FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Rencontre
Michael Edwards : « Les œuvres de Shakespeare restent ouvertes au hasard. »
Professeur au Collège de France, élu à l'Académie française en 2013, poète et essayiste de renom, Michael Edwards est l'un des meilleurs spécialistes de son compatriote William Shakespeare dont on commémore cette année les 400 ans de la mort. Il prépare à son sujet un recueil d'essais qui pourrait s'appeler « William l'obscur ». 

Par Jean-Claude Perrier
2016 - 08
Pourquoi ne cesse-t-on de retraduire Shakespeare ?


Il faut toujours retraduire tous les auteurs. Chaque traducteur apporte quelque chose de nouveau : sa propre langue, et son époque. Les premières traductions de Virgile en anglais sont des poèmes du XVIIe siècle ! Pour Shakespeare, le retraduire est absolument essentiel. Mais pas comme un auteur d'aujourd'hui : ce serait une erreur, une trahison. En le passant dans une autre langue, on trahit toujours un auteur. Le traducteur doit se dire d'emblée qu'il ne va pas pouvoir donner exactement le sens de l'original.
 
Comment perçoit-on Shakespeare en Angleterre ? Est-il prophète en son pays, ou bien mal-aimé par des iconoclastes ?

Sous l'influence de la littérature française classique, l'évolution du « goût » en Angleterre lui a fait du tort peu de temps après sa mort, après 1660. Certains ont même « réécrit Shakespeare », comme Dryden, en « enlevant les scories » ! Cela a duré. Au XVIIIe siècle, certains estimaient ses pièces « mal écrites ». Comme Voltaire, un néo-classique qui n'a rien compris à Shakespeare, ce « barbare » de la Renaissance. Il y a toujours des gens qui ne comprennent pas qu'on en ait fait un génie universel. Parce qu'ils ne saisissent pas quelque chose de très profond chez lui : si, dans ses pièces, nombre d'actions ne sont pas logiques, ce n’est pas parce qu'il écrivait trop vite, mais parce qu'il voulait préserver une sorte d'obscurité. Les œuvres de Shakespeare restent ouvertes au hasard (en anglais on parle de « randomness ») et à la vie ; elles ne sont pas closes sur elles-mêmes. C'est une grande leçon de poétique.

Que pensez-vous de toutes ces histoires sur sa vie, son œuvre : on prétend qu’il n'aurait pas existé, qu’il n'aurait pas écrit les pièces qu'on lui attribue… 

L'idée qu'il n'a pas écrit ses pièces est née au XVIIIe siècle par snobisme, et dure encore. Quelqu'un qui n'a pas fait d'études ne pouvait pas avoir écrit Hamlet ! C'est la même chose en France pour Molière. Alors, on a attribué les pièces de Shakespeare à Bacon, ou au Comte d'Oxford. Comme celles de Molière à Corneille… Tout ça détourne l'intérêt de ce qui est intéressant : l'exégèse des pièces.

On célèbre aussi en ce moment Cervantès. Les deux écrivains sont-ils comparables ?

Sans doute. Don Quichotte témoigne du génie transcendant de son auteur, qui « exubère », comme Shakespeare. Shakespeare, Cervantès, Rabelais, Montaigne, c'est la Renaissance, une époque d'enthousiasme, notamment pour la langue.

Chaque nation a-t-elle besoin d'un écrivain emblématique, qui incarne son « génie national » ?

L'Angleterre a Shakespeare, l'Espagne Cervantès, l'Italie Dante, l'Allemagne Goethe, la Russie Tolstoï ou Dostoïevski. Pour la France, c'est plus compliqué. Il y en a tellement : Rabelais, peut-être le plus étonnant à mes yeux. Ou Montaigne, pour sa langue. Racine, peut-être l'esprit le plus français. Ou encore Victor Hugo. « Hélas ! », disait Gide. La vraie question est : quel est l'écrivain de tel ou tel pays qui a le mieux ou le plus « exemplifié » la langue de son pays ? Chaque grand écrivain profite de la langue telle qu'il l'a trouvée et en fait quelque chose d'autre. C'est le jugement qui compte, pas le goût.




 
 
© Léa Crespi / Libération
 
BIBLIOGRAPHIE
Bible et poésie de Michael Edwards, éditions de Fallois, 2016, 174 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164