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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Laurent Gaudé : La défaite, notre sort commun
Dramaturge, romancier, nouvelliste et poète, Laurent Gaudé est bien connu du public libanais. Il revient au Salon du Livre de Beyrouth avec un grand plaisir.

Par Georgia Makhlouf
2016 - 11
C’est en 2002 que Laurent Gaudé se fait largement connaître, lorsque La mort du roi Tsongor obtient le Goncourt des lycéens, prix suivi en 2003 par le Goncourt pour Le Soleil des Scorta. Depuis, son œuvre abondante a été traduite dans le monde entier. Écoutez nos défaites qui vient de paraître a été reçu avec une grande ferveur. Pourtant, cet écrivain talentueux n’a pas choisi la facilité, lui qui s’aventure avec constance sur le terrain de la violence des hommes, de leurs durs combats et des longues guerres qui les laissent exsangues et durablement meurtris. Sa palette est sombre, énergique, pleine de bruit et de fureur, comme il s’en explique dans cet entretien pourtant empreint de douceur, de calme et d’empathie profonde pour les tragédies collectives et les blessures intimes. Et si la défaite n’avait rien à voir avec l’échec, interroge-t-il ? S’il s’agissait plutôt d’apprendre à perdre ? Ce serait peut-être là le prix de notre liberté. 

Votre roman se fait l’écho de temps forts de l’actualité récente tels que le sac des musées irakiens ou l’assassinat du directeur des Antiquités syriennes. Ces événements ont-ils été les déclencheurs de ce projet d’écriture ?

L’idée initiale de ce projet remonte à loin et je le porte depuis longtemps, avant même de m’engager dans l’écriture de Danser les ombres que j’ai finalement achevé en premier. Le travail de documentation avait démarré il y a quatre ans déjà. J’avais envie d’écrire sur la défaite, et j’avais l’intuition que trois personnages historiques me permettraient d’aborder ce thème : Hannibal, le Négus, et le général Grant. Le lien avec la période contemporaine est venu plus tard. Lorsque les événements que vous évoquez se sont produits, j’avais déjà bien avancé dans l’écriture et j’ai souhaité les intégrer au travail en cours. 

Vous évoquez quatre guerres dans votre roman : la guerre entre Carthage et Rome, la guerre de Sécession, la guerre italo-éthiopienne et la guerre contre Daech. Pourquoi ces guerres-là et quel lien faites-vous entre elles ?

Je dirai qu’au départ, je ne faisais pas de lien entre elles, mais que chacune de ces guerres m’intéressait. J’avais très vite isolé mes trois personnages, Hannibal autour duquel je tournais depuis longtemps, Halié Selassié à propos duquel j’avais déjà écrit un texte et Grant qui était une découverte plus récente. Les raisons de les associer se sont clarifiées petit à petit. Je souhaitais choisir des guerres différentes pour éclairer la notion de défaite à partir de trois points de vue. Il y a donc une guerre d’Empire, celle qui oppose Rome et Carthage et qui est un affrontement entre deux mondes ; une guerre civile avec la guerre de Sécession où il s’agit de gagner en tuant ses concitoyens ; et une situation coloniale qui provoque une guerre de libération et d’émancipation contre l’occupant. On a donc là trois schémas différents. Mais assez vite j’ai découvert, à ma grande surprise, que d’autres rapprochements étaient possibles. À propos d’Hannibal par exemple, je croyais qu’il mourrait après sa défaite contre Rome. Mais non, car à ce moment-là il n’a que quarante ans et il va mourir à soixante-cinq ans. Donc après cette défaite, une autre vie commence et la notion de défaite se transforme. Ainsi, il restera dans les mémoires comme LE personnage proprement mythique de l’opposant à l’Empire romain. Il a perdu, mais il a acquis une stature plus qu’héroïque. Scipion remporte la victoire certes, mais n’est qu’un personnage historique dont peu se souviendront, alors qu’Hannibal est devenu un personnage mythologique. Pour le Négus également, le vieillissement provoque une inversion du regard qu’on pose sur lui. Il est revenu dans son pays en héros, mais avec le temps et l’exercice du pouvoir, il devient un personnage assez laid et plus du tout victorieux. Quant à Grant, il vieillit très longtemps et finit sa vie seul dans son rocking chair. Cette durée offre ainsi une caisse de résonnance qui transforme les trajectoires et le regard posé sur elles.

Le thème du combat et de la guerre, vous le déclinez depuis vos débuts, depuis vos études universitaires même, puisque vos mémoires de maitrise et de DEA portent là-dessus, comme nombre de vos ouvrages. Pourquoi les guerres vous passionnent-elles à ce point ?
 
Oui, c’est là depuis le début. Il y a une dramaturgie naturelle dans le conflit, qui est pleine d’énergie et dont il me paraît plus facile de m’emparer. Je suis un grand admirateur de Tchekov, j’estime que La Cerisaie est un chef-d’œuvre, mais écrire sur le rien, le non-dit, le souterrain, les silences, j’en serais incapable. Je suis plutôt du côté du bruit, de la fureur, du conflit explicite. Ma palette c’est le choc, la démesure, la violence, les couleurs vives. Il y a des oppositions entre les hommes dans mon travail, mais ce n’est pas ce qui m’intéresse le plus. Les violences faites à l’autre, la destruction psychologique de l’autre telle qu’on la trouve chez Strindberg par exemple, ce n’est pas mon terrain. Mon terrain, c’est la violence et la brutalité de l’histoire et néanmoins, il n’y a pas chez moi de méchanceté, mes personnages sont rarement méchants. J’aime me situer du côté des épreuves collectives, combats, guerres, cataclysmes naturels, enjeux migratoires, qui posent tous des questions de survie.

Votre roman est aussi une réflexion sur le temps.

Oui bien sûr, c’est une tentative de raconter le temps, la connexion possible entre cet hier lointain et aujourd’hui ; mais il est aussi question de l’écoulement du temps à l’échelle d’une vie et des changements de perspective que cela implique. Si le roman n’est reçu que comme une fresque militaire, ce serait un échec pour moi. J’ai souhaité qu’à travers les personnages s’engage une interrogation sur le temps et sur la défaite avec laquelle nous avons tous rendez-vous. La défaite n’est pas l’échec. Rater ou réussir sa vie, ces notions ne m’intéressent pas. Ce dont je parle, c’est la défaite existentielle qui est notre sort commun. Si l’on observe l’arc de la vie, on s’aperçoit que dans chacune il y a le temps de la découverte, le temps de la construction et le temps de la perte : perte des gens qu’on aime, délitement progressif de ce qu’on a construit, maladie, vieillissement… C’est en cela que la défaite militaire peut avoir un écho dans nos âmes et nous faire réfléchir à nos vies. Mes deux personnages principaux, Assem et Mariam éprouvent de la fatigue vis-à-vis de leurs vies. Ils étaient dans la course, lui avec ses missions, elle avec son engagement à courir après les objets perdus ou volés dans les musées, mais là, ils sont dans l’usure, ils ont envie de s’arrêter. Le roman interroge la possibilité de quitter son existence, de se séparer de la personne qu’on a été, de s’affranchir de soi-même. Tout deux en sont là, dans ce désir d’autre chose et c’est en cela que leur rencontre est possible.

Parlons à présent de Beyrouth qui est l’un des cadres géographiques du roman. Vous décrivez la ville, sa violence, sa nervosité, ses hésitations.

Lorsque je suis venu pour la première fois à Beyrouth, j'ai ressenti un grand choc. C'est une ville impressionnante qui m’a communiqué un sentiment mêlé de curiosité et d'énergie... La juxtaposition architecturale de l'antique et du moderne, le mélange permanent, l'empilement de l'Histoire, il y a tout cela à Beyrouth et cela crée énormément de densité. Tout est complexe et tout coexiste. J'ai su que cela m'intéresserait d'y revenir dans l'écriture. J'aime les villes nerveuses, chargées d'histoire, les villes monde, celles qui sont sur les plaques tectoniques de l'Histoire. Ces villes là sont souvent des ports : Naples, Port-au-Prince, Beyrouth... Beyrouth est traversée par d'innombrables tensions, mais on y sent aussi une incroyable énergie. Je pressentais qu'elle apparaitrait dans mon écriture mais je ne savais pas encore que ce serait sous cette forme et dans ce roman.

Une scène se passe au Musée national. Connaissez-vous bien ce musée ? Les pièces évoquées, dont le sarcophage des époux, vous avaient-elles particulièrement touché ?

J'ai le souvenir très précis de ma visite au Musée national. C'était un moment très doux, merveilleux. Une sorte d'échappée, comme si nous avions pu, pendant quelques heures, être sur un autre tempo. J'étais avec Bertrand Py, mon éditeur, et Alexandra, ma femme. Nous avons déjeuné dans un petit restaurant en face du musée. Puis nous avons passé un moment au milieu de ces œuvres antiques. Le musée est un écrin architectural. Et c'est vrai que le sarcophage des époux m'a beaucoup impressionné. J'ai repensé souvent à ces quelques heures volées depuis... Pour construire la scène du roman, j'ai tout simplement re-convoqué mes sensations de voyageur. Beyrouth m'avait offert ce moment précieux, je n'avais plus qu'à l'écrire...

BIBLIOGRAPHIE

Écoutez nos défaites de Laurent Gaudé, Actes Sud, 2016, 256 p.

Laurent Gaudé au Salon
Rencontre autour d’Écoutez nos défaites le 5 novembre 2016 à 16h (Agora)/ Signature à 17h (Antoine)
 
 
D.R.
 
2020-02 / NUMÉRO 164