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Six regards pour un Liban


Par Antoine BOULAD
2008 - 04
Six nouvelles signées par Alexandre Najjar, Etel Adnan, Rabee Jaber, Vénus Khoury-Ghata, Mohamed Abi Samra et Yasmina Traboulsi témoignent du Liban, ou plutôt de la vitalité de sa littérature dont la diversité des inspirations, des tonalités et des intérêts reflète l’extraordinaire richesse de la société libanaise aux multiples facettes, voire de la multiplicité des sociétés libanaises. Dans ce sens, le choix des auteurs dont les textes sont réunis dans cette mince plaquette est tout à fait judicieux.

Dans Les derniers Phéniciens d’Alexandre Najjar, le narrateur, avocat comme son auteur, prend la défense des pêcheurs de Tyr, victimes de la marée noire que l’aveuglement israélien a déversée sur les côtes libanaises en juillet/août 2006. Déplorant la violence « disproportionnée » de l’ennemi et « le silence complice du monde », il finit par constater avec amertume que le sort des « fils d’Europe et de Cadmos » ne semble pas relever des priorités du monde à qui fut donné l’alphabet.

Au conflit arabo-israélien, L’œil Noir d’Etel Adnan s’intéresse également ; mais cette fois dans la perspective de la cause palestinienne. Nous sommes en 1973. Les ennemis « éventrent la terre comme une femme enceinte qui n’accouchera plus ». La narratrice, attablée à la terrasse de l’hôtel Saint-Georges, a l’intuition que deux clientes voilées de la tête aux pieds, originaires du Qatar lui dit-on, cachent un bien mystérieux secret. Cette étonnante rencontre s’achève par une révélation foudroyante : « Le vrai Moshe Dayan, moi, Farid, Palestinien, je l’ai tué et je l’ai soigneusement enterré dans un jardin de chanvre. »

Proche du conte, c’est la métaphore de la guerre civile qui hante Une forêt entre deux villes de Rabee Jaber. « Va-t-elle à nouveau éclater » cette guerre entre ces deux villes qui, par un jeu de miroir, se ressemblent comme des ennemis ? La végétation s’immisce entre les immeubles jusqu’au cœur abandonné par ses habitants, ceux parmi eux qui ont du moins des « lueurs dans les yeux ». Va-t-on à nouveau se laisser régir par les « lois de la forêt » ? Pour aller où ?

Le cadre change dans Gribouille de Vénus Khoury-Ghata puisque nous émigrons vers Paris où habite « une femme entre trois âges et trois mariages, bilingue et ambidextre, écrivant l’arabe de droite à gauche et le français de gauche à droite ». Chez cette femme qui « cuisine et poétise avec la même ardeur » atterrit la narratrice, une chatte persane au long et doux pelage. Mais l’immeuble d’accueil, résidentiel et cossu, n’est pas champion en tolérance. D’une écriture aussi acerbe qu’un coup de griffe, aussi cinglant qu’un éclat de rire, ces pages constituent un bijou d’autodérision.
L’écriture poétique caractérise La Mère et la Mort de Mohamed Abi Samra qui poursuit inlassablement la dénonciation violente et émouvante d’un monde traditionnel sur lequel règne la mère dont la présence « érige un mur entre le fils et le monde ». Étranger au monde, étranger à sa famille, ce fils qui avait pris la frayeur pour compagnon pensait que « les humains mourraient avant leur venue au monde ». Par la force de l’amour, il se retrouve avec Souad seul sur terre après le Déluge.

Dans L’île aux Songes de Yasmina Traboulsi, sous des latitudes exotiques, la figure féminine, envoûtée par l’île, « les joues brûlantes de songes interdits », prend en main sa destinée, construit l’empire de ses rêves. Mademoiselle se permet toutes les audaces du siècle nouveau ! Vivre de commerce, dût-elle pour y parvenir faire chanter le gouverneur dont elle surprend l’épouse sur des genoux équivoques.

Il faut saluer cette initiative éditoriale qui réunit en un même volume des productions littéraires libanaises créées en français et traduites de l’arabe, permettant ainsi leur fécondation mutuelle. Il faut souhaiter que de tels projets se multiplient, faisant la peau à l’idée de séparation des deux cultures, pratique qui continue d’avoir la vie dure au Liban.




 
 
© an-Nahar
 
BIBLIOGRAPHIE
Nouvelles du LIBAN de , Magellan & Cie Courrier International, collection Miniatures, 95 p.
 
2020-01 / NUMÉRO 163