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2019-12 / NUMÉRO 162   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Théâtre
Amitié, que de vacheries on commet en ton nom !


Par Fifi Abou Dib
2019 - 03


Après Parle-moi d’amour (2008) où un couple règle ses comptes, Le Paquet (2010) où un homme seul sur scène traîne un énorme fardeau mystérieux, voici la toute dernière pièce de Philippe Claudel, aussi sombre romancier que désopilant dramaturge, et sans conteste l’un des meilleurs auteurs français vivants. Compromis, qui se joue en ce moment à Paris presque à guichet fermé au Théâtre des Nouveautés, met en scène deux amis qui ont passé la soixantaine et qui se connaissent depuis plus de 30 ans. En un huis clos qui a pour cadre un appartement vide et pour décor des cartons de déménagement ainsi qu’un frigo qui s’emballe par intermittence, Denis (campé par Pierre Arditi) a demandé à Martin (campé par Michel Leeb) d’être présent pour accueillir avec lui un tiers intéressé par l’achat du logement. Denis dit souhaiter la présence de Martin parce que ce dernier est « rassurant » alors que lui-même a « une tête inquiétante ».

Nous sommes à la veille de l’élection présidentielle qui oppose François Mitterrand à Giscard d’Estaing et les deux protagonistes discutent en attendant l’acheteur, Duval (joué par Stéphane Pezerat). Denis est un comédien raté viré par sa femme et Martin un dramaturge qui n’a presque jamais réussi à faire jouer ses pièces. L’heure avance et, au fil des échanges entre les deux amis, ressortent leur aigreur, leur amertume d’artistes méconnus. Des petites piques et taquineries du début (« Martin, aie un peu confiance en toi, tu n’es pas un génie mais tu n’es pas sans talent ! »), le ton est monté de plusieurs crans et Denis et Martin en sont à se lancer ces « vérités pas bonnes à dire » qui les mènent pratiquement au point de rupture quand arrive enfin le tant attendu Duval, ce tiers qui va servir de soupape et modifier le cours des choses. Duval doit signer le compromis de vente et prend le temps de lire minutieusement le contrat. Un suspense classique que Martin va corser avec des tirades dangereuses, lui qui est au courant de certains détails qui frisent le dol. Mais Denis fait passer auprès de Duval les interventions de Martin pour de la littérature. Il convainc son acheteur que son ami, écrivain, est en train de créer spontanément un œuvre sous ses yeux en le prenant pour sujet. Naïf, Duval adhère, puis petit à petit, est de moins en moins rassuré. Martin y va très fort, mais Denis rattrape, esquive, relance, et les deux artistes vieillissants révèlent sans doute, dans ce moment de vérité, entre humour et émotion, leurs immenses talents cachés en jouant dans cette intimité le plus beau moment de leurs carrières respectives. Au passage sont abordés les thèmes de l’homosexualité, de la tolérance et du cloisonnement frileux des sociétés contemporaines.

Claudel livre ici une pièce aussi bouleversante que désopilante sur la puissance du lien que représente l’amitié, un sentiment peu exploré par la littérature qui lui préfère la flamboyance de l’amour. Compromis de vente ou compromis d’amitié ? Le titre de la pièce joue sur le mot et pose d’emblée cette question difficile à résoudre : jusqu’où peut-on être sincère avec son ami et quel est le seuil de sincérité que l’ami peut tolérer ? C’est une réplique de Denis qui donne la réponse : « C’est au nom de l’amitié que je te demande de te taire. L’amitié se nourrit de compromis. Et ces compromis ne sont pas des reniements ni des trahisons comme tu le penses. Ce sont des preuves d’amour. »

 
 BIBLIOGRAPHIE 
Compromis de Philippe Claudel, Stock, 2019, 170 p.
 
 
 
© Hervé Thouroude
 
2019-12 / NUMÉRO 162