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Rencontre
Olivier Sebban et l'écriture du mythe


Par Charif Majdalani
2018 - 02
Olivier Sebban était au Liban à l’occasion de la Nuit des idées. Invité par l’Institut français en partenariat avec la Maison internationale des écrivains à Beyrouth, il a participé à deux rencontres avec le public, au cours desquelles il a parlé de son travail et des questions liées au pouvoir de la fiction, l’un des thèmes de la Nuit des idées que son œuvre illustre magistralement. Auteur de quatre livres, parmi lesquels Le Jour de votre nom (Seuil 2009) et Roi mon père (Seuil 2013), son dernier ouvrage, Sécessions (Rivages, 2016) est un magnifique roman qui raconte un crime initial et l’errance qui en résulte pour un personnage qui va traverser les États-Unis du Sud au Nord depuis les temps de l’esclavage jusqu’à ceux de la guerre de Sécession. Dans un style d’une grande beauté et une construction temporelle très habile, Olivier Sebban restitue la grandeur et la sauvagerie des paysages des États-Unis, mais aussi les rapports entre pères et fils et la quête de rédemption à travers une réécriture de l’histoire de Caïn et Abel. 

Dans une période où le débat fait rage sur la fonction du roman, sur son rapport à la réalité et au social, et sur sa sortie de la fiction, vous êtes de ces écrivains qui, de par leurs livres et leur style, clament au contraire leur foi dans la fiction. Quel regard portez-vous sur ce débat ?

Il me semble impossible d’assigner le roman à une fonction quelconque tant sa forme est plastique et variée. À l’origine du roman est la fiction, le mythe. Le mythe vaut pour les contemporains, mais aussi pour les générations futures. Si la fiction se limite aux seules fonctions du réel ou du social, il me semble qu’elle rate sa cible, se prive de la possibilité de perdurer et fabriquer une multitude de sens inédits. Une grande fiction aura de toute façon une portée sur le social et le réel, mais choisir le social et le réel comme exclusive, astreint la fiction, réduit sa portée universelle.
Vos livres contiennent des problématiques récurrentes. On y a toujours un conflit filial, dans lequel les pères, par leur amour excessif, par leur absence, ou par la discrimination entre un fils et un autre, deviennent des saturnes dévorant leurs enfants.
 
 Qu’est-ce que cela dit sur la nature de l’homme, sur les rapports sociaux et familiaux, et sur les désirs enfouis en chacun ?

On n’échappe pas au père d’entre les pères, le temps et son injonction tragique de finitude. La transmission filiale se fait rarement sans dommages. L’incompréhension de père à fils, de mère à enfant, me semble le reflet de tout antagonisme humain. Ses effets sont visibles dans l’histoire autant que dans les générations. Il me semble que le désir sous-jacent, présent dans ce type de conflit entre père et fils, faisant des fils boiteux comme Œdipe, reste la volonté de puissance de certains pères, conduite par un grand déni, à savoir l’occultation des éléments clés d’un récit.
Dans vos romans, les hommes (et plus précisément les fils) sont toujours des errants confrontés à la puissance d’une nature immense et sauvage. L’errance est-elle un élément romanesque incontournable ?
Oui, soit lâchés par les pères, soit contraints d’errer, confrontés aux affres de l’histoire. J’aime écrire sur l’errance, sans doute influencé par les textes fondateurs, L’Odyssée, la Bible, et mon propre roman familial. J’aimerais écrire des romans plus statiques, mais même chez les écrivains que j’aime particulièrement, chez Flaubert, dans Madame Bovary, je retrouve le thème de l’errance et du picaresque.

L’errance et la guerre sont souvent les ingrédients de base de l’épopée. Chez vous aussi, la guerre, et ses effets terribles sur la désintégration des corps, est très présente, guerre d’Espagne ou guerre de Sécession. Pourquoi ?

L’épopée me permet de créer un lien entre l’intime, opposé à l’épique, et l’histoire, en donnant à voir la créature dans la création. La guerre, surtout la guerre civile, est un miroir du conflit intérieur. Je suis fasciné par les guerres civiles depuis l’enfance et c’est en écrivant mon premier roman que je l’ai enfin problématisé. La désintégration des corps comme la désintégration des nations se répondent. Ce sont des jeux d’échelles dont Saturne donne invariablement la conclusion.

Vos livres sont hantés par les mythes, les mythes bibliques, essentiellement, mais aussi indirectement, les mythes de l’antiquité païenne. Quel est le sens de l’usage des mythes dans l’écriture romanesque ?

On n’écrit jamais seul ni à partir de rien. C’est un fait rassurant pour qui attaque les premières phrases d’un roman. C’est également vertigineux. De grands récits nous ont précédés. Écrire c’est payer sa dette. Il faut avoir assimilé ses lectures, s’inscrire dans une filiation. Les écrivains, me semble-t-il, fabriquent du mythe dans la mesure où ils bâtissent un récit allant de l’intime vers l’universel, donnant à voir sans commentaire, introduisant l’incommensurable dans le commensurable. La résolution d’un mythe n’est jamais définitive et donne toujours à penser. Joyce l’a illustré dans Ulysse, à tel point basé sur L’Odyssée qu’il est possible de relire Homère à la lumière de Joyce.

En lisant Sécessions, qui résume en lui de manière somptueuse l’ensemble de vos préoccupations, on ne peut s’empêcher de penser à Faulkner, bien sûr, mais aussi à Cormac McCarthy. Êtes-vous lecteur de ces grands écrivains américains ? Quels sont vos autres auteurs de référence ?

Faulkner et McCarthy sont pour moi des écrivains essentiels. Je reviens sans cesse à leur œuvre. Grands stylistes et grands créateurs de mythes, ils ont la même influence sur moi qu’Hemingway, Flaubert, Claude Simon, Shakespeare, Conrad.

Votre écriture est très ample, très poétique, et s’arrête sur les détails minutieux de la vie des hommes dans leur errance (un peu comme le fait Cormac McCarthy). Elle est aussi très attentive au monde extérieur, à la lumière du jour, à la présence animale, aux arbres, aux changements météorologiques. Si bien qu’on a parfois l’impression que la nature écrasante pourrait presque supplanter l’homme dans vos livres. Y aurait-il chez vous, consciemment ou pas, une rêverie de l’effacement de l’homme face au monde ?

Saisir le réel, sa beauté, par l’écriture, me fascine. Je suis bouleversé quand je rencontre, dans un livre, le monde sous une forme poétique. J’aime percevoir les personnages sans psychologie, dans un contexte vaste, saisis par leurs actes. C’est un principe mythologique, principe de la Bible et de la tragédie. Je n’avais jamais formulé cette idée d’effacement. Elle me paraît incroyablement juste. Oui, je vois sans doute l’homme comme une chose peu signifiante pour la création, s’y déplaçant avec fracas, y promenant sans remède à la fatalité, l’intensité de sa conscience.


BIBLIOGRAPHIE

Sécessions d'Olivier Sebban, Rivages, 2016, 350 p.
 
 
D.R. / Rivages
« Saisir le réel, sa beauté, par l’écriture, me fascine. » « On n’écrit jamais seul ni à partir de rien. De grands récits nous ont précédés. Écrire c’est payer sa dette. »
 
2018-02 / NUMÉRO 140