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La Palestine, l’écriture et le silence


Par Philippine Azadian
2018 - 06


Né en 1989 à Jérusalem, Karim Kattan est diplômé de l'École normale supérieure de Lyon. Il est actuellement doctorant en littérature comparée à Paris. En 2015, il fonde la résidence d'artistes El Atlal à Jéricho. En parallèle à ses allers-retours en Palestine, il a publié il y a quelques mois, aux éditions Elyzad (basées à Tunis) son premier ouvrage, en langue française, Préliminaires pour un verger futur.

Cette œuvre se compose de trois nouvelles qui décrivent chacune la Palestine à travers des récits d'exil. Comment écrire la Palestine aujourd'hui ? Tel est l'ambitieux défi surmonté avec brio dans ce recueil. Ou plutôt, comment la raconter ? Car c'est de parole – orale ou écrite – qu'il s'agit avant tout.

Au centre du premier récit, « Iode », deux amants palestiniens s’étant installés à Ramallah après des années d’exil visitent Gaza où l’un d’entre eux est né. Dans la deuxième nouvelle « Bombay, midi, à la fin août 1948 », Émilie, qui suit son mari d'Afrique en Extrême-Orient puis en Inde, ne cesse pourtant, depuis les quatre coins du monde, d’envoyer des lettres en Palestine. Dans l'histoire qui vient clore le recueil, « Préliminaires pour un verger futur », Asma prophétise à son amant rencontré en Angleterre l'avenir de la Palestine à travers un récit inspiré des Mille et une nuits, aux accents bibliques, tandis qu'éclate la seconde Intifada. Toutes ces voix s'entremêlent au fil des pages pour donner une dimension orale au texte, dimension qui entre en résonance avec l'écriture poétique de son auteur.

Trois histoires d'amour, trois histoires d'exil, trois tentatives de reconstruire, par la médiation de paroles et de silences, ce pays qui unit les personnages. La première tourne autour de la mémoire de l’un des deux jeunes hommes, le Gazaoui revenu pour quelques jours dans sa ville natale, tandis que la voix d’une mère intimant l’ordre de taire la langue arabe synonyme de mort vient scander la narration. La deuxième est celle d'une femme qui suit son mari de pays en pays, qui voit successivement mourir deux de ses enfants, mais qui tout au long des années, dans ses lettres écrites à ses sœurs restées en Palestine, tente de s'enraciner plus profondément dans sa terre natale, en recréant mentalement son foyer de Bethléem. La troisième relate l'amour adultère de deux Palestiniens émigrés à Londres et la fascination qu'exerce Asma sur son amant, contrepoint de l'incommunicabilité qui existe entre ce dernier et sa femme anglaise. La Palestine devient le ciment de cet amour, sa condition de possibilité.

Au cœur de chacune de ces trois nouvelles se trouve un mystère que l'écriture ne parvient pas à percer, ou plutôt qu'elle effleure mais souhaite ne pas résoudre. Ce sont, dans la deuxième nouvelle, les lettres qui ne seront jamais postées, ce jour de la fin août 1948 sans que l'on sache pourquoi. Et c’est aussi ce sourire d'Émilie, ce sourire ravageur. Mais le mystère c’est surtout le silence, celui sur la langue mère dans la première nouvelle, dans l'espace clos de la chambre d'hôtel des deux amants, c’est celui d'Émilie dans sa solitude et, au sein de la dernière nouvelle, celui, mystérieux, que représente Asma elle-même, dont la parole incessante vient briser le mutisme rassurant et la tranquillité du couple constitué par son amant et sa femme.

La réflexion sur la langue arabe irrigue les trois nouvelles de ce recueil, écrit en français. Quel rapport les exilés entretiennent-ils avec leur langue ? Synonyme de mort, elle doit rester tue selon les vœux d’une mère. C'est pourtant la langue du foyer, celle que parle Émilie à ses enfants qui sont loin de leur pays d'origine. C'est surtout celle de l'amour et de l'expression des sentiments, celle qui surgit spontanément de la bouche des personnages en proie à une émotion forte.

C'est dans ce silence de la langue, dans ce silence du mystère toujours sur le point d'être brisé que réside l'immense force de cet ouvrage.


 BIBLIOGRAPHIE 
 
Préliminaires pour un verger futur de Karim Kattan, Elyzad, 2017, 156 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-06 / NUMÉRO 144