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2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Fawwaz Traboulsi : fratricide et guerre civile


Par Tarek Abi Samra
2017 - 04
Une légende raconte que lorsque Caïn tua Abel, le sang de ce dernier se répandit sur le sol et donna naissance au dragonnier de l’île yéménite de Socotra, un arbre rare connu pour sa résine rouge et fréquemment appelé en arabe le Sang des deux frères. C’est en référence à cet arbre et au fratricide mythique que l’historien et penseur libanais Fawwaz Traboulsi a intitulé son nouvel ouvrage Le Sang des deux frères : la violence dans les guerres civiles. Dans ce recueil d’articles et d’essais, Traboulsi se focalise sur la représentation des conflits civils dans l’art et la littérature. Passant en revue certaines œuvres d’écrivains et d’artistes aussi différents que Mohamed al-Maghout, Picasso, le Caravage, Heiner Müller, Käthe Kollwitz et le cinéaste bosnien Ademir Kenović, il y retrouve souvent une même image insistante qui pourrait, à elle seule, résumer l’essence des guerres civiles : l’entremêlement des deux figures du bourreau et de la victime.

Vous affirmez dans ce livre, surtout en parlant de la guerre civile libanaise, que « l’ennemi, c’est nous », ou que « l’ennemi est à l’intérieur de nous ». Qu’entendez-vous par là ?
Ceci est un mot de Walid Joumblatt qui, en 1986, avait dit : « L’ennemi est maintenant à l’intérieur de chacun de nous. » C’est une idée que j’ai retrouvée dans plusieurs œuvres d’art, par exemple dans David avec la tête de Goliath du Caravage, où le peintre a donné ses propres traits à la tête décapitée de Goliath, mais surtout dans Guernica où plusieurs détails du tableau révèlent le bourreau dans le corps même de la victime : la femme dans les flammes, qui est en même temps le bois en train de brûler ; l’oiseau tué par un couteau qui ressemble à l’une de ses ailes… Au fond, qu’est-ce qu’une guerre civile ? C’est l’homme tuant son propre frère – parfois littéralement, et non seulement d’une manière symbolique. Tuer son frère, s’il appartient au camp ennemi, devient même un devoir. C’est dans ce sens que la victime est elle-même le bourreau. Dans mon ouvrage, j’ai eu recours à des exemples tirés de la peinture, du théâtre et du cinéma parce que je pense que l’art et la littérature expriment mieux l’essence des conflits civils que ne le fait l’analyse politique ou historique. Les romans d’Élias Khoury, de Rachid el-Daïf et de Rabee Jaber vous permettent, plus que n’importe quel traité politique, de cerner la complexité de la guerre civile et de sa violence qui s’infiltre à l’intérieur de chaque famille, à l’intérieur de l’individu lui-même.

Dans votre article sur le poète syrien Mohamed al-Maghout, vous dites que la cruauté du réel dépasse, dans certains cas, tout ce qu’on pourrait imaginer ou écrire. Pensez-vous que l’art et la littérature sont parfois impuissants à exprimer toute la sauvagerie des guerres ?
La guerre est un événement qui ne se produit pas tous les jours. En rendre compte par la littérature, l’art ou le cinéma nécessite le recours à de nouveaux moyens d’expression qui diffèrent de ceux employés durant la période précédente. Un romancier ou un peintre ayant vécu une guerre est toujours affecté, consciemment ou non, par cette expérience dont on pourrait déceler les traces dans son œuvre et son style. Cela dit, l’art et la littérature ont parfois été incapables de rendre l’horreur de certaines tragédies collectives : je pense, par exemple, aux bombardements d'Hiroshima et Nagasaki. De plus, certaines nouvelles formes de violences spécifiques à notre région, comme les agissements de Daesh, n’ont pas encore rencontré des formes artistiques ou littéraires capables de les exprimer.

Vous avez déjà publié un livre entier sur Guernica en 1987, et vous lui consacrez à présent un article de votre nouvel ouvrage. Quelles sont les raisons de votre fascination pour ce tableau ?
Ça remonte au début des années soixante, à l’époque où j’étais encore étudiant à l’Université américaine de Beyrouth. À vrai dire, c’est ma fascination pour la Révolution espagnole de 1936 qui m’a amené à découvrir ce tableau sur lequel j’ai alors rédigé un papier pour un cours de philosophie esthétique. Et puis je n’ai plus songé à ce sujet jusqu’aux années quatre-vingt, quand j’ai décidé de faire le récit de la guerre civile libanaise à partir de la guerre d’Espagne, en utilisant cette dernière comme modèle. Au cours de ce travail, j’ai procédé à une lecture de Guernica quelque peu différente de l’analyse qu’on en fait habituellement : j’y ai vu non seulement une condamnation de toutes les guerres, mais aussi un tableau sur la guerre civile en particulier, où la victime et le bourreau fusionnent ensemble. 
Dans le présent ouvrage, je me suis surtout intéressé aux utilisations contemporaines de Guernica comme moyen de protester contre les guerres dans le monde arabe. Beaucoup d’artistes se sont inspirés de cette œuvre de Picasso pour représenter les horreurs et les violences en Iraq, en Algérie, au Liban, en Palestine, en Syrie et ailleurs. Je me suis également demandé si Guernica est encore capable d’exprimer l’abomination des guerres du XXIe siècle.
Enfin, ce tableau dépeint l’une des premières utilisations des avions de guerre contre des civils, ces derniers étant pris comme une cible militaire. Progressivement, ceci est devenu l’une des tactiques majeures des armées : le bombardement aérien massif des populations civiles et la destruction de leurs villes afin de forcer l’ennemi à capituler.

Revenons à la guerre du Liban. Vous dites que si le sectarisme confessionnel a été l’une des causes de la guerre, celle-ci n’a fait que reproduire et renforcer ce système confessionnel…
Je ne considère pas que ce soit le sectarisme confessionnel qui ait provoqué la guerre. Si c’était le cas, il faudrait alors expliquer pourquoi il ne provoque pas une guerre tous les jours. Il existe, chez nous, une certaine vision naïve des choses qui attribue tous les maux à ce sectarisme : le conflit civil de 75, la pauvreté et même l’actuel problème de la gestion des déchets. La guerre du Liban avait trois causes essentielles : la crise et l’ébullition sociales de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix ; l’existence d’au moins deux camps adverses armés ; et la volonté de plusieurs acteurs internationaux de s’ingérer dans le conflit libanais, soit par le moyen du financement et de l’armement, soit par une intervention militaire directe. Il est erroné de croire que n’importe quelle crise politique pourrait précipiter un nouveau conflit civil, et je pense qu’on a absolument tort d’affirmer que la guerre n’est pas encore terminée. Si les résultats de cette guerre ne nous plaisent pas… ceci est un autre problème.
Pour revenir à votre question, je dirais que la guerre a effectivement renforcé le sectarisme confessionnel. Ce qui fut un système confessionnel pluraliste et civil – au sens où il y avait, au sein de chaque communauté confessionnelle, une compétition permanente entre plusieurs individus pour obtenir le leadership – a été transformé par la guerre en une sorte de régime de parti unique où chaque communauté ne doit être représentée que par un seul leader, et où la mobilisation des foules se fait, dans une large mesure, sur la base de doctrines religieuses. Ainsi, le sectarisme confessionnel s’est métamorphosé en un système à caractère religieux.

L’un des articles de votre ouvrage est intitulé « À quoi sert le sentiment de culpabilité ? » À quoi sert-il donc dans le cas des guerres civiles ?
En ce qui concerne les guerres civiles, je ne préconise absolument pas la focalisation sur la culpabilité. Je pense que dans ses effets, le sentiment de culpabilité est similaire à celui d’innocence : tous les deux vous empêchent de dire pourquoi vous avez commis tel ou tel acte. Il n’y a pas grande différence entre celui qui vous dit : « Je ne ferai plus jamais ce que j’ai fait », et celui qui affirme : « Si les mêmes circonstances se présentent à nouveau, je ferai exactement la même chose. »
Plutôt que d’insister sur la culpabilité, je préfère mettre l’accent sur la mémoire et l’oubli, qui ne sont pas deux concepts opposés. L’oubli est un des processus constitutif de la mémoire : toute activité de remémoration implique le rejet ou l’élimination de certains éléments. De plus, l’oubli se distingue de l’amnésie, celle-ci étant une répression des souvenirs. C’est ce qui s’est pratiqué au Liban afin de rebâtir le système politique sur les mêmes bases que celles d’avant la guerre. On nous a fait croire à un âge d’or auquel il fallait retourner, et on nous a présenté le projet de reconstruction du centre-ville de Beyrouth comme le moyen de ressusciter cette époque heureuse. Même pire, nous nous sommes innocentés nous-même, nous avons dénié notre rôle dans le conflit civil grâce à des théories de complot qui font porter aux étrangers toute la responsabilité de la guerre.
Au lieu de se souvenir des violences et des massacres, il faudrait plutôt se rappeler des causes de la guerre. C’est la seule façon d’en tirer des leçons. Jeter les horreurs de cette guerre à la figure des Libanais, comme le font certaines ONG ayant pour slogan « le devoir de mémoire », ne sert à rien. La contemplation des actes de violence n’a jamais empêché leur reproduction. La Seconde Guerre mondiale a eu lieu après les abominations de la Première, et au cours du XXe siècle, les Libanais se sont entretués au moins trois fois avant 1975.

Vous dites qu’il faut surtout se souvenir des causes de la guerre. Mais il n’y a aucun consensus là-dessus. Chaque camp a sa propre interprétation, son propre récit…
La multiplicité des récits ne pose aucun problème. Il faut laisser les différents points de vue rivaliser entre eux. L’important, c’est de ne pas les escamoter. D’ailleurs, il existe une forme de consensus autour d’un certain récit, celui qui impute la responsabilité du conflit civil aux Palestiniens, et parfois aux Syriens. Évidemment, la fonction d’un tel récit est d’innocenter les Libanais, mais également de couper court aux recherches portant sur les causes de la guerre.



 
 
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« L’ennemi est maintenant à l’intérieur de chacun de nous. » « Au lieu de se souvenir des violences et des massacres, il faudrait plutôt se rappeler des causes de la guerre. »
 
 
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