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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Nina Bouraoui : « Je crois au retour de l’amour. »
Depuis qu'elle a publié La Voyeuse interdite (1991) et qu'elle a obtenu le Prix du Livre Inter à l’âge de 23 ans, Nina Bouraoui occupe une place à part, mais importante, dans la littérature française. Lauréate du prix Renaudot 2005 pour Mes Mauvaises pensées, cette romancière née d’un père algérien et d’une mère bretonne vient de publier un roman intitulé Beaux rivages.

Par Laurent Borderie
2016 - 09
Votre œuvre est traversée par des réminiscences autobiographiques. Votre lecteur peut se sentir un peu voyeur, bien que vous réussissiez toujours à insuffler une réelle universalité à vos récits… On ne peut s’empêcher de penser que l’histoire d’A. et d’Adrian est une histoire que vous avez probablement vécue.

Mes premiers romans étaient de « vrais » romans, puis, à partir de Garçon manqué, j’ai tracé un sillon plus autofictionnel. Même si ce mot ne recouvre pas en entier mes désirs et mes intentions littéraires, je suis persuadée que l’autofiction n’est qu’une « appellation ». Dès que l’écriture s’articule, devient vivante, une histoire se raconte et s’éloigne de la pure vérité. Depuis Standard, je suis revenue à mes premières amours, le roman comme « brouillé de moi », où il est difficile de me reconnaître. J’ai procédé de la même façon avec Beaux rivages. Ce n’est pas mon histoire, c’est celle d’une autre, augmentée par mon imagination. Et c’est aussi l’histoire de tous les séparés du monde.

Les séparations à l’amiable sont sans histoire, celle que vous racontez est tragique. Elle traverse le corps d’une femme qui en devient le parchemin sur lequel sa douleur s’écrit. Au-delà des mots, le corps n’est-il pas révélateur, aujourd’hui plus qu’hier ?

Bien évidemment, aucune séparation n’est heureuse. C’est un choc, une sorte d’accident, puisque le fil d’amour est rompu, la confiance aussi, et j’allais dire cette certitude d’exister pour l’autre. En cela, elle convoque d’autres abandons plus lointains. Se séparer, c’est revenir à sa première solitude. Être quitté, c’est ne plus être désiré : fantasme de chaque humain, je pense, quand il s’interroge sur sa naissance, le désir de ses parents, le hasard hallucinant d’être en vie. C’est tout cela qu’une séparation bouleverse, interroge. Oui, mon héroïne va littéralement se dissoudre dans son chagrin amoureux. Elle n’aura plus faim, plus sommeil, seul l’alcool et les médicaments apaiseront un temps sa douleur. Dans un chagrin, le corps est le territoire de la douleur. « Avoir le cœur qui saigne » n’est pas une simple expression. Je ne sais pas si le corps est plus important aujourd’hui. Car nous vivons une sorte de phénomène de « déréalisation » avec les réseaux sociaux qui ont fait que la force du corps est supplantée par la force de l’image, du fantasme ; ainsi, je peux dire que mon héroïne qui se tord physiquement d’amour et de manque d’amour est une héroïne d’une autre époque : c’est une grande romantique. Une grande sentimentale.

C’est l’histoire d’une quête d’amour absolu, presque impossible. Les deux protagonistes ont plus de 40 ans, ils n’ont pas d’enfants. Pour échapper au quotidien, ils ne font que passer de merveilleux moments ensemble dans des voyages, des visites de musées ou de villes… Le quotidien aurait-il tué cet amour ?

Leur relation à distance n’est pas si simple, elle tient sur un contrat de confiance ; ils ont fui le quotidien pour des raisons géographiques et aussi peut-être pour protéger cet amour-là, mais ils se voient à raison de trois jours par semaine, sans jamais manquer un rendez-vous en huit ans, fidèles l’un à l’autre. La trahison en sera d’autant plus forte. C’est un couple voyageur aussi : ils sont du même pays à chaque fois qu’ils partent à l’étranger, sillonnant le monde comme deux nouveaux mariés !

Au-delà de cette séparation, il semble évident aussi que vous cherchez à raconter la solitude qui traverse les êtres tout au long de leur vie. Votre héroïne est seule, désespérément, et son histoire semble construite sur des moments d’abandon qui peuvent bâtir un esprit, une pensée.
 
Une séparation convoque nos traumas d’abandon plus anciens. L’héroïne a perdu son père à vingt-deux ans, blessure infinie non refermée. Elle se souvient de fantasmes de disparition : abandon au jardin du Luxembourg, peur d’être absorbée par la terre un jour à la campagne quand elle était encore enfant… Elle est très consciente de la solitude de l’homme en général, au-delà de la sienne. Et n’oublions pas qu’elle vit sa séparation dans un contexte hautement mortifère, à Paris, quelques jours après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher. La violence à ses portes rejoint la violence de sa solitude, l’une aggravant à chaque fois l’autre. En fait, c’est par cela que j’ai été frappée en vivant les attentats de Paris : la conscience subite à la fois de notre fragilité et de notre immense solitude face à la tragédie.

Justement, deux dates sont frappantes dans ce récit : celle de la marche du 11 janvier qui a suivi les attentats de Charlie Hebdo, lorsque le couple se sépare, et celle du 13 novembre, jour des attentats du Bataclan, qui clôt le roman. Cela évoque une crise, celle d’une femme, d’une génération, d’un pays tout entier.

Oui, exactement. Il se trouve que l’histoire s’est vraiment déroulée entre janvier et novembre 2015. Et même si cela n’avait pas été le cas, il aurait été impossible pour moi de ne pas inscrire mon récit dans cette temporalité-là. J’écrivais, à quelques rues des événements tragiques, il m’était impossible de ne pas être contaminée. C’est notre destin commun désormais. À tous. Et c’est aussi une forme de solidarité que de l’écrire, de l’évoquer. Un devoir même. Nos consciences ont changé à jamais.

À la fin de ce récit, l’héroïne semble construite par cette séparation, elle dit : « En aimant, j’ai appris à aimer. En perdant, j’ai appris à reconquérir, non l’autre, un autre, mais toutes les parts de mon cœur pulvérisé. » De même, vos lignes sur le bonheur sont d’une acuité acérée, comme s’il n’était que la somme d’une vie faite de souffrances et de délicieux moments, mais que l’on vit et supporte seul. Est-ce donc notre condition ?

Je reste persuadée que nous apprenons plus de nos échecs que de nos succès. La souffrance nous plonge dans un état d’alerte, certes épuisant, mais très instructif sur soi, sur les autres, sur sa propre résistance, sur ses gouffres, sur l’écoute ou le silence, sur la générosité, sur la capacité du cœur à se refaire (comme pourrait le dire un joueur qui a perdu). Ce n’est pas un livre larmoyant. Je suis une optimiste. Je crois au retour de l’amour et même s’il ne revient pas tout de suite, j’aime l’idée que l’on peut à tout instant retomber dans le vertige du désir, dans la douceur de l’attachement et du partage. Aimer, c’est devenir meilleur. C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi ce titre…

Justement, le lecteur pourra être frappé par la dichotomie qui existe entre le récit et son titre, Comment l’expliquer ?

Beaux rivages, c’est l’amour qui réapparaît ! Les « beaux rivages » sont les sentiments baignés d’ombre, mais aussi saturés de lumière…





 
 
© Raphael Devynck Sauvillers
 
BIBLIOGRAPHIE
Beaux rivages de Nina Bouraoui, éditions Jean-Claude Lattès, 2016, 245 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164