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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Kaoutar Harchi et le statut de l’écrivain francophone
Qui est donc écrivain français ? Est-on lu, compris, reconnu de la même manière quand on s’appelle Daoud, Yacine, Maalouf, Makine, Cheng, Le Clézio ou Modiano ? Kaoutar Harchi, jeune sociologue, ayant déjà à son actif trois romans, se penche sur la question à travers l’expérience de cinq écrivains algériens de langue française.

Par Mahmoud Harb
2016 - 10
Quels constats tirez-vous, à travers l’analyse de l’expérience des écrivains algériens, en ce qui concerne le fonctionnement des institutions de reconnaissance sur le marché de l’art et de la littérature ?

On a affaire à un système qui, à chaque fois, lie un individu à une institution très globale. On remarque alors clairement les effets qu’une institution a sur l’écrivain une fois qu’une forme de reconnaissance est obtenue. Généralement, le discours sur l’œuvre est rapidement suspendu pour laisser cours à un discours sur l’écrivain lui-même. Un système de personnification très fort est mis en place. Je crois que les écrivains étrangers de langue française représentent un idéal romantique que la France a perdu. Il n’existe plus en France aujourd’hui d’écrivains intellectuels capables de s’exprimer sur une multitude de sujets à la fois. Les écrivains étrangers de langue française parlent, en écrivant, du terrorisme, de la démocratie, de l’islam, des relations avec la femme, etc. Ils incarnent une certaine forme d’intellectuel total pour reprendre l’expression de Sartre qui réactive quelque chose de romantique dans l’imaginaire littéraire. Ceci est flagrant dans le cas de Kateb Yacine qui a été rapidement présenté comme un écrivain révolutionnaire et révolté à une époque où, en France, on commençait à s’interroger sur le devenir de l’intellectuel et sur le fait de savoir s’il faut être un intellectuel spécialisé ou un intellectuel universel. Il n’y a pas de critères de reconnaissance fixes mais une forme d’échanges perpétuels entre l’institution et l’écrivain. Ces échanges conduisent parfois l’écrivain à une forme d’assignation identitaire. Ceci laisse supposer que tout ce qu’écrit l’écrivain n’est dû qu’à son expérience de vie. En revanche dans un régime plus romantique, il est laissé davantage de place à l’imagination, au libre-arbitre, à la volonté de raconter simplement une histoire. Il y a une forme de politisation constante de l’œuvre parce que ces écrivains de l’étranger en France ont aussi vocation à expliquer certains sujets mal compris. Ils vont alors rapidement développer un discours extra-littéraire alors que leur point de vue est sollicité non pas au sujet de la langue française, le roman ou le rapport à la littérature, mais sur des sujets précis, comme s’ils étaient des experts de questions telles que l’État islamique par exemple. On bascule rapidement d’un régime purement littéraire, gratuit, où la littérature n’a d’objectif qu’elle-même, à un autre où elle doit avoir un potentiel pédagogique et didactique. Il y a une idée d’utilité, un besoin qu’une œuvre ou un écrivain soit l’instrument d’une compréhension supplémentaire. Ceci redéfinit ce qu’est un écrivain. Un écrivain de l’étranger de langue française est quelqu’un qui écrit, mais aussi qui explique et donne une voix que les médias français ont parfois du mal à percevoir. Il y a une plus grande complexité de l’identité littéraire dès lors que la nation n’a pas de cohérence avec la langue de l’écrivain.

Dans quelle mesure l’œuvre des écrivains étrangers de langue française est-elle appréciée pour sa valeur littéraire plutôt que jaugée à l’aune de la satisfaction d’un certain discours bien-pensant qui est attendu de leur part ?

Rapidement, l’œuvre et sa valeur sont mises de côté. Ces écrivains ne sont pas compris à travers le style ou la question de la langue, mais sur des prises de position extra-littéraires. L’engagement d’Assia Djebar par exemple pour la cause féministe au tournant des années 1970 a très largement rencontré le soutien d’associations françaises qui voyaient dans son engagement une confirmation que le féminisme français avait une portée internationale, voire universelle. Il y a un hiatus très fort entre consécration littéraire et statut de l’œuvre. Pour que l’œuvre soit vraiment prise en compte, il faut du temps. Les œuvres de Kateb Yacine ou d’Assia Djebar qui ont été produites dans les années 1950 et 1960 commencent en 2016 à attirer des regards plus précisément attachés au texte. Au début, l’un et l’autre avaient été pris dans des problématiques militantes ou de positionnement éditorial. Très probablement que l’on portera, dans 20 ou 30 ans, sur l’œuvre de Kamel Daoud et Bouallem Sansal un regard plus attentif à leur projet littéraire. 

Comment analysez-vous les violentes attaques dont a récemment fait l’objet Kamel Daoud suite à certaines opinions qu’il a exprimées ?

On assiste aujourd’hui en France à une ré-idéologisation du débat. L'on voit s‘affronter deux visions. L’une est portée par une volonté d’inclure l’altérité dans la société et dans l’imaginaire. L’autre est attachée à défendre l'idée qu'il n'existerait qu'une unique identité nationale. Les écrivains étrangers de langue française, et les écrivains algériens en particulier, sont pris entre ces deux feux. Dans le cas de Kamel Daoud, il est intéressant de considérer la violence avec laquelle il a été sommé de choisir « un camp ». En ce sens, il me semble qu'il a été happé par les contradictions internes de la société française. L'épreuve de l'étau, être pris constamment entre deux pays, deux rapports à la langue, deux discours, soumet l'écrivain à un système d’injonctions contradictoires. Cela signale l'exercice d'une domination à laquelle il s'agit de résister. Pour les écrivains francophones, cet effort a pour outil la langue française dont le maniement pourrait permettre la construction d'une troisième voie. Celle de la singularité. Si on prend un peu de recul, on observe que Kateb Yacine et Assia Djebar, jusqu’aux derniers instants de leur vie, ont été dans cette volonté de créer une troisième voie où leur singularité pourrait être reconnue.

Mais, au-delà des considérations politiques, la langue française n’est-elle pas elle-même une patrie unissant tous les écrivains qui l’emploient, quelles que soient leurs nationalités respectives ?

Dans les ouvrages de théorie littéraire parus récemment en France transparaît une tradition évoquant la mort prochaine de la littérature. Ces discours déclinistes tentent d’affirmer qu’aujourd’hui, l’on n’est plus que sur des questions de quantité littéraire et que celles de la qualité ont disparu. Si la culture française donne à certains l’impression qu’elle est en train de mourir, ce n’est que dans le cas de ses frontières politiques. Au-delà de ces frontières, un travail incroyable est en train d’être accompli avec la langue française à travers de nombreux projets artistiques qui tiennent du théâtre et de la littérature et qui se font en langue française, parfois même pour des raisons politiques. L’Algérie a connu des phases d’arabisation qui ont marqué de nombreux intellectuels et artistes et qui ont fait basculer les rapports entre langues arabe et française. Comme la langue arabe est redevenue celle de la loi et de l’ordre, la langue française est redevenue la langue de l’émancipation, d’une expression plus libérée. Boualem Sansal raconte comment, lorsqu’il travaillait au ministère de l’industrie, ils écrivaient, Rachid Mimouni et lui-même, en français dans des petits carnets pour pouvoir résister aux ordres ministériels donnés dans une langue arabe très pauvre et marquée par la violence de l’État. Avec les épreuves vécues par les pays, les langues se transforment et les rapports à leur égard évoluent.





 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne : des écrivains à l’épreuve de Kaoutar Harchi, éditions Fayard- Pauvert, 2016, 295 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166