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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Théâtre
Cérémonial de la violence


Par Edgar DAVIDIAN
2009 - 03
Une pièce écrite lors d’une résidence d’auteurs organisée par « Écritures vagabondes » à Beyrouth en 2005. Elle obtient la bourse Beaumarchais et est lauréate des Journées de Lyon des auteurs de théâtre. L’auteur est un homme de la scène remarqué déjà dans la capitale libanaise par sa première mise en scène et écriture dramaturgique Viens manger la mjadara, fiston en l’an 2000, et par la suite en l’an 2007, Enlève ton tarbouche, en ouverture de la Journée de la Francophonie, toutes deux en arabe dialectal. Le regard critique et inquisiteur de cet auteur, quelque peu insolent, irrévérencieux et qui ne met pas de gants pour dire certaines vérités, tranche sur le ronron théâtral habituel et les idées solidement assises...

Cet auteur, c’est le comédien Élie Karam qui vient de publier justement cette pièce écrite en 2005, en langue française. Aujourd’hui donc, en devanture des librairies, Parle-moi de la guerre pour que je t’aime. Une pièce qui a fait l’objet de plusieurs lectures et mises en espaces à Paris (Théâtre du Rond-Point, Théâtre de l’Odéon, Théâtre 13), au Panta-Théâtre de Caen, Nouveau Théâtre du 8e à Lyon, à la Comédie de Valence et au festival Regards croisés à Grenoble, ainsi qu’au Tarrogon Theatre à Toronto. Une tournée en terre natale est envisagée.
Guerre en spectacle ou spectacle de la guerre, tel est le cadre de cette pièce. Une famille qui « joue » à la guerre, dans une pièce dénonçant et témoignant des traumatismes des violences collectives. L’esprit de Jean Genêt n’est pas loin... Tout comme ses bonnes qui imitent si bien Madame au point de confondre, en un jeu fatal, fiction et réalité… Tout aussi bien que ce « Balcon », la maison close, véritable maison des illusions où chacun vient jouer, en tout pieux sacrilège, un rôle blasphématoire…

Alors, sous la plume et l’imagination nourries des scènes de carnage (libanaises certes, mais tout aussi universelles !) du dramaturge, une famille s’adonne à revêtir des oripeaux dangereux… Une corrida baroque avec la mort comme invité d’honneur… Des semeurs de mines aux militants disjonctés en passant par une mère au fils kidnappé à Kaboul croisant des GI boutonneux… La panoplie des atrocités est vaste et le port de masque obligatoire !

Pour ce grand cirque, le général, grand ordonnateur d’un jeu cruel et faussement  libératoire, trois fils et une fille. Zoufa, le brave soldat, Mardakouche, habité de violence, Yannsoune l’innocence et Eva, névrosée de ne pas se consoler de la mort de son amant. Curieuse brochette de personnages qui vont faire du salon, de la salle à manger et de la salle de bains des champs de bataille…

Entre chimères incroyables, inventions diaboliques, visions dantesques, envolées lyriques et scatologiques sur fond de pornographie exacerbée, les effarants traumatismes  et les stigmates de la guerre sont là. Toutes les guerres, du Holiday Inn (où la vue de la mer est superbe !) à la Tchétchénie en passant par la Palestine, la Serbie et l’Irak, les horreurs et la folie humaine ont plus d’un visage… La barbarie à visage humain…

Enrobé d’un humour noir et corrosif, traversé d’une poésie sulfureuse, ce témoignage (traduit ici en un jeu haletant et insoutenable sur les mots et les situations !) sur la cruauté humaine frise le surréalisme le plus délirant. Dans la souffrance, la privation, l’enfermement, la mutilation, la torture et la volonté de détruire et d’anéantir, y a-t-il d’ailleurs autre chose que du délire ?…

Par petites phrases nerveuses et acides, avec un sens aigu de la provocation, un lyrisme funéraire échevelé, une notion claire et époustouflante de la représentation et un langage cru, Élie Karam fait vivre un « monde autre », non moins odieux que celui du réel. Si ce n’est davantage… en un cérémonial scandaleusement somptueux entre cauchemars et réalité, entre stupre et poésie, entre mort et vie.

Théâtre du faux-semblant, de l’illusion, des fantasmes irréfutables, Parle-moi de la guerre pour que je t’aime d’Élie Karam est sans nul doute d’une vigoureuse force auditive et visuelle sous les feux de la rampe. Pour le moment, voir cette pièce couchée sur papier offre déjà l’horrible fascination pour toute violence. Un réquisitoire retentissant, qui se passe de tout commentaire !

À retenir certaines phrases d’une grande beauté : « Le  biscuit est un nuage sucré dont la pâte est pétrie par des mamans de martyrs… », ou bien : « S’amuser à se lancer des mines au lieu des colliers de gardénias… ». Bien sûr, on aimerait bien voir, sous les feux des scènes libanaises, cette pièce de si bon aloi, calibre et gabarit sur les dérives des pulsions meurtrières collectives… Un devoir de mémoire pour que les horreurs cessent à jamais.

 
 
© an-Nahar
Enrobé d’un humour noir et corrosif, traversé d’une poésie sulfureuse, ce témoignage insoutenable sur la cruauté humaine frise le surréalisme le plus délirant
 
BIBLIOGRAPHIE
Parle-moi de la guerre pour que je t’aime de Élie Karam, Actes Sud, 58 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164