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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Rencontre
Pierre Assouline ausculte Kipling


Par Joséphine Hobeika
2020 - 01
«Vois-tu mon fils, entre Kipling et moi, ça a commencé comme ça. » Le dernier roman de Pierre Assouline, Tu seras un homme, mon fils met en scène Louis Lambert, un professeur de lettres parisien, qui retrouve son fils à Londres pour l’enterrement de Rudyard Kipling. Ces retrouvailles sont le prétexte d’une analepse qui retrace les péripéties de la relation entre le narrateur et l’auteur du Livre de la jungle. Après leur rencontre dans un hôtel cossu de la côte basque à la veille de la Première Guerre mondiale, une amitié inattendue se tisse entre les deux hommes, alors que le personnage principal rêve de donner une traduction idéale du poème If, que les Français connaîtront par la suite sous le titre Tu seras un homme mon fils. La trame romanesque se déroule au prisme de ce poème : « If avait changé le cours de ma vie. Car une poignée de vers peut engager une existence. » Il s’agit avant tout d’une histoire d’amour entre un poème et son lecteur. « Il contenait une foule, car Kipling avait réussi à sortir de soi pour y faire entrer les autres. »

Parallèlement, John, le fils de Kipling, meurt au combat dans les tranchées, après avoir été vivement encouragé par son père à s’engager. « (Il) aurait tant souhaité que son fils soit plus Kipling et moins John. » La perte d’un enfant, que l’auteur de Kim expérimente pour la seconde fois, va brutalement modifier l’existence de l’écrivain et son rapport à l’écriture.
 
Comment est né le projet d’écrire autour de l’écrivain Rudyard Kipling ?

Comme pour la plupart de mes livres, il s’agit de la rencontre de deux éléments. Une interrogation ancienne tout d’abord sur les rapports père-fils, notamment autour de la question suivante : jusqu'où un père est-il responsable du destin de son fils ? Une interrogation plus récente est liée à des lectures à Londres sur les rapports entre Kipling et son fils, et sa responsabilité dans la mort du jeune homme qu’il a envoyé à la guerre en 1914, ce qui a miné la vie de l’écrivain. Lorsque ces deux événements se sont entrechoqués, cela a déclenché l’écriture de ce livre.
Il y a une quinzaine d’années, j'ai publié un recueil de nouvelles, Rosebud, et l’une d’elles était sur Kipling et son fils. Je trouvais que consacrer quinze pages à un sujet pareil était très frustrant. Voilà pourquoi j’ai fait ce roman. 
Comme pour tous mes autres livres, qui s’ancrent dans l’Histoire, j’ai fait un énorme travail de recherche en archives. Et bien sûr, j’apprécie Kipling en tant qu’auteur, pas forcément ses romans, mais surtout ses poèmes et ses nouvelles. 

Le narrateur cristallise une problématique plurielle autour du lien père-fils. Pourquoi cette question est-elle si prégnante au fil du roman ?

Je n’ai pas de fils, mais deux filles, il ne s’agit pas d’un cas personnel, et en même temps, j’ai vu mon propre père perdre un fils, mon frère, qui avait 19 ans. J’avais 16 ans à l’époque, et je me suis toujours projeté en me demandant comment un homme peut survivre à cette perte. Le narrateur, Louis Lambert, connaît une situation différente, puisqu’il est fâché avec son père d’une manière irréversible. Ce qui m’intéresse, c’est le lien entre un parent et l’enfant qu’il a mis au monde. Lorsqu’il devient adulte, et accède lui-même à la parentalité, il ne cesse pas d’être votre enfant, avec tout ce que cela suppose. Mais est ce qu’on est encore responsable de ce qu’il est ? C’est là que se situe la relation personnelle, mais aussi les maladresses, les torts réciproques, l’incompréhension, et la difficulté à communiquer. 
Le narrateur et John Kipling se construisent tous les deux sur un refus des valeurs qu’on leur a transmises. Mais ce qui m’a intéressé c’est la relation entre Louis Lambert et son propre fils, parce que là vous assistez au contraire à la réussite de la transmission. Avec du recul, je me rends compte que je me suis moins construit contre qu’avec les valeurs que m’ont inculquées mes parents. J’ai vu mon père, jusqu’à sa disparition, essayer de m’aider, et de me guider dans la vie, même quand j’étais adulte et père de famille, et c’est quelque chose de très fort. 

À travers sa rencontre avec Kipling, le narrateur découvre-t-il un aspect irréductible du poème If ?

L’enjeu majeur, c’est celui de la traduction, c’est un élément qui compte beaucoup pour moi, cette volonté de rendre un texte poétique en français, sans le trahir. J’ai beaucoup écrit à ce sujet, et il y a trois ans j’ai été chargé par le ministère de la Culture d’écrire un rapport officiel sur l’état de la traduction en France.
La version la plus connue de ce poème de Kipling en français est celle d’André Maurois, et elle est fautive. Il s’agit d’une adaptation, mais on peut adapter sans inventer, or il y a un quatrain entier qui n’est pas du poète britannique. Pour le reste, ce sont des interprétations qui font dire le contraire de ce qui a été écrit, d’où l’obsession du narrateur. Finalement, il propose une traduction du poème qui constitue la chute du roman.

Tu seras un homme, mon fils raconte l’histoire de la fascination d’un lecteur pour un écrivain. Avez-vous connu ce sentiment ? 

Je n’aime pas seulement la littérature, j’aime aussi les écrivains. Et je n’ai eu de cesse de les rencontrer dans mon métier de journaliste. En même temps, tous les écrivains ne gagnent pas à être connus, on peut être très déçus, parce que parfois certains se révèlent en deçà de leur œuvre, c’est-à-dire mesquins, petits, sans envergure, alors que leurs livres sont éblouissants. Mais d’une manière générale, mes rencontres avec des écrivains m’ont beaucoup apporté, certains sont devenus des amis très proches. Certaines rencontres m’ont marqué, comme avec Antoine Blondin, Georges Simenon, mais aussi Graham Green, John le Carré, Julien Gracq ou Patrick Modiano. 
Mon lien avec mes lecteurs est essentiel, il se réalise surtout dans les salons du livre et les librairies, où je me rends à chaque nouvelle parution, pour des rencontres et des débats.

Posez-vous également la question du lien entre la vie et l’œuvre d’un auteur, en montrant la fracture que constitue la mort de John dans l’œuvre de Kipling ?

Oui, parce que Proust et son livre Contre Sainte-Beuve ont diffusé dans l’esprit du public l’idée selon laquelle il y a une séparation totale entre le moi social et le moi de l’écrivain. Or c’est trop catégorique et trop systématique de le dire ainsi car, bien entendu, il y a beaucoup du moi social dans le moi de l’écrivain. Comment peut-on imaginer qu’un homme qui a perdu deux de ses enfants, et qui en est quand même responsable, va continuer à écrire après ces événements comme si de rien n’était ? L’homme a été bouleversé, et l’écrivain en lui également, il n’y a pas de frontière totalement étanche entre les deux. 
Et pourtant, certaines séparations me semblent nécessaires, et c’est un problème très actuel avec le cas de Polanski. Je fais partie de ceux qui le défendent comme artiste, alors que certains ne veulent pas voir son film J’accuse, à cause de ce qu’on lui reproche par ailleurs. Il en est de même pour Peter Handke, dont l’œuvre très importante mérite le Nobel, malgré ses prises de position politiques en ex-Yougoslavie. Ce qui me gêne, c’est qu’on porte un jugement moral et politique sur un artiste pour discréditer son œuvre. Un écrivain est un tout, mais dans ce tout, on ne va pas se servir de ce qu’il fait dans la vie de tous les jours pour porter un jugement moral qui discrédite son œuvre.

« Kipling était de ces auteurs qui mettent leur peau sur la table lorsqu’ils écrivent. » Et vous, pourquoi écrivez-vous ?

Aucune idée ; si je savais, j’arrêterais d’écrire. Je crois que c’est pour conserver un équilibre relatif. Dans tout ce que j’écris, je mets ma peau sur la table, et je fais en sorte de n’avoir jamais à regretter ce que j’ai écrit.

 
 
 
 
Tu seras un homme, mon fils de Pierre Assouline, Gallimard, 2020, 204 p.
 
 
© Francesca Mantovani
« Je n’aime pas seulement la littérature, j’aime aussi les écrivains. »
 
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