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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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El-Aswany, une plume entre les dents
Digne héritier de Naguib Mahfouz, Alaa el-Aswany s’est imposé comme l’un des meilleurs écrivains égyptiens contemporains. Traduit en plusieurs langues, il a connu avec L’immeuble Yacoubian un franc succès à l’étranger après en avoir vendu plus de cent mille exemplaires en Égypte. Il nous parle des déboires d’une plume libre dans un pays qui l’est moins.

Par Hind Darwich
2006 - 07
Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

Très tôt, j’ai été initié à l’écriture par mon père, Abbas el-Aswani, l’un des grands auteurs égyptiens de son époque. C’est lui qui m’a inculqué le sens de la liberté, de l’humanisme, et cette volonté de dire les choses sans peur. Mes idées libérales proviennent de mon éducation au sein d’un foyer où se réunissaient les plus grandes figures intellectuelles du monde arabe. Ce n’est que plus tard que je m’en suis rendu compte. C’est dans cette ambiance que se sont enracinées en moi les idées de démocratie et de réforme. Il faut dire aussi que mon séjour aux États-Unis a renforcé chez moi mon attachement à la démocratie. Homme de conviction, mon père m’a poussé à l’écriture et m’a encouragé à m’y consacrer entièrement en me disant qu’écrire, c’est se lier pour la vie sans faire des concessions, qu’il s’agit d’un métier à part entière, dur, où l’on progresse en tâtonnant, qui exige une grande patience et risque de mettre la vie de l’écrivain en péril. Il me disait que ce qui est important, ce n’est pas la célébrité, c’est écrire, tout simplement.

Mais vous êtes devenu dentiste ! Comment arrivez-vous à concilier l’écriture avec votre métier de dentiste que vous exercez toujours au Caire ?

Je suis devenu dentiste pour pouvoir gagner ma vie ! Vous savez, il existe de nombreux écrivains médecins. Tchékhov, qui exerça la médecine jusqu’aux dernières années de sa vie, disait : « La médecine est ma femme légitime, la littérature ma maîtresse, et je ne puis vivre sans les deux. » La médecine et l’écriture ont en commun la souffrance et l’humanisme. Toutes les deux traitent le mal de l’homme qui souffre. Être dentiste répond aussi à ma constante volonté de rester au plus près du vécu des gens simples. D’ailleurs, mes patients deviennent souvent les personnages de mes romans !

Votre livre L’immeuble Yacoubian a connu un franc succès dans le monde arabe et à l’étranger. À quoi attribuez vous cette réussite ?

Je n’évalue pas moi-même mes livres. J’ai écrit, avant ce roman, nombre d’essais et d’articles tout aussi importants. Honnêtement, je ne saurais dire ce qui fait le succès d’un livre, je préfère ne pas analyser. Je crois que c’est le résultat d’un long parcours, l’aboutissement d’un long processus. À mes débuts, j’étais très combattu. Plusieurs éditeurs ont refusé mon manuscrit, l’un craignait les foudres du régime, un autre me priait de supprimer mon personnage homosexuel. Mes amis se cotisaient pour publier quelques exemplaires de mes livres. Ce roman est, en quelque sorte, ma revanche.

Votre livre s’attaque à des sujets tabous comme la corruption ou l’homosexualité. Est-il facile d’évoquer ces sujets-là en Orient ? Comment a réagi la censure en Égypte ?

Contrairement à ce que l’on croit, l’homosexualité a toujours été tolérée dans la littérature arabe. La culture arabe classique a progressivement introduit parmi les élites une vénération du bisexuel. De grands poètes comme Abou Nawas (dans ses ghoulamiyat), Omar Khayyam et quelques princes abbassides ont chanté la bisexualité. Il semble que celle-ci était admise à l’époque du calife Haroun Rachid. En réalité, la censure me persécute depuis longtemps à cause d’autres sujets. Je fais partie du parti Kifaya, un mouvement égyptien qui lutte pour le changement du régime en place. Certains de mes amis ont été incarcérés et torturés en prison. Ce sont eux qui m’ont inspiré ce roman. Au fond, le succès international de mon livre m’a conféré une sorte de protection, d’immunité vis-à-vis des autorités. Je dispose actuellement d’une certaine marge de manœuvre que mes compatriotes, malheureusement, ne possèdent pas.

Jean-Paul Sartre disait que « l’écrivain doit être en situation dans son époque ». Croyez-vous à la vocation de l’écrivain engagé ?

L’écriture est en soi un engagement. Dans mes romans, je ne traite pas directement les grands problèmes sociaux qui me préoccupent : j’essaie de les illustrer à travers la vie des gens qui y sont confrontés. Mes personnages s’inscrivent toujours dans une lutte contre leur époque. Sans a priori ni parti pris, simplement en observant les injustices et les souffrances des êtres humains qui sont au bas de l’échelle sociale. La littérature doit être reliée à l’humain. Elle ne transforme pas directement la société, le régime ou l’ordre établi, mais elle imprègne nos vies, nourrit les grandes ambitions, influence les mentalités et contribue par là même à l’amélioration de la nature humaine, et donc de la société. Ainsi, je ne choisis pas d’emblée un problème à traiter dans mes romans. Je raconte la vie des gens et c’est à partir de ces récits que se dégage la problématique. Pour moi, le moment privilégié dans l’écriture, c’est quand je sens qu’un de mes personnages m’échappe et qu’il décide lui-même de son sort...

Vous évoquez dans votre livre le fléau du fanatisme qui gagne la jeunesse. Quel regard portez-vous sur ce problème qui touche tout le monde arabe ?

Dans mon roman, on trouve aussi bien le fanatique que le musulman ouvert et modéré. La pire des choses, c’est de confondre l’islam avec le fanatisme ou le terrorisme. Comment en sommes-nous arrivés là ? Mon point de vue est que l’islam, né aux confins du désert, s’est épanoui dans les villes qui comptaient en leur temps parmi les plus grandes et les plus riches du monde, à savoir : Le Caire, Tolède, Damas, Alep, Istanbul, Ispahan... C’est sur ces terres que s’est élaborée une société urbaine musulmane originale, tolérante, éprise d’art et de beauté, ouverte à d’autres civilisations et religions... Jusqu’au jour où ce désert est devenu une source de pétrole et de richesse. La terrible cohabitation entre le pétrole et l’islam est, à mon avis, à la base même du fondamentalisme. Ainsi, avec leur argent, des groupes religieux, des confréries et des sectes ont diffusé leur version intolérante de l’islam et constitué un véritable danger pour les pays démocratiques et pour le monde arabo-musulman en général. Il suffit pour s’en convaincre de prendre l’exemple de nombreux Égyptiens qui, séduits par les capitaux générés par le pétrole, sont partis travailler dans le désert et en sont revenus intégristes et Frères musulmans. Cette question sera d’ailleurs le sujet de mon prochain roman... Pour conclure, je pense que le mal essentiel du monde arabe, c’est la dictature et l’absence de réelle démocratie. Le fanatisme n’est que la manifestation de cette maladie qui ronge les pays arabes. Il faut s’attaquer à la maladie, sinon tout traitement s’avérera inefficace. Mêmes les partis qui adoptent les principes de liberté et de démocratie finissent par devenir dictatoriaux quand ils arrivent au pouvoir. Le Liban est le seul exemple de démocratie dans le monde arabe et si la démocratie y est aussi bien ancrée, c’est en raison de sa composition variée et de son aspect pluriel.

Un film a été tiré de vote livre. Avez-vous accompagné cette aventure ?

J’ai préféré garder mes distances dès le début de cette aventure cinématographique. Je suis un romancier, pas un cinéaste : je n’ai même pas lu le scénario ! J’ai fait confiance au réalisateur qui est un ami. Pour lui, c’était une grande responsabilité que d’adapter au cinéma un roman que tout le monde avait lu ! Lors de la première, je suis allé voir le film et je l’ai apprécié. À cause de la censure, certaines scènes ont été supprimées ou modifiées, mais l’ambiance a été bien restituée. Tout compte fait, le roman n’a pas tiré profit du film : ce sont deux genres très différents.

Connaissez-vous Beyrouth ? Quels rapports entretenez-vous avec cette ville ?

Je connais Beyrouth à travers mes nombreux amis libanais. À cause de la guerre, il y avait une soixantaine de Libanais dans ma classe. Je me félicite d’entretenir avec eux de très bons rapports, d’où mon surnom dont je suis très fier : Sadiq Loubnan – l’ami du Liban !


 
 
© David Ignaszewski
« Le fanatisme est la conséquence de la dictature »
 
BIBLIOGRAPHIE
L’immeuble Yacoubian de Alaa el-Aswany, traduit de l’ arabe (Égypte) par Gilles Gauthier, Actes Sud, 2006, 336 p.
 
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