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Philippe Jaenada, justicier cartésien en quête de signes
Suivant les voies impénétrables de l’écriture, pavées d’empathie créative et de fraternité, Philippe Jaenada s’improvise puis se découvre détective chevronné. Il élucide le mystère d’un triple meurtre familial dont le coupable désigné n’est autre que l’auteur du Salaire de la peur : Georges Arnaud.

Par Ritta Baddoura
2018 - 08
Avec La Serpe, Philippe Jaenada « met les pieds dans le sang » et appuie sur l’accélérateur en direction d’un château oublié aux confins du Périgord. Cela donne un roman où se côtoient road trip burlesque et polar méticuleux et humaniste. Ce récit gravitant autour d’un homme impénétrable, excessif et multiple, qui aura mené son existence comme il construirait un roman labyrinthique, a obtenu le dernier prix Femina.

Fréquenter les fantômes et les archives juridiques d’une énigme vieille de plus de soixante-dix ans, permet à Jaenada de déceler des indices capitaux passés longtemps inaperçus, et rend à son confrère Henri Girard, alias Georges Arnaud, son innocence : salaire posthume de trop d’années d’injustice. Il aura fallu un écrivain pour désenchevêtrer le dédale d’un autre. Au matin du 25 octobre 1941, Girard/Arnaud lance l’alerte lorsqu’il découvre les corps de son père, de sa tante et de l’employée de maison, massacrés à coups de serpe – la serpe qu’il a empruntée aux voisins quelques jours auparavant. Son appel au secours aura enfin été entendu.

Tout désigne Henri Girard comme le coupable idéal d’un crime familial commis en huis-clos. Après dix-neuf mois de prison, il est acquitté au terme d’un procès médiatisé mais restera considéré comme le meurtrier. Pourquoi partir à la recherche de votre prochain roman sur les traces d’un meurtre non élucidé ?

Pour que je me lance en voiture, jusqu’à Périgueux, il fallait que je sois attiré par quelque chose ! C’est un ami de quartier rencontré du fait que nos enfants allaient à la même maternelle il y a déjà une quinzaine d’années, qui me disait sans cesse : « Il faut que tu écrives sur mon grand-père, il a eu une vie incroyable, il a été millionnaire, vagabond, il est parti au Venezuela puis en Algérie. Il a été célèbre parce qu’il a écrit Le Salaire de la peur, film que tout le monde connait même si le livre est peu lu. Pendant des années, il a mené des combats contre l’injustice, une lutte politique. » Et je répondais : On me dit ça tout le temps ! Les grandes histoires humaines sérieuses avec des épopées et des causes nobles et défendues sur tous les continents, ce n’est pas pour moi. Moi j’aime les petites histoires qui dérapent, les petites failles dans les vies humaines, les décalages plus ou moins tragiques.

Et pourtant vous avez fini par écrire sur Georges Arnaud !

Oui. Cet ami a continué le long des années à réitérer sa demande, puis un jour il évoque quelque chose qu’il ne m’avait pas dit, volontairement ou pas : « Au fait, je ne sais pas si je t’ai dit ou si j’ai oublié, mais mon grand-père est mort il y a trente ans et aujourd’hui encore tout le monde pense qu’il a massacré toute sa famille à coups de serpe. » Voilà une faille intéressante ! Cela m’a interloqué et je me suis dit que peut-être en entrant dans cette petite faille, enfin dans cette grosse entaille à coups de serpe, je pourrais raconter la vie de ce bonhomme.

Votre décision a été rapide !

Au bout de trois mois, en réunissant des journaux de l’époque, deux livres publiés sur la question et des sources sur internet, j’avais la conviction que c’était lui le coupable. Donc j’ai dit à mon ami que je ne peux pas écrire un livre pour dire que son grand-père et l’arrière-grand-père de ses enfants est un criminel. Il a répondu : « Si tu crois que c’est lui, vas-y ! » J’avais quand même quelques doutes, flous mais suffisamment forts pour louer une voiture, un exploit pour moi, pour aller à Périgueux où était conservé tout le dossier d’instruction de l’enquête que personne n’avait eu le droit de consulter depuis 1941. J’étais le premier à le faire comme un petit Colombo du dimanche qui essaie de résoudre l’énigme. Et à la surprise générale, surtout de la mienne, je crois que j’ai réussi !

Votre livre innocente Georges Arnaud qui a activement contribué à entretenir la croyance en sa culpabilité. 
 
Arnaud s’est comporté toute sa vie de manière très étrange, et c’est pour ça d’ailleurs que cela a conforté l’opinion des gens sur sa culpabilité. Toute sa vie il n’a jamais parlé de cette affaire, ni à ses femmes, ni à ses enfants, ni à ses amis. Il ne s’est jamais défendu alors qu’il était chroniqueur judiciaire et qu’il a chroniqué des procès dans lesquels il y a eu des erreurs judiciaires. Il aurait pu chercher à prouver qu’il a été accusé injustement. Presque à la fin de sa vie, il habitait Alger, et un bonhomme peu recommandable qui s’appelle Gérard de Villiers, auteur des livres SAS et qui le connaissait un peu, est allé le voir. Il voulait lui racheter les droits du Salaire de la peur pour faire un remake. Face à la mer, il lui a demandé : 
- Alors Georges, c’était il y a 40 ans, tu peux maintenant me dire, alors c’était toi ou pas ? 
- Oui c’était moi, j’ai tué tout le monde. 
- Pourquoi ? 
- Pour le fric. 
- Et pourquoi tu as tué la bonne ? 
- Ah j’étais largué.
Arnaud meurt peu de temps après et de Villiers s’empresse de raconter cela dans un livre en disant : « Ça y est j’ai enfin la réponse ! ». C’était le dernier clou sur le cercueil de la culpabilité pour Arnaud.

 
Vous aviez un autre avis sur cette culpabilité présumée.

Quand on lit très attentivement ce qu’Arnaud a dit, – je ne peux pas tout dévoiler parce que c’est dans le livre – on se rend compte que c’est une sorte de blague très lugubre. Il prend de Villiers à son propre piège, mais Georges Arnaud a laissé très habilement des indices qui prouvent qu’il est en train de raconter n’importe quoi. Toute sa vie, il a contribué à entretenir ça : oui j’ai bien tué tout le monde, oui j’ai profité d’une erreur judiciaire, j’ai été riche et célèbre, j’ai eu une belle vie, j’ai dilapidé ma fortune, je suis allé sur tous les continents, et je vous emmerde. En réalité il a beaucoup souffert de tout cela.

Y a-t-il une place pour la fiction dans La Serpe ?

Sur la vie de Georges Arnaud, le crime, l’enquête et le procès, je ne me suis pas permis un gramme de fiction. C’était un devoir que je me suis donné de respecter le moindre détail. En revanche, ce livre c’est moitié son histoire, moitié moi avec ma petite voiture, qui vais à Périgueux. Il m’arrive des mésaventures : un enfant me jette un œuf, les gens de Périgueux m’accueillent exactement comme je pensais qu’ils allaient m’accueillir. Là j’ai écrit ce que je veux, c’est peut-être vrai ou pas, et c’est pour ça qu’il est marqué roman sur l’ouvrage.

Qu’est-ce qui était le plus important pour vous : la quête de la vérité ou comprendre comment cet homme a vécu avec le poids des suspicions ?

C’est un mélange de pas mal de choses, la quête de la vérité effectivement. Je ne suis ni flic ni détective privé, c’est surtout l’homme qui m’intéresse. Je m’intéresse à la vie, à l’âme et aux sentiments des gens. Je voulais comprendre cet homme. Cela passe par la connaissance de la vérité. Cela parait anecdotique et anodin, mais le fait qu’il soit coupable ou pas change énormément de choses. 
 
Est-ce que vous vous sentiez choisi, élu ? Car quelque chose de cet homme a pérégriné vers vous, d’une manière étrange. Vous êtes-vous senti investi de quelque chose ?

C’est marrant, on m’a posé depuis six mois des milliers de questions, mais pas celle-là. Elle est très intéressante et très gênante, parce que je vais être obligé de dire des trucs ridicules mais tant pis, j’ai l’habitude ! Je dis ce que je pense : oui. Mes trois derniers romans sont sur des gens qui ont existé. Et j’ai bien conscience du caractère grotesque et en plus irrationnel de ce que je vais dire. Je leur parle par exemple, comme si j’étais leur ambassadeur. C’est prétentieux, mais je me sens un peu responsable, comme une sorte de mission ! Écrivez ça le plus froidement possible, que j’ai pas l’air… Mais c’est vrai, oui je ne dors pas et je leur parle !

Que leur dites-vous par exemple ?

Dans mon avant-dernier livre sur Pauline Dubuisson, La Petite Femelle (Julliard, 2015) : cette femme qui a eu une vie d’une tristesse, d’une injustice et d’une malchance incroyables, je lui parlais tout le temps. Je lui disais des choses du genre : « t’inquiète pas je vais leur dire », en ayant bien conscience qu’il ne fallait pas que je passe devant un miroir pendant que je disais cela au risque de me trouver vraiment pathétique ! Mais je suis obligé d’avouer que oui, je le fais, alors que je suis cartésien. Mais quand j’écris, je vois plein de hasards, de petites coïncidences et je me dis que j’ai l’impression bébête que ce sont des signes. Ces signes me disent qu’il faut que je continue et que je suis plus ou moins en mission.


BIBLIOGRAPHIE  

La Serpe de Philippe Jaenada, Julliard, 2017, 648 p.
 
 
© AFP
 
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