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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Denis Tillinac : « Mon univers de mots ne s’arrête pas à l’Hexagone »
Écrivain, éditeur, journaliste, Denis Tillinac a toujours défendu « une certaine idée » de la francophonie. À l’occasion de la sortie de son dernier livre, Je nous revois..., il évoque son œuvre et ses combats.

Par Nathalie Six
2006 - 10
Où a-t-on le plus de chance de trouver l’écrivain Denis Tillinac ? Sur la pelouse du SC Brive, en Corrèze. Son fief. Cette terre « vieille France » pétrie de ruralité et de traditions ancestrales est son refuge depuis toujours. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir une seconde vie à Paris, où cet écrivain – il a publié une trentaine d’ouvrages, dont des romans, essais, récits, recueils de poésie – dirige depuis 1989 les éditions de La Table ronde. Avec Je nous revois..., Denis Tillinac vide son sac. La larme à l’œil, il revient sur une époque, un style de vie, des humeurs et l’ivresse d’un dernier amour...

Vous avez intitulé votre dernier roman Je nous revois... Est-ce une révérence en forme de testament que vous adressez à une époque définitivement révolue ?

Dans ce livre, j’ai bricolé avec l’imaginaire. J’y raconte les années que j’ai vécues à Paris en tant qu’écrivain et éditeur, autour de la francophonie et de la diplomatie, et auprès de Jacques Chirac dont je suis toujours proche. J’y mets en scène un certain nombre de personnages réels, mais idéalisés. J’ai choisi les gens qui, dans mon environnement, m’ont paru les plus romanesques.

Le narrateur, c’est vous ?

Pas plus que les autres. Chacun des personnages incarne un versant de ma sensibilité et un petit morceau de la culture occidentale qui est, j’en suis sûr, en train de disparaître. J’ai mis dans le narrateur mes racines, mais il joue surtout le rôle d’une caméra. L’écrivain est toujours un peu voyeur. Je décris une époque qui n’est plus. À la fin, tout le monde revient vers ses fondamentaux. Jonas retourne en Israël, Valentin en Serbie. C’est le temps du repli. Nous retournons tous à nos forêts intimes. C’est un constat mélancolique, mêlé de nostalgie : tout ce qui a fait de moi un écrivain est en train de s’affadir.

Êtes-vous devenu mélancolique ?

Je le suis au sens freudien du terme, c’est-à-dire quelqu’un qui a du mal à accomplir un travail de deuil, appelé à disparaître à brève échéance. Me voilà obligé de vivre dans un monde moderne dont je n’ai pas grand-chose à faire. C’est un univers dont l’horreur a été prophétisée par Aldous Huxley et George Orwell, violent, mécanique, brutal et froid à l’image des ordinateurs, qui ne laisse plus de place aux identités en demi-teinte ni au clair-obscur.

Votre nostalgie est-elle une pirouette littéraire, ou l’expression plus profonde d’une tristesse et d’une certaine lassitude ?

Elle est la condition naturelle de l’écrivain, puisque, par définition, c’est un être qui est à côté de ses pompes et de son époque. On la ressent face au temps qui passe. J’ai sûrement une disposition particulière. J’étais déjà nostalgique à 18 ans ! Je viens d’un terroir, la France rurale, celle de l’Angelus de Millet. Je regrette l’antique ruralité.

Considérez-vous votre métier d’éditeur comme indissociable de celui d’écrivain ou s’agit-il de deux activités bien distinctes ?

C’est complètement contradictoire. Un défi. Je suis éditeur depuis 1989 un peu par hasard. Écrivain est une raison d’être, pas un métier. De cette façon, j’ai la chance de vivre deux vies. J’écris en Corrèze, à Brive, et quand je suis à Paris, je suis éditeur. Cela me permet d’être à l’écoute du monde contemporain et répond à un besoin de bourlinguer. Car l’écrivain a toujours la tentation de se replier dans sa chrysalide. J’y trouve aussi un plaisir à découvrir les nouvelles plumes. J’ai été le premier à publier Frédéric Beigbeder et Jean-Claude Pirotte.

Vous avez longtemps milité pour une francophonie politique. Est-ce réaliste ?

J’ai accepté les postes par attachement personnel et par fidélité au président de la République, non par idéologie. Je ne fais pas de politique. Aujourd’hui, je reste membre du Haut Conseil de la francophonie, qui rend une expertise annuelle. Notre rôle est aussi de lancer des débats. En tant qu’écrivain, je suis habité depuis toujours par cette évidence que mon univers de mots ne s’arrête pas à l’Hexagone. Il est peuplé par l’histoire de la négritude, la poésie de Senghor, celle de Nadia Tuéni, la poésie mauricienne... Tous ces grands écrivains, dont la langue est le français bien que n’étant pas de nationalité française, m’ont convaincu qu’il fallait regarder en dehors de l’Hexagone.

Vous avez toujours défendu le Liban. En 1989, vous aviez forcé le blocus pour apporter votre soutien au général Aoun avec un groupe d’écrivains...

Oui, mais le conflit fratricide qui a malheureusement opposé l’armée du général Aoun aux phalanges chrétiennes m’a guéri de toute envie de prendre parti pour les uns ou pour les autres. J’ai revu le Liban après la guerre puisque j’ai accompagné Jacques Toubon, alors garde des Sceaux, dans son voyage au pays du Cèdre. Nous avions été reçus par Walid Joumblatt et sa très belle épouse dans leur fief de Moukhtara.

Que vous inspirent les événements que vient de vivre le pays du Cèdre ?

Je ne peux oublier que mon ami Jean-Paul Kaufmann a été détenu pendant trois années par le Hezbollah qui est un mouvement idéologique radical. Je ne trouve pas illégitime que les Israéliens veuillent se défendre. Mais les Israéliens, en attaquant le Liban, ont fait tout le contraire de ce qu’ils voulaient : au lieu d’éradiquer le Hezbollah, ils ont rendu la population encore plus solidaire de ce mouvement !

Quelle serait alors la solution pour sortir de cette crise ?

Prendre en considération le désir d’exister des Iraniens qui forment un grand peuple, mais je ne suis pas sûr que les Américains y parviennent. Il faut engager un dialogue avec les Iraniens, tout en disant aux Israéliens que leur sécurité sera assurée et qu’elle n’est pas négociable. Car on ne peut pas tolérer qu’un pays, doté de la bombe atomique, puisse dire ouvertement qu’il veut rayer Israël de la carte. Les Syriens, de leur côté, doivent accepter de revoir leur copie. Cela dit, il ne faut pas non plus imaginer que le sort du monde est lié au Moyen-Orient : il meurt plus de gens au Darfour qu’au Liban, mais personne n’y attache de l’importance. Il y a une espèce d’hypertrophie de l’attention occidentale sur le Moyen-Orient. Le Liban est une exception, un modèle unique dans cette partie du monde. Il n’a de sens que parce qu’une minorité chrétienne focalise autour d’elle une quinzaine de communautés religieuses dans un environnement islamique. Si le Hezbollah prend le pouvoir sur la société, il n’y a plus d’exception libanaise. Le pays perdrait sa souveraineté. Le Liban est indissociable de la « multireligiosité ».

La France a-t-elle un rôle à jouer dans ce conflit ? Le joue-t-elle convenablement ?

Nous ne nous sommes pas beaucoup mêlés des choses en 1975. Mais il est vrai que, de par son histoire commune avec le Liban, la voix de la France porte plus que d’autres. J’approuve les déclarations et prises de position de Jacques Chirac à cet égard, à condition que notre action se fasse dans un certain dialogue avec les États-Unis. Ces derniers font très mal ce qu’ils font dans le monde. Malheureusement, rien ne se fait jamais sans eux !


 
 
© Sassier / Gallimard
« Le Liban est une exception, un modèle unique dans cette partie du monde »
 
BIBLIOGRAPHIE
Je nous revois... de Denis Tillinac, Collection blanche, Gallimard, 2006, 400 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164