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Théâtre
Retour d’une guerre refoulée
Trash et poésie, bras d’honneur au déni, aux tabous, fanatismes et phobies collectifs de tout genre, Cellules 80 propose une mixtion inégale de beauté, d’abus et d’excès, laissant au lecteur le parfum d’un vin de caractère dont la maturation a saveur d’inachevé.

Par Ritta Baddoura
2011 - 01
Cellules 80 est une pièce de théâtre en un seul acte, mettant en scène un homme et une femme, la quarantaine, dont la relation se fait et se défait le long de conversations téléphoniques ponctuées de relents de conflit, passion, manipulation, coupures d’électricité et de chantages intellectuels et affectifs. Leur interaction est motivée par les confidences que fait la femme au sujet de sa nouvelle création littéraire ; propos notés et enregistrés désespérément par l’homme, à l’autre bout du fil, lequel tente ouvertement le plagiat. Progressivement, c’est le fil d’une autre histoire, celle de la guerre civile libanaise des années 80, qui refait surface, guerre sale de proximité, révélée par les souvenirs antithétiques qu’en gardent les deux protagonistes et qui orchestrent en réalité leur séduction haineuse vécue sur le mode d’un règlement de comptes phallique à coloration sado-masochiste morale.

Tout d’abord et jusqu’au bout, il y a excès, jubilation de la langue et spot-light continu sur les tabous. Cela crée une atmosphère subversive intéressante fragilisée par l’inégalité de l’écriture. Une ambivalence violente de l’auteure – vis-à-vis de son sujet, sa relation au rapport fiction/réalité – se dégage du texte et se recrée en résonance chez le lecteur. Natacha A. A. fait le choix d’un style qui mixe les genres : dramaturgie, poésie, romanesque, autofiction ; et les styles : dialecte libanais, argot français, la contamination par l’anglo et la francophonie, le français soutenu – presque artefact – et le cru. Cette hybridation littéraire porte en elle un excès de vécu et d’analyse encore non entièrement digéré et qui brouille le caractère du texte. C’est comme si l’auteure cherchait à faire tous les procès, raconter toute sa guerre, en un seul ouvrage : un pari plus que risqué.

Pour un metteur en scène ou un film maker éclairé, ce texte a du chien et une potentialité nerveuse pour faire une adaptation détonante, à condition de revisiter et d’épurer le corpus de répétitions n’apportant pas de nouveauté à la trame, d’explications des intentions des personnages ou de traits d’esprit. À trop vouloir s’assurer la compréhension du lecteur des niveaux de lecture du propos, l’auteure frôle le risque d’épuiser la beauté de ses métaphores. Cellules 80 porte de beaux passages littéraires ; certains épisodes, lesquels isolés et développés en profondeur, pourraient faire à eux seuls une œuvre originale. Il y a aussi nombre de personnages improbables, décrits avec une fine et tendre psychologie jusque dans leurs sécrétions intimes et bizarreries secrètes.

Un point fondamental de Cellules 80 est l’impression que tout gravite autour de la protagoniste désignée par ELLE, l’écriture tissant une superposition Natacha/ELLE, mais aussi une fusion ELLE/LUI (le protagoniste homme). Cela donne graduellement le sentiment d’une pièce comportant un unique personnage, le dédoublement de ses composantes masculines et féminines faisant la possibilité du dialogue.

Le rapport – clandestin, intime, anonyme – entretenu par les protagonistes à la voix : par téléphone, enregistreur, minicassette, pose un éventail de possibilités symboliques, conceptuelles et esthétiques pour la représentation scénique. Le conflit autour de la paternité du manuscrit nourrit en filigrane les questions de la responsabilité psychoaffective et morale vis-à-vis d’une guerre ultraviolente encore sous amnésie. Natacha Antonellou procède à une mise au jour d’un vocabulaire propre au conflit civil et à la culture  « milichiaire » ; un vocabulaire également devenu clandestin pour l’actuelle scène libanaise sociopolitique, mais dont les séquelles identitaires œuvrent incognito. Cellules 80 est forte de cette particularité.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Cellules 80 de Natacha Antonellou Achcar, Librairie Antoine, 2010, 224 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164