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Rencontre
Amélie Nothomb : « Le mal vient du refus du corps »
Amélie Nothomb publie à la rentrée Journal d’Hirondelle. L’occasion de rencontrer cette romancière prolifique et mystérieuse, l’une des plus douées de sa génération.

Par Laurent Borderie
2006 - 09

Amélie Nothomb est un phénomène qui s’est imposé sur la scène littéraire en 1992. Depuis, elle n’a de cesse de publier des romans attendus, discutés et appréciés par un lectorat toujours plus large. Née en 1967 au Japon de parents belges, elle a publié une quinzaine de romans aux éditions Albin Michel, dont Hygiène de l’assassin et Stupeur et tremblements, grand prix de l’Académie française. À quelques semaines de la publication de son dernier livre, Amélie Nothomb est d’une étonnante disponibilité. Pourtant, le feu couve sous la frêle silhouette...

Pour un écrivain belge que représente pour vous la francophonie ? Est-ce comme certains le pensent « une chance » ou plutôt un ghetto qui n’a plus sa raison d’être ?


C’est une question que je ne me suis jamais posée. Je suis bien dans ma langue, c’est une chance pour moi que de pouvoir être lue et publiée en français dans de très nombreux pays de la planète, d’être reconnue et traduite ensuite en 39 langues étrangères. Cela ne peut pas être un ghetto. Ma langue, une langue quelle qu’elle soit, est toujours une liberté !

 Vous avez vécu une partie de votre vie au Japon. Que représente pour vous le dialogue interculturel entre l’Orient et l’Occident ? Est-ce une fiction ou une nécessité ?

C’est une nécessité absolue, je pense que l’on ne se définit que par l’altérité, et qu’il faut bien se définir, nécessairement.

Depuis 1992, vous publiez un roman tous les ans au mois de septembre, est-ce un impératif ?

Je ne publie pourtant que le quart de ce que j‘écris ! J’ai besoin d’écrire. Tous les matins, lorsque je me lève, je dois écrire. Ce besoin est viscéral, irrépressible, l’assouvissement est obligatoire. Dans le cas contraire, je serais certainement devenue un assassin. Ce besoin d’écrire n’est peut-être pas raisonné. Et puis, une fois de temps en temps, j’éprouve le besoin d’être lue. Je le fais pour prendre autrui à témoin, et j’éprouve chaque fois une certaine curiosité. Les réactions des lecteurs m’intéressent toujours...

Dans Journal d’Hirondelle, une fois encore, il est question d’assassin. Un assassin qui n’éprouve pas la notion du mal, qui n’éprouve plus rien. Il évoque un kamikaze du monde contemporain, un homme que plus rien, sinon le crime et la petite jouissance qui vient après, ne pousse à vivre.

C’est vrai, le mal est un problème. Mais le problème du mal est qu’il ne faut pas le dénoncer dans les livres pour le simple plaisir d’en parler sans le juger. Lorsque j’écris un roman sur le mal, je suis le mal, j’ai été le mal tous les matins, durant plusieurs mois, lorsque j’ai écrit ce livre. Comment faire autrement si l’on veut comprendre et dénoncer son fonctionnement de l’intérieur ? J’avoue qu’il est déboussolant de devenir celui qui tue, celui qui commet l’irréparable, mais il faut le vivre à fond, sinon ce n’est pas utile. Le lecteur ressent cela lui aussi. S’il est piégé, s’il est pris à son propre piège en lisant mon livre et en le continuant avec un certain dégoût, alors il devient un révélateur. Il se révèle lui aussi au mal. Il est trop facile de penser que le mal, c’est l’autre. Nous ne sommes pas différents de celui qui tue gratuitement, de celui qui pose des bombes aveuglément, celui qui ne veut rien savoir des conséquences de son acte. Adressons-nous au mal, sachons qu’il nous est familier, le mal est en nous, il nous habite, le savoir permet d’accomplir un grand pas vers l’humanité. On peut écrire pour ne pas tuer.

Urbain, votre héros est un homme qui semble avoir basculé dans le mal à la faveur d’un refus de ses sens et de son corps.

Absolument, le corps, c’est notre visibilité absolue. Nous vivons dans une société dans laquelle le corps est obsédant. D’une part, il est surexposé et, d’autre part, on le cache, on cherche à le nier. Il suffirait pourtant de savoir l’habiter. Le corps nous humanise, il nous représente tels que nous sommes, il est notre vérité, il nous trahit. Aussi, au lieu de se mentir et de l’ignorer, il faudrait l’habiter profondément pour en jouir et vivre avec lui dans les meilleures conditions. Refuser ses sens, refuser son corps, c’est être traître à sa condition d’être humain. Les hommes l’ignorent, et pourtant, on peut l’expérimenter tous les jours, le mal vient du refus du corps.

Derrière celle que l’on nomme « Hirondelle » se cache un révélateur qui ramène Urbain à la vie. Il n’exécutera plus ses contrats de tueur à gages. L’écrivain, à l’instar de ce personnage féminin pour le héros du livre, n’est il pas un révélateur pour le lecteur ?

C’est vrai... et pourtant, ce n’est pas fait exprès, c’est au-delà des frontières du dicible. J’essaie toujours de me cacher lorsque j’écris, mais c’est toujours un échec. On se dévoile mieux en voulant se cacher. Un écrivain doit reconnaître que son propos lui échappe. Même s’il doit absolument vouloir tout maîtriser. Il doit le faire dans le but que cela lui échappe.

Des héros sans espoir, des enfants blessés, l’écrivain se dessine t-il dans vos romans ?

Je ne sais pas, je n’ai vécu que ma propre vie, tout ce que je sais, c’est que l’on n’atteint jamais l’âge adulte sans blessures et que ces blessures peuvent être à l’origine du travail de romancier. L’auteur des livres souffre toutes les souffrances qu’il écrit.

Peut-on penser qu’Urbain, tueur repenti qui se laisse anéantir en demeurant fidèle à un serment qu’il s’est fait, est un héros romantique ?

Urbain est un nouveau romantique du XXIe siècle. Il souffre autrement, mais il souffre toujours d’amour. Il paie son tribut dans une histoire d’amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou...

Propos recueillis par
Laurent Borderie

 

 

Une insaisissable odeur de crime


Un nouveau livre d’Amélie Nothomb est toujours une surprise. Tous les ans, dès que l’été commence à décliner, les amateurs se jettent sur la nouvelle production de cet écrivain belge et dégustent son nouvel opus. Ils ne le savent pas, ils sont à chaque fois pris au piège que leur tend l’écrivain. L’année dernière, ils ont été des milliers à éprouver un sentiment étrange, celui de se détester à l’idée de vouloir poursuivre un récit insoutenable. Amélie Nothomb avait atteint son objectif : en dénonçant le mal, elle réussissait à lui donner forme en quelques poignées de phrases, et le destin de son héroïne prise dans les rouages concentrationnaires d’une série de téléréalité déroutait plus encore qu’il ne séduisait. Cette année, Amélie Nothomb nous livre un nouveau roman qui s’inscrit dans la suite logique du précédent. Journal d’Hirondelle est une exploration du mal. Dès les premières pages, un homme se révèle : « Tout a débuté il y a huit mois. Je venais de vivre un chagrin d’amour su bête qu’il vaut mieux ne pas en parler. À ma souffrance s’ajoutait la honte de ma souffrance. Pour m’interdire une telle douleur, je m’arrachais le cœur. » Volontairement délivré de désirs et de sens, Urbain (c’est son prénom) devient l’incarnation du mal, un tueur à gages efficace, une ombre armée qui marche dans la rue, un homme désincarné. La lecture de ces pages désarçonne, l’auteur dissèque la genèse de l’horreur et du crime avec science littéraire et talent, jusqu’au moment où...

Lorsqu’il croise le regard d’une jeune fille avant de la tuer froidement, Urbain perd son étoffe fragile d’assassin sans cœur et s’éveille à nouveau aux sens initiaux. La découverte d’un journal sonne comme un nouvel appel à la vie chez ce héros misérable qui décide de changer de prénom comme on pourrait radicalement changer de vie. Mais le destin est là qui frappe à nouveau et ramène le repenti à l’essentiel : son corps, qu’il habitera enfin, si peu...

Il faut à peine dévoiler l’intrigue de ce diamant noir qui retrouve son éclat dans ses dernières lignes ; il serait dommage de l’ouvrir et de le dévorer en connaissant tout du début ou de la fin. Il s’agit simplement de le lire, de se laisser porter par la prose d’un auteur qui maîtrise les mots avec la virtuosité des grands compositeurs et de s’interroger un peu sur soi, sur ce que nous sommes tous capables de faire, pour ne pas le commettre.

Laurent Borderie

 
 
© Albin Michel
« Refuser ses sens, refuser son corps, c’est être traître à sa condition d’être humain »
 
BIBLIOGRAPHIE
Journal d’Hirondelle de Amélie Nothomb, Albin Michel, 2006, 136 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164