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La boxe comme leçon de littérature
Daniel Rondeau, écrivain prolixe récompensé du Grand Prix Paul Morand de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, vient de publier l’étonnant Boxing-club : dix ans de pratique et une belle galerie de portraits de certains de ses compagnons de ring.

Par Georgia Makhlouf
2016 - 06
Vous avez choisi un sujet plus que singulier, la pratique de la boxe. Au-delà du simple récit d'une expérience personnelle, quelle était votre motivation pour écrire cet ouvrage ?

J’ai découvert la boxe en 2004. L’écriture est une activité plus physique que l’on ne croit. J’ai toujours besoin de bouger après une longue séquence de travail. J’ai eu la chance de trouver un coach merveilleux, Jérôme Vilmain, ancien champion lui-même, ouvrier de cave depuis trente ans chez Moët et Chandon, né à Château Thierry, comme Jean de La Fontaine. Il me fait travailler chaque semaine dans une grange où j’ai pendu un grand sac de boxe rouge. Grâce à lui, je suis rentré dans l’intimité du Boxing club d’Epernay, un club modeste, comme il en existe des dizaines d’autres, mais j’ai découvert les qualités inouïes que ces jeunes gens mettaient en œuvre pour être simplement de bons boxeurs. J’ai voulu rendre hommage à ces Français ordinaires qui ne baissent pas les bras et se battent pour leur idéal.

 En quoi la boxe est-elle « une leçon de vie et de littérature » ? Et de quelle façon « la littérature n'est jamais loin de la boxe » ?

Leçon de vie parce que les qualités des boxeurs – courage, lucidité, humilité, endurance, courtoisie – constituent un apanage auquel nous devrions tous aspirer. La littérature n’est jamais loin de la boxe, car l’écrivain, assis en face de son ordinateur, au centre d’un ring imaginaire, se bat toute la sainte journée contre lui-même et avec les mots. Le « shadow boxing » fait partie de l’entrainement des pugilistes. Le boxeur se bat alors contre des ombres, cela lui permet de travailler son placement, ses déplacements et l’esthétique de ses coups. L’écrivain aussi se bat contre des ombres pour faire avancer son manuscrit. C’est son « shadow writing ». Victor Hugo ne disait-il pas « L’art est un courage » ?

Vous citez à plusieurs reprises Joyce Carol Oates et en particulier, lorsqu'elle affirme que la douleur est, dans un certain contexte, « autre chose que la douleur ». Pouvez-vous revenir là-dessus ?
 
La douleur fait partie de la boxe. Le boxeur apprend à éviter les coups, mais aussi à les encaisser. Et il n’oublie jamais que « moult a appris la douleur », comme le dit la Chanson de Roland. Oates parle également du fait que le boxeur est « totalement identifié » à son corps. N'est-ce pas donc un lieu (le ring) parfaitement éloigné de l'activité littéraire ? Joyce Carol Oates a raison. L’art du boxeur et du danseur s’incarne dans le corps. Mais nous savons aussi que l’esprit – le mental, l’intelligence, le jugement – est mobilisé dans l’exercice de ces deux arts. Pour la littérature, c’est la même chose. L’écrivain quand il se met au travail doit faire parler son énergie, sa tonicité, sa capacité d’endurance.

« La boxe est notre théâtre tragique. L’individu réduit à lui-même », dit également Joyce Carol Oates. D'autres auteurs comme Jack London, Ernest Hemingway, Norman Mailer, que vous citez dans votre bibliographie, ont écrit sur la boxe. D'où vient cette fascination ?

La boxe est un univers avec un passé, une histoire, une culture, des codes, des personnages et des récits. Une poésie aussi, comme l’avait remarqué Jean Cocteau. Cet univers vient de loin. Les pugilistes existaient déjà dans l’Iliade. Et d’une certaine façon, la boxe est une quintessence du combat humain. Chaque combat ressemble à une tragédie antique. Chaque combat raconte une histoire. Le boxeur qui remporte le combat est celui qui est capable de tenir l’écriture de son histoire. 
 
De nombreux écrivains furent diplomates : Morand, Claudel, Saint-John Perse... Vous avez été vous-même ambassadeur de France à Malte et à l'Unesco. Y a-t-il des affinités particulières entre les deux activités ? Qu'apporte la diplomatie à l'écrivain ?

La question est plutôt de savoir ce qu’un écrivain peut apporter à la diplomatie de son pays. Un poste, c’est toujours ce que l’on en fait. Quand j’ai été nommé ambassadeur, j’ai décidé de me consacrer entièrement à cette mission, aussi bien à Malte et en Méditerranée qu’à l’Unesco. Je crois que l’écrivain peut mettre sa culture, son amour de la langue, son verbe au service de son pays. L’histoire française est caractérisée par deux alliances essentielles, le cœur et la raison, les mots et les choses, depuis Dom Mabillon, cet historien du XVIIe jusqu’à Albert Camus plus près de nous. Cette double alliance nous a toujours aidés à penser le particulier et le complexe, mais aussi à affirmer l’autorité de l’esprit sur la matière. C’est pourquoi la littérature, l’histoire, la philosophie ont toujours tenu une grande place dans notre politique et dans notre diplomatie.



 
 
© Maurice Rougemont
« L’écrivain, assis en face de son ordinateur, au centre d’un ring imaginaire, se bat toute la sainte journée contre lui-même et avec les mots. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Boxing club de Daniel Rondeau, Grasset, 2016, 144 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164