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2018-07 / NUMÉRO 145   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Wilfried N’Sondé : Quelle humanité voulons-nous ?
Le cinquième roman de N’Sondé articule la gravité de l’Histoire, le souffle épique du roman d’aventures et l’oralité du conte pour revisiter, d’un point de vue documenté et audacieux, la question de l’esclavage.

Par Ritta Baddoura
2018 - 07
Prix des lecteurs L'Ex-press/BFMTV, Prix du livre France Bleu/Pages des libraires, Prix Kourouma au Salon du livre de Genève, le dernier roman de Wilfried N’Sondé a été chaleureusement primé. Un Océan, deux mers, trois continents est porté par un rythme propre et par une ample oralité – le romancier né en 1968 à Brazzaville, et installé aujourd’hui à Paris après avoir vécu à Berlin, est aussi auteur-compositeur et musicien. Ce roman met au jour la vie et la mort de Nsaku Ne Vunda dont la statue de marbre noir, dite Nigrita, se trouve encore dans la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome.

Orphelin élevé par les missionnaires, ordonné jeune prêtre sous le nom de Dom Antonio Manuel, Nsaku Ne Vunda est chargé par le roi du royaume du Kongo d’aller rencontrer le pape Paul V à l’aube du XVIIe siècle. Celui qui devient le premier ambassadeur africain au Vatican avait pour mission secrète de plaider auprès du pape le caractère antichrétien de l’esclavage et la nécessité de son abolition. Ironie du sort, le bateau sur lequel il s’embarque pour un long périple vers Rome a sa cale emplie d’esclaves. Cette découverte sera le début de périlleuses aventures ‒ horreur de la traite négrière, orages, attaques de pirates, inquisition, emprisonnement ‒ où la foi ingénue et la compassion de Dom Antonio seront mises à l’épreuve de la part obscure de l’humanité. 

Ce cinquième roman traite de divers sujets complexes centrés sur l’esclavage. Quel a été votre prisme pour aborder cela ?

J’avais envie d’écrire un roman très construit sur fond d’esclavage et d’inquisition. Ce sont des sujets très controversés, délicats, et je ne voulais pas redire ce qui a été dit, ni sombrer dans le moralisme ou le pédagogisme. Je voulais écrire un roman d’aventures, et n’étant pas historien, il a fallu que je me documente beaucoup, puis que je développe la pâte romanesque pour que le roman ne devienne pas un cours d’histoire ennuyeux. J’ai surtout voulu aborder l’esclavage avec un regard nouveau, et dépasser l’idée que les méchants blancs avaient mis les gentils noirs en esclavage. 

C’est un objectif ambitieux !

En effet, il m’a fallu entrer dans un système mental particulier et comprendre que l’esclavage est un problème de l’humanité. Mon objectif n’était pas de trouver des coupables ou dénoncer des responsables mais revisiter l’histoire avec des lunettes nouvelles. Surtout de souligner l’importance de réfléchir ensemble au choix de l’humanité que nous souhaitons pour demain. 

Parlez-nous de Nsaku Ne Vunda, protagoniste incroyable qui a vraiment existé…

J’ai appris son existence à la même période où mon oncle m’a appris que j’étais descendant de marchands d’esclaves. Je l’ai découvert par hasard dans un livre et il m’a d’emblée fasciné. Il avait siégé au Vatican au XVIIe siècle : je ne savais pas que c’était alors possible pour un Africain ! Autre surprise : Son chemin vers l’Europe a pris le chemin du commerce triangulaire, de Kongo vers le Brésil. Il est monté sur un bateau qui transportait des esclaves, mais comme il avait le titre d’ambassadeur, il n’était pas dans la cale. Cela a confirmé une intuition que j’avais depuis longtemps : l’identification des humains selon leur couleur de peau est quelque chose de récent dans l’humanité. Les rares textes qui parlent de Dom Antonio disent que le pape a été impressionné par la profondeur de sa foi lorsqu’il le rencontre en 1608. Et je me dis : voilà un jeune homme qui traverse l’Atlantique, qui souffre dans sa chair, voit des horreurs, mais garde la foi. C’est un héros, une figure fondamentalement romanesque ! Et comme il n’a pas notre vision des blancs et des noirs, il a forcément un regard très particulier sur l’esclavage.

Choisir de raconter ce roman du point de vue d’un prêtre africain voyageant à bord d’un bateau dont la cale transporte des esclaves, n’est-ce pas un chemin de Croix pour Dom Antonio ?

J’avais envie d’avoir le point de vue de quelqu’un qui observe mais qui n’intervient pas. Jusqu’à présent concernant l’esclavage, nous avons eu les points de vue des esclavagistes ou des esclaves. Cela m’intéressait d’avoir la perspective de quelqu’un qui est extérieur mais qui est extrêmement choqué par l’esclavage car en contradiction avec sa foi. Dom Antonio est un catholique fervent : il observe et il souffre.

Dom Antonio se dit-il qu’il pourrait être lui-même à la place de ces esclaves ?

Mais oui, comme chacun de nous. L’esclavage, c’est quand l’humanité se met à considérer d’autres êtres humains comme des marchandises. Le monde au XVIIe siècle était esclavagiste. En Afrique, en Amérique du Sud et en Europe, les serfs étaient la propriété du seigneur ; les matelots sur les bateaux étaient des paysans qui fuyaient la servitude. Quand je me suis intéressé au fonctionnement d’un bateau portant des esclaves, j’ai compris encore plus que ce n’était pas une affaire de blancs qui mettent en esclavage des noirs. Il s’agit d’un système pyramidal de domination et de soumission. Le capitaine soumet les officiers qui dominent les matelots qui soumettent les esclaves. Pourtant, sur un bateau transportant des esclaves la vie était plus précieuse pour un esclave que pour un matelot, car le premier rapporte et le deuxième coûte.

Et l’aventure sur ce bateau sera riche en rebondissements.

Oui, j’ai dû repérer un coup de théâtre pour que la lecture soit dynamique et porteuse de plaisir. J’ai voulu aussi introduire une femme agissante qui pense et qui parle sur un bateau où 300 esclaves et 60 femmes ne parlent pas. Ce n’était pas chose facile et il a donc fallu que je trouve une astuce. S’il y a une domination et une discrimination qui restent tenaces, c’est bien celles selon le sexe. La France a aboli l’esclavage en 1848, mais seuls les esclaves hommes ont obtenu les droits civiques. On ne juge même pas nécessaire de l’évoquer. Les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’un siècle plus tard. C’est une discrimination qui reste très intériorisée.

Vous évoquez que vous êtes descendant de marchand d’esclaves et votre roman met en exergue le fait que les Africains ont participé à l’esclavage. 

C’est quelque chose de difficile à dire et dont on n’est pas fier. En vérité, ce sont les détenteurs du pouvoir économique des trois continents qui ont participé à ce commerce. Ces arrangements entre les puissants sont des choses que nous connaissons encore. Le royaume des Bakongos, comme tous les royaumes du XVIIe siècle, était esclavagiste. Je ne me fais pas de copains en disant cela. C’est tabou. Mais il faut nommer les choses pour les traiter et les changer. La grande question est de savoir ce qu’on privilégie : l’humain ou l’accumulation de biens. C’est une question que le personnage principal se pose et que chacun devrait se poser. Sa réponse à lui est l’humain. L’être humain ne mérite pas d’être exploité ou dominé. Chaque vie est une histoire sacrée, chaque vie mérite la dignité.



BIBLIOGRAPHIE  
Un Océan, deux mers, trois continents de Wilfried N’Sondé, Actes Sud, 2018, 272 p.
 
 
© Legattaz / Actes Sud
« En 1848, seuls les esclaves hommes ont obtenu les droits civiques. Les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’un siècle plus tard. »
 
2018-07 / NUMÉRO 145