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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Antoine Hekayem : « L’Histoire se fait à travers les archives. »


Par Lamia el-Saad
2016 - 12
Professeur à l’Université d’Angers, à l’Université de Nice, à l’Université libanaise, à l’USEK et à l’USJ, spécialiste de l’histoire du Liban et du monde arabe, Antoine Hekayem est l’auteur de nombreux articles et ouvrages remarqués. Rencontre avec un universitaire rigoureux qui n’a jamais cessé d’interroger notre passé pour mieux éclairer notre présent.

Ce qui vous distingue le plus, c’est le fait que vous vous soyez lancé dans une entreprise colossale, à savoir la publication d’un inventaire des archives du ministère des Affaires étrangères françaises relatives aux provinces arabes de l’Empire ottoman (1793-1918). Cet inventaire, qui manquait cruellement aux thésards appelés à consulter des sources de première main, est devenu incontournable. Est-ce pour combler ce vide que vous avez entrepris ce fastidieux travail ?

Quand j’ai commencé mon enseignement à l’Université libanaise, je me suis rendu compte que nos étudiants, pour la préparation de leurs mémoires et de leurs thèses, manquaient d’« outils de travail ». J’ai donc décidé de lancer une série de guides des archives concernant le Liban et le Proche-Orient. Celui des archives du ministère des Affaires étrangères de France portait le n°1. Il devait être suivi par d’autres que mes collègues devaient préparer. Malheureusement, cela n’a pas été fait. C’est dans le même but que j’ai lancé une première collection de documents d’Histoire intitulée « L’Histoire par les documents », destinée aux étudiants et aux chercheurs. Elle devait couvrir l’Histoire du Proche-Orient de l’Antiquité à nos jours et comporter huit volumes que j’ai répartis entre mes collègues. Il n’y a eu que trois volumes de parus, le Ier intitulé Le Proche-Orient ancien : Égypte et Mésopotamie, le IIIe intitulé L’Orient arabe au Moyen-âge et le VIe que j’ai préparé moi-même, intitulé L’Empire ottoman, les Arabes et les grandes puissances, 1914-1920. Poursuivant toujours le même objectif, j’ai traduit en langue arabe le Dictionnaire historique de l’islam de Janine et Dominique Sourdel, dictionnaire qui synthétise les recherches effectuées en Occident sur l’islam et sa civilisation.

Vous avez initié la collection « Documents diplomatiques français relatifs à l’Histoire du Liban et de la Syrie à l’époque du mandat : 1914-1946 ». Les deux premiers tomes (Le Démantèlement de l’Empire ottoman et les préludes du mandat : 1914-1919 et Les Bouleversements de l’année 1920 au Proche-Orient : le sort des territoires ottomans occupés) ont été publiés en 2003 et 2012. Vous venez de publier le tome III intitulé Le Désengagement de la France de Cilicie et l’affermissement de son Mandat en Syrie et au Liban, 1921-1926. L’impression qui se dégage de ces ouvrages est que les archives racontent l’Histoire et se suffisent à elles-mêmes. Sans doute l’historien peut-il y ajouter son interprétation et son analyse, mais ne seriez-vous pas favorable à un usage plus large, dans les manuels scolaires par exemple, des archives qui demeurent curieusement très sous-exploitées ?

« L’Histoire se fait par les documents » ne cessent de répéter les grands historiens. Il est certain qu’au Liban, dans l’enseignement complémentaire, secondaire et même universitaire, le document n’occupe pas la place qui devrait lui revenir. Cela se répercute sur les travaux (mémoires et thèses) de nos étudiants qui n’ont pas été sérieusement initiés à l’analyse et à l’exploitation des documents et qui recourent aux solutions de facilité qui consistent à compiler des passages, voire des pages entières d’ouvrages traitant de leur sujet de recherche, au lieu de s’évertuer à décortiquer les documents pour en extraire la matière historique et apporter du nouveau. J’espère que ces collections aiguiseront leur appétit et leur faciliteront la tâche.

« Le Liban laissé à part » est une expression qui revient régulièrement dans les documents d’archives…

En lisant les documents de l’époque du Mandat, on remarque que les responsables français cherchaient toujours à ménager le Liban. Plusieurs raisons expliquent ce traitement de faveur dont a joui ce pays par rapport aux autres États syriens. En voici quelques-unes : 1° Le Liban, dans les limites de la moutassarifiya, bénéficiait d’un statut spécial qui le différenciait des provinces voisines et qui le mettait sous la protection internationale. Il était donc impensable d’enlever aux Libanais cet avantage pour les fondre dans une grande Syrie. 2° Dans la continuité de sa politique séculaire de défense des minorités, la France, ou du moins beaucoup de responsables français considéraient le Liban comme un pays refuge pour les minorités du Proche-Orient. C’est pourquoi, dans la correspondance Mac Mahon-Hussein, dans les discussions qui ont abouti à l’accord Sykes-Picot, dans l’accord Fayçal-Clemenceau du 6 janvier 1920, dans les engagements écrits pris par le gouvernement français, en particulier par Clemenceau et Millerand, enfin dans les textes fondateurs de la Fédération syrienne, le Liban a toujours été traité comme une entité distincte des autres États syriens. 3° Après avoir perdu tous les avantages et tous les intérêts qu’elle avait dans l’Empire ottoman, la puissance mandataire tenait à renforcer ce bastion de la francophonie au Proche-Orient qu’était le Liban, avec son université, l’USJ, et ses nombreuses écoles tenues par des congrégations religieuses. 4° La dernière raison, sans doute la plus importante, résidait dans le dynamisme et la fermeté des défenseurs du Grand Liban qui refusaient catégoriquement toute forme de fusion avec les États voisins.

L’élaboration du statut organique du Grand Liban fut problématique en raison du nombre de mécontents qui refusaient de reconnaître l’existence même de cette nouvelle entité. Peut-on considérer que la proclamation du Grand Liban fut une bombe à retardement, en partie responsable des guerres que le pays a connues depuis ?

Nous ne pouvons pas nier que les sunnites libanais et syriens se sont sentis profondément lésés par les divisions territoriales opérées par les Alliés après la Première Guerre mondiale. Dans l’Empire ottoman, les sunnites formaient la classe des maîtres. Ils sont devenus de simples minorités dans les États des alaouites, du Grand Liban et du Djebel druze. Ils savaient, en outre, après la déclaration Balfour, que la Palestine allait leur échapper. Par ailleurs, les sunnites de l’intérieur n’avaient plus d’accès à la mer. Ils ont donc refusé le fait accompli et essayé de se regrouper dans une Grande Syrie où ils recouvreraient leur prépondérance d’antan. Le facteur religieux a également joué. Les musulmans du Liban ont mis longtemps à admettre de voir à la tête de l’État un président chrétien. Les antagonismes qui se sont atténués avec le pacte de 1943 se réveillent périodiquement, comme ce fut le cas en 1958 avec le nassérisme, et entre 1969 et 1975 à cause du conflit avec les Palestiniens. À l’heure actuelle, le courant sunnite modéré qui a adopté comme devise « le Liban en priorité » semble avoir dépassé ce problème. Nous espérons que des difficultés ne surgiront pas avec d’autres communautés.

 
 
D.R.
Les antagonismes confessionnels qui se sont atténués avec le pacte de 1943 se réveillent périodiquement
 
2017-08 / NUMÉRO 134