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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Abdelilah Hamdouchi, maître du polar arabe


Par Katia Ghosn
2019 - 02
Romancier et scénariste marocain, né à Meknès, Abdelilah Hamdouchi avait longtemps enseigné la langue arabe avant de se consacrer exclusivement à l’écriture. Il a écrit des téléfilms et des films pour le cinéma et animé des ateliers de scénario dans plusieurs villes au Maroc et dans les pays arabes. Il fait partie des rares auteurs arabes de polar – un genre qui, depuis les années 2000, tente de prendre ses marques – et le premier à être traduit en anglais et en plusieurs autres langues. Il est considéré comme l’un des fondateurs du roman noir en langue arabe avec Al-Ḥout al-aʻma (la baleine aveugle), écrit conjointement avec Miloudi Hamdouchi (1997, Manchourat ’Oukaẓ). S’ensuivent, sous sa seule signature, Saffah Casablanca (l’assassin de Casablanca), Al-Zubaba al-bayḍa’ (la mouche blanche), Al-Dam al-yabis (le sang coagulé) et d’autres. Son roman Al-Rihan al-akhir vient de paraître en français, aux éditions Nouveau Monde, sous le titre La Dernière Chance. C’est d’ailleurs le premier polar arabe à être traduit dans la langue de Molière. Ce polar met à l’épreuve Othmane, un jeune Marocain de 30 ans, accusé du meurtre de son épouse française Sophia, une septuagénaire généreuse et maternelle qui l’a sauvé de la pauvreté et dont la faiblesse est son attirance pour les jeunes hommes, une épouse devenue encombrante face à son amour grandissant pour sa maîtresse Naïma. Le lecteur perd rapidement confiance dans la police. L’apparition de l’avocat Hulumi sauve in extremis une enquête judiciaire bâclée… Admirateur de Paul Auster, de Henning Mankell et de Patricia Highsmith, Abdelilah Hamdouchi nous plonge dans des enquêtes captivantes tout en interrogeant les mobiles socio-psychologiques du crime.

Qu’est-ce qui vous a incité à écrire du roman policier ?

Ma rencontre avec Miloudi Hamdouchi fut décisive dans ma décision d’écrire du polar. Quand j’ai commencé à le côtoyer au milieu des années 1990, il était très connu au Maroc en tant que policier, ce qui lui a valu le surnom de « Colombo ». C’était aussi à ce moment qu’il avait démissionné de la police et avait intégré l’enseignement supérieur pour enseigner une spécialité non loin de son profil, la criminologie. J’avais proposé à Miloudi d’écrire conjointement un roman policier, avec l’idée de mettre en première ligne sa célébrité et son expérience dans les rangs de la police. Par ailleurs, la transition politique au Maroc, entamée avec le Gouvernement de l’alternance (1998) qui voit l’opposition accéder au pouvoir, constituait une nouvelle expérience propice à l’écriture du genre policier. Au début de ce projet, ma connaissance de la littérature policière était limitée. Je me suis mis à dévorer tout ce qui me tombait entre les mains. Ce qui m’a le plus marqué dans mes lectures c’est l’histoire même du polar ; j’ai pu ainsi saisir son importance avant-gardiste dans la socialisation de la lecture et la prise de conscience par le citoyen de ses droits.

Pour quelles raisons, à votre avis, le genre policier dans le monde arabe a-t-il émergé tardivement ?

Le polar trouve son espace dans les pays démocratiques où les principes de droit et de justice sont bien ancrés. C’est pourquoi je ne suis pas sûr qu’il puisse véritablement émerger sur un terrain où ces principes font largement défaut. Les libertés fondamentales, même si elles sont à géométrie variable d’un pays arabe à l’autre, restent largement absentes. Quant au mot « police », il suscite peur et méfiance. L’idée la plus prégnante chez les peuples arabes est que la police est aux ordres des hommes politiques puissants et de ceux qui détiennent les richesses. Son rôle dans le maintien de l’ordre et dans la lutte contre la criminalité est accessoire. Cela est dû essentiellement à la fragilité de l’expérience démocratique dans les pays arabes. 

Pourquoi écrivez-vous alors du polar ?

Un polar confirmé capable de créer un personnage de détective qui cristallise dans la durée l’engouement du lectorat, accompagné de séries et d’éditions spécialisées avec des auteurs renommés, comme c’est souvent le cas en Occident, est quasiment inexistant dans le monde arabe. Toutefois, les conditions politiques et éditoriales qui favorisent l’émergence de la littérature policière ne devraient pas occulter sa visée didactique. L’objectif du roman policier ne consiste pas seulement à s’intéresser au système policier en lui-même, mais, à travers les techniques d’investigation et de recherche de preuves matérielles fondées sur la logique et l’argumentation, à enraciner le rationnel en lieu et place de l’irrationnel.

Quel genre de polar écrivez-vous ?

J’écris un polar plutôt social. L’investigation policière permet de révéler les racines sociales, économiques et politiques du crime. Le côté « noir » de mon polar se nourrit des bas fonds de la société marocaine, des milieux de la pauvreté, de l’ignorance, de l’immigration clandestine et de la drogue. Le crime « intelligent », cérébral, à l’Agatha Christie est inexistant. 

Le policier ou l’enquêteur est, dans plusieurs de vos romans, un personnage sympathique qui a des valeurs. Cette représentation reflète-t-elle la réalité ?

À vrai dire, l’image que la population se fait actuellement de la police tend plutôt à être positive. Cela est dû, en partie, au fait que le système policier est l’un des plus organisés. L’intégration croissante des femmes dans le secteur a participé à sa modernisation et a favorisé un climat de confiance. Il ne faut pas oublier aussi que la police a joué un rôle prépondérant dans la lutte contre le terrorisme au Maroc. Et les exactions de la police, même si elles continuent d’exister, ne sont plus systématiques comme avant. Ces éléments nouveaux ouvrent la voie à l’écriture du polar.
Mon premier polar portait sur le monde du hachisch et sur des policiers peu nantis qui fournissaient un effort considérable pour démonter les trafics, et qui voient leur effort s’évanouir, suite aux interventions des puissants. Mes écrits montrent le policier comme un citoyen au même titre que les autres ; parmi les policiers on peut trouver des bons et des méchants, comme partout. Le sujet de la police était tabou. La télévision, notamment, a participé à le briser. J’ai essayé de représenter le policier en mari, père, fonctionnaire et non pas en diable.

L’image de l’inspecteur Alwar est, par contre, peu reluisante dans La Dernière Chance.

La Dernière Chance, que j’avais écrit en 2000, ne se limite pas à résoudre l’énigme et à trouver l’assassin mais à ouvrir le débat entre le personnage du policier et celui de l’avocat. L’expérience du gouvernement d’alternance est dans ce sens édifiante. L’ancien système qui refuse le changement, se trouve en face d’une volonté politique nouvelle représentée symboliquement par l’avocat.

« La démocratie au Maroc doit commencer par les postes de police », lit-on. Qu’en est-il aujourd’hui de la transition démocratique ?

Nous avons toujours vécu dans un système qui change par accumulation ; la loi est de plus en plus respectée par la majorité des gens. Par ailleurs, nous vivons une période de soumission à l’opinion publique et aux médias, qui deviennent de véritables instances critiques. La police elle-même craint l’opinion publique, ce qui l’oblige à essayer de redorer son blason. Il n’en reste pas moins que des lignes rouges restent infranchissables.



La Dernière Chance de Abdelilah Hamdouchi, traduit de l’arabe par Valentine Leys, Nouveau Monde éditions, 2018, 181 p.
 
 
D.R.
« L’idée la plus prégnante chez les peuples arabes est que la police est aux ordres des hommes politiques puissants et de ceux qui détiennent les richesses. » « L’investigation policière permet de révéler les racines sociales, économiques et politiques du crime. »
 
2019-07 / NUMÉRO 157