pourrais vivre longtemps dans un village de la montagne, Douma, Jezzine ou Beit Méry, par exemple. Il me semble que j’y serais en paix avec moi-même, en un temps où la civilisation européenne est moribonde.

Vous avez tenu à revenir au Liban dès la fin des combats de juillet-août 2006.  Pourquoi ? Quel sentiment éprouvez-vous après avoir revu la banlieue sud, Byblos, la Békaa, Tyr ?

J’ai été un des premiers étrangers, non journaliste, à revenir au Liban, le 24 août. Ce qu’on disait du Liban dans la presse française me paraissait simplificateur, et je voulais me faire une opinion par moi-même, agacé aussi par le contraste entre une France en vacances et un pays en guerre sur lequel les petits intellectuels avaient tous un avis, comme d’habitude. Ce que j’ai vu et entendu m’a montré, outre la souffrance du peuple, la complexité de ce qui se joue non seulement entre le Hezbollah et Israël, mais aussi entre l’Occident et le monde arabe ou, plus exactement, entre l’Occident déchristianisé et l’islam. J’ai été frappé par la volonté que les Libanais ont de vivre, alors que la France et l’Europe sont si déprimées, le Liban est un défi permanent qu’un pays se lance à lui-même. Il y a des pays dont la disparition semble n’avoir pas d’importance ou dont l’existence n’a aucun intérêt ; en revanche, si le Liban disparaissait, il manquerait quelque chose au monde.

Quand avez-vous éprouvé le besoin d’écrire ?

C’est après avoir quitté le Liban, en 1967, que j’ai deviné que la douleur de l’exil ne pourrait être apaisée que par l’écriture : démarche qui m’a conduit, après bien des tâtonnements, à mon premier roman, L’Invention du corps de saint Marc, paru en 1983, et qui a pour cadre, est-ce étonnant, la guerre civile libanaise.

Et d’où vous vient cette passion pour la musique ?

Elle est aussi vive que ce qui me fait écrire. Je porte le deuil du compositeur que je n’ai pas été : d’où la présence souvent tragique de la musique et de musiciens dans mes romans.

Dans nombre de vos livres, vous évoquez votre Corrèze natale tout en échappant à l’étiquette d’écrivain « régional ». Comment l’expliquez-vous ?

Il n’y a qu’en France où l’on voie ce mépris de la capitale pour la province. Paris est un lieu de transformation symbolique universelle pour les écrivains et les artistes ; mais il reste toujours une difficulté pour un écrivain français à parler d’un terroir très limité et sans prestige, tandis qu’un Faulkner peut parler des paysans du Mississippi sans qu’on le taxe de régionalisme. Je tâche d’aller à l’universel.

Votre style est très travaillé, avec des phrases amples, parfaitement ciselées. Ne risque-t-il pas d’être jugé trop classique pour notre époque ?

Un écrivain qui écrit pour son époque est voué à l’oubli immédiat. Mon style est plus moderne que bien des styles débraillés à la mode en France, parce qu’il est un défi à la lecture superficielle. La littérature a besoin de temps, on l’oublie trop. Un grand écrivain est celui qui plie le lecteur à son rythme, comme un musicien. Que pèse la rentrée littéraire, à l’exception de quelques livres, en face d’une page de Claude Simon !

Vous êtes sévère avec vos contemporains. Votre livre, Harcèlement  littéraire, le prouve bien. Que reprochez-vous exactement aux écrivains français de notre temps ?

Ils sont pour la plupart médiocres, incultes, ignorants de leur langue, carriéristes, mesquins. Harcèlement littéraire a fait scandale, mais personne n’a ouvert le débat sur l’état de la littérature française. Bien au contraire, ce ne sont à présent que des règlements de comptes et des attaques personnelles.

Chez Gallimard, vous êtes un découvreur. Vous venez de lancer un écrivain américain qui écrit en français. Cette expérience doit être stimulante.

Oui. Ce roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, qui évoque sur plus de 900 pages l’itinéraire d’un nazi, est une œuvre digne de Vie et Destin de Vassili Grossman et des Damnés de Visconti. C’est d’ores et déjà l’événement de la rentrée littéraire. C’est aussi une leçon de littérature. Qu’un Américain ait choisi la langue française est aussi un geste considérable.


Le destin tragique de l’héroïne de votre dernier roman, Dévorations, reflète l’un des grands problèmes de notre époque : la solitude.

En effet. Une solitude qu’on ne connaît pas de cette façon au Liban : une solitude morale et sexuelle dans un de ces lieux presque invisibles que sont ces bourgades perdues au bord des routes nationales, entre la ville et la campagne. J’avais envie de faire parler une jeune femme d’aujourd’hui, de lui faire dire ses rêves fracassés.

Votre roman précédent, Le Goût des femmes laides, a connu un vif succès. Pourquoi avoir abordé ce thème de la beauté et de la laideur ?

Comme la solitude, c’est une des questions douloureuses d’aujourd’hui. Il y a une inacceptable dictature de la beauté, de la jeunesse, du plaisir. Le narrateur de ce roman est un peu le frère en désespoir d’Estelle, la narratrice de Dévorations.

Vos héros sont généralement tourmentés. Est-il donc si difficile d’imaginer des personnages heureux ?

Un écrivain doit interroger le malheur, l’échec, le désespoir, le mal, tout ce que notre époque a tendance à évacuer. La littérature n’est pas pour moi un divertissement.

Vous avez connu une expérience au théâtre avec L’Accent impur. Quel souvenir en gardez-vous ? Quel plaisir vous procure l’écriture théâtrale ?

Cette pièce a été montée au Liban, au théâtre al-Madina, en 2001, par Nagi Souraty, dans une mise en scène remarquable, très moderne, tchékhovienne, si j’ose dire, et interprétée par d’excellents comédiens. Il est bouleversant pour moi d’avoir entendu mon texte presque chanté par ces hommes et ces femmes. Le théâtre  a ceci de très étrange qu’il donne à entendre réellement ce que l’écriture romanesque garde dans le silence intérieur. Et puis, j’ai été heureux que cette pièce soit publiée chez Dar an-Nahar. Tout cela avait une grande valeur symbolique pour moi.

Vous figurez souvent sur les listes des grands prix littéraires de la rentrée. Quel regard portez-vous sur ces prix ?

Je crois qu’ils couronnent la plupart du temps des livres médiocres, hélas ! Les prix littéraires sont des marques qu’il faut rentabiliser, au sein d’un système  économique où l’inflation règne en maître. Et je ne parle pas du côté politiquement correct de la chose. Qui se souvient du prix Goncourt d’il y a deux ans ?


Richard Millet est né à Viam, en Corrèze, en 1953. Il a vécu de six à quatorze ans au Liban. Il vit et travaille à Paris. Son premier roman L’Invention du Corps de saint Marc raconte le parcours d’un écrivain  français venu « apprendre à mourir » au Liban. Une trentaine de romans suivront dont la plupart ont lieu en Corrèze : La Gloire des Pythre, Lauve le pur, L’Amour des trois sœurs Piale, Le Renard dans le nom, Ma Vie parmi les ombres. Il est aussi l’auteur d’un essai qui lui a valu le prix de l’Académie française, Le Sentiment de la langue, et d’ouvrages sur la musique.
 
 
© Hannah / Opale
« C’est après avoir quitté le Liban que j’ai deviné que la douleur de l’exil ne pourrait être apaisée que par l’écriture »
 
2020-02 / NUMÉRO 164