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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Colette Fellous, une vie faite de pièces détachées


Par Laurent Borderie
2017 - 08
Lorsqu’elle était enfant, en Tunisie, dans les années 1950, Colette Fellous était fascinée par l’émerveillement des clients qui fréquentaient le magasin de matériel agricole de son père. « Il y avait des dizaines de caisses et de cartons dans lesquels papa entreposait des pièces détachées, des petites, des grosses pièces, et j’étais littéralement emportée par leur enthousiasme lorsqu’ils trouvaient l’écrou, la petite vis qui permettrait de faire fonctionner un moteur. » C’est ce souvenir qui permet à l’auteure de comprendre comment est écrite une vie… Faite de pièces détachées, de morceaux épars, de souvenirs, que seule une existence singulière est capable d’assembler, de recomposer. De longues années plus tard, dans la nuit qui a suivi l’attentat de la plage de Sousse, une femme traumatisée par les événements et par la mort concomitante de son ami l’écrivain Alain Nadaud, décide de recomposer sa vie, avant de prendre une terrible décision et de partir, de quitter la Tunisie dans laquelle elle passe une grande partie de sa vie, de tourner le dos à ce qu’elle refuse : la violence, le terrorisme, la mort. Elle prend sa plume et décide de se raconter. C’est une longue quête que restitue Colette Fellous. Un livre qui s’inscrit dans une série déjà entamée avec Avenue de France et Plein été et qui, en interrogeant l’intime, devient universel. Cette quête de soi passe par l’histoire, la géographie, le sucre, le miel et la terreur. L’écriture poétique de Colette Fellous, l’alternance entre passé et présent, la France et la Tunisie, le réel et le rêve, donnent une puissance magnétique à ce livre qui est une traversée de vie, une recomposition de l’être, un long poème, une ode à l’amour de la vie…

Sur la couverture de votre livre, Pièces détachées, rien n’est écrit sous le titre, ni roman, ni essai, ni récit. Si votre éditeur l’exigeait, qu’écririez-vous ?

Pour Plein été, j’avais mis roman. En vérité, pour celui-là je préfère ne rien mettre. C’est une histoire qui mêle l’autobiographie et la construction romanesque. Je me promène dans le temps, je construis une forme. Ce n’est pas un roman car tout est vrai. J’ai pris toutes les libertés du roman avec l’exactitude du récit. Je suis fascinée par ce qui fait de nous des êtres humains, par la relation qui nous échappe entre le passé et le présent. Tous ces échos, toutes ces résonances qu’il faut capter pour comprendre. Il n’y a pas de maîtrise dans cette histoire, je jette ces éléments, ensuite, je construis le récit de façon rigoureuse.

Lors de la parution de votre avant dernier livre, La préparation de la vie, vous avez dit qu’un livre commence dans la confusion et va vers la lumière. On a toujours cette impression avec Pièces détachées. Les attentats, la mort en mer de votre ami Alain Nadaud, font de la Méditerranée, la « mare nostrum », un tombeau dont vous voulez vous extirper.

Je commence toujours un livre dans un état de confusion. Je voulais partir, quitter cet endroit que j’aimais le plus au monde et je souhaitais avant tout faire le parcours qui m’amènerait à le quitter. Pour cela il me fallait rassembler toutes les émotions, rejoindre la douleur des morts, de mon ami Alain Nadaud, des victimes des attentats, de mon père… Toutes ces disparitions, j’ai voulu les rejouer dans mon corps. J’ai inventé ce départ pour faire le tour de mes sentiments. Pour moi la mer est ce qu’il y a de plus beau, qui provoque des bonheurs sensuels. Jamais je n’aurais pu imaginer que cette mer pouvait devenir sang, porteuse de mort. Le terrorisme est sorti de l’eau comme la colère de Poséidon. 

L’intranquillité c’est « être humain » dites-vous. Cet état vous permet-il d’écrire ?
 
Pour écrire je retourne toujours à cet état d’inquiétude que j’ai vécu, enfant. Aux alentours de l’âge de 8 ans je crois. C’est un âge où l’on comprend bien des choses, mais l’on ne peut agir sur rien. Tout mon réservoir de compréhension du monde vient de là. On comprend tout et le trouble vient de notre incapacité à faire, à entreprendre. À présent je le peux, j’ai juste besoin d’y revenir.

Vous vous laissez porter par le temps, l’histoire, celle de votre famille, de votre pays. Vous mêlez les époques, comme si tout était dans tout.

Cette forme d’écriture me vient de l’amour que je porte à la langue arabe que je maîtrise pourtant mal. La conversation est mobile dans cette langue. On digresse, on part sur autre chose, mais l’on ne perd jamais le fil. Cette langue me porte. J’ai écrit ce livre en écoutant passionnément les chansons de Fairouz et notamment Je t’ai aimé l’été. La langue arabe est un rideau qui s’ouvre sur un paysage. J’aime cette image et j’écris comme cela, je tiens le fil et je m’évade. Dans certains chapitres je porte mon père dans mes bras quand il était enfant. Ce livre est un berceau, une maison dans laquelle j’invite tous ceux qui ont vécu avant moi, qui m’ont précédée pour arriver jusqu’à aujourd’hui.

Vous êtes dure aussi avec ce pays dans lequel les religions, juive et musulmane, se sont côtoyées. Vous écrivez que c’était un pays dans lequel on tolérait, tout était déjà écrit pour anticiper une séparation.

Je l’ai toujours saisi, toujours su, jamais formulé comme aujourd’hui. On faisait semblant. Tout allait bien. Il n’y avait rien de grave mais le conflit était souterrain. Aujourd’hui je revois le film de mon enfance avec de nouveaux éclairages. Il y avait toujours des envies empêchées par l’histoire qui était toujours plus grande que nous. Moi je ne voulais retenir que les belles choses.

Ce constat peut aussi se concentrer sur vos parents dont on comprend qu’ils se toléraient plus qu’ils ne s’aimaient.

Mes parents étaient tolérants, ils semblaient toujours en quête de joie et ce n’était pas facile avec une mère dépressive. C’est leur tolérance, celle qu’ils m’ont inculquée, qui m’a sauvée.

On ne peut pas lire Pièces détachées sans penser à votre maître Roland Barthes qui revendiquait la douceur, les mots, le verbe, les odeurs, toutes les petites choses du quotidien qu’il faut sublimer.

C’est vrai. Roland Barthes a toujours mené ce combat. Dans ma formation, il a remplacé mes parents et m’a apporté protection et sensualité. Barthes avait ce pouvoir fabuleux de décrypter le monde avec des mots. C’est tout cela qui fait ce livre. Si la petite pièce n’est pas là, plus rien ne fonctionne. J’ai rassemblé toutes ces petites pièces qui me sont constitutives et cette nuit-là j’ai réussi à faire fonctionner cette machine d’amour mais j’ai cherché, cherché, écrit… J’ai invoqué ma vie, l’autre vie en Normandie où j’ai rencontré tous ces villageois qui n’avaient jamais bougé, des gens qui m’ont ramenée à ma réalité de nomade et qui m’ont rappelé aussi que je devais le demeurer.

« On y revient toujours », écrivez-vous à la fin de ce livre. On ne dit pas adieu comme au commencement. Le chaos, la confusion sont-ils dissipés par la magie de l’écriture ?

Pour revenir il fallait certainement écrire cette séparation. Écrire ou construire des romans me semble être la seule façon d’affronter le réel, de le reconstruire par la forme romanesque. Cela permet de supporter l’inacceptable. Seul un livre peut donner la force de continuer. Mon ami Alain l’a dit au moment de mourir, « on continue ». Écrire, c’est pouvoir relire le monde et offrir en partage une expérience. C’est dire pour supporter le monde, et vivre avec lui. Comment quitter la Tunisie ? Ne plus y revenir ? J’ai rencontré ici des gens qui savaient me demander pardon, qui s’excusaient pour le massacre de Sousse… Une société civile est là, qui dit non à l’extrémisme. J’ai confiance en eux. Comment partir alors ? Ne pas revenir ? Refuser cet espoir ? Il faut lutter, continuer à être là pour écrire et dire.
 

BIBLIOGRAPHIE

Pièces détachées de Colette Fellous, Gallimard, 2017, 176 p.
 
 
D.R.
« Comment partir alors ? Ne pas revenir ? Refuser cet espoir ? Il faut lutter, continuer à être là pour écrire et dire. »
 
2017-12 / NUMÉRO 138