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Sex-Boxe


Par Katia GHOSN
2010 - 07

 *Oublie la voiture
Pièce de théâtre d’après trois romans de Rachid el-Daïf.
Présentée par le théâtre al-Madina et Pilot Group 17.

 

 «Le lit n’est pas un endroit de tendresse et d’amour mais un “ring”, un lieu de combat et de lutte. » Cette idée maîtresse qui sous-tend les dernières œuvres de Rachid el-Daïf, le metteur en scène belgo-marocain Rahim Elâsri l’illustre dans une pièce de théâtre intitulée Oublie la voiture, dans laquelle les trois romans de Rachid el-Daïf, Ok. Goodbye, Qu’elle aille au diable Meryl Streep, et Fais voir tes jambes Leila, s’interpellent et s’entrecroisent.

La mise en scène abolit la distance entre acteurs et spectateurs et instaure un espace d’interaction avec le public. Les spectateurs assistent d’abord, dans une salle contiguë à la scène, à un match de boxe entre Rachid et Rachida. Ce match à poings serrés indique le ton et le style du jeu tel qu’il évoluera ultérieurement entre Rachid et les trois personnages féminins. Le spectacle se déroule sur une scène triangulaire qui fait place au public, tout en séparant, dans le même esprit de confrontation, les hommes d’un côté, les femmes d’un autre. Les acteurs sollicitent la salle, suscitant des réactions différentes selon qu’ils s’adressent aux uns ou aux autres. Le rire, remarque Rahim Elâsri, ne se déclenche pas de la même manière chez l’homme et la femme, ni en même temps.

Trois femmes confessent, quitte à mentir quelquefois, dénoncent, s’indignent, évoquent sans inhibition leur vie sexuelle face à un homme dépassé par les métamorphoses au féminin. Voyant sa puissance de mâle s’étioler, Rachid s’impose à force de complexes, se voile la face, tente de défendre ses positions, sans convaincre. « Leila est vraiment une fille super, pleine de ressources. Si elle avait été un peu moins libérée, j’aurais pu penser à elle plus sérieusement », dit-il.

L’attitude de Rachid révèle une peur de la sexualité féminine ressentie comme un danger déstabilisateur. « Tu ne veux pas qu’elle soit libre ? Tu préfères qu’elle soit murée pour être rassuré », réplique Emma.
 
Le lit conjugal est, chez Rachid el-Daïf, le lieu de la manifestation d’une crise. La sexualité n’est pourtant pas une sphère isolée ; elle véhicule tout le poids de la culture dans une société donnée. Le conflit dans les rapports homme-femme traduit une crise profonde des valeurs où le nouveau s’insurge contre l’ancien, le mouvant contre le fixe.

Cependant, l’éclatement de la vie sexuelle du couple n’est pas réductible à la société libanaise, quand bien même il s’exprime dans nos sociétés d’une manière propre. La projection d’une séquence du film de Stanley Kubrick Eyes Wide Shut atteste de la persistance de certains préjugés longtemps érigés par la société patriarcale en lois universelles afin d’asseoir sa domination. Tant que l’émancipation de la femme est combattue et freinée par l’homme, les relations de couple resteront le lieu d’une confrontation aigrie. Quoi qu’il en soit, ce spectacle vif et provocateur fait fi des tabous et brosse les conflits les plus grinçants avec humour et dérision.

Un tel spectacle n’aurait pu échapper impunément à la vigilance de la censure. Le match opposant sur scène les deux pôles adverses du sexe s’est transformé, le soir du jeudi 17 juin, en un bras de fer entre la troupe Pilot Group 17 et des membres de la Sûreté générale dépêchés au théâtre al-Madina afin d’arrêter la présentation pour atteinte à la pudeur et à la moralité publique. Cette intervention est d'autant plus incompréhensible que les romans de Rachid el-Daïf sont déjà largement connus du lectorat. La Sûreté générale revient sur sa décision non sans exiger de supprimer certaines expressions malvenues et atténuer l’impact des mots indécents, stipulant par exemple de remplacer « hymen » par « intimité » ou « jouir » par « gicler » ! Modifications cruciales !

La censure a toutefois réussi à faire du théâtre dans le théâtre, jouant à son insu un rôle – et combien révélateur – dans la configuration de la pièce initiale qui dresse l’un contre l’autre tradition et modernité, esprit sclérosé et esprit rebelle à toute forme d’enfermement, non sans ajouter une touche incongrue de comique.

 
 
 
2020-02 / NUMÉRO 164