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Kalamon ou l'échangisme intellectuel
La relance de Kalamon est prévue pour ce mois-ci grâce au soutien de l'éditeur L'Orient des Livres. Revue trimestrielle arabophone dont huit numéros se sont succédé entre 2010 et 2012, elle avait partiellement pu combler le vide laissé par la quasi-disparition des périodiques culturels du monde arabe.

Par Tarek Abi Samra
2013 - 09
Derrière le projet Kalamon, on retrouve un groupe d’intellectuels parmi lesquels le sociologue Ahmad Beydoun, le romancier Hassan Daoud, le poète Abbas Beydoun et l’acteur-réalisateur Rabih Mroué ; mais l’idée de départ fut celle de Hazem Saghieh, essayiste et journaliste politique ayant déjà l’expérience préalable de la direction de la revue Abwab.

Créer une tribune culturelle libre et indépendante, à l’encontre de la plupart des quotidiens libanais et arabes « dont les propriétaires émettent des avis sur presque tout et les imposent », telle fut, selon Hassan Daoud, l’intention à l’origine du lancement de Kalamon. Mais une telle liberté n’est pas chose si évidente, l’autocensure s’étant transformée en une seconde nature. « Par une sorte de contrat tacite, affirme Hazem Saghieh, je sais d’avance qu’il m’est impossible d’évoquer dans les journaux libanais des sujets tels que le sexe, l’athéisme ou la politique de certains pays arabes. » Il explique que les effets nocifs de cette autocensure vont encore plus loin et échappent en partie au contrôle de l’individu : il assure qu’il lui arrive, même en écrivant pour la presse étrangère, d’éprouver parfois une appréhension à aborder les problèmes de la sexualité et de la religion. « C’est un réflexe automatique ; ou plutôt, c’est comme si j’avais, faute de l’exercer suffisamment pendant une cinquantaine d’années, complètement perdu l’usage d’un de mes membres. » Ainsi, Kalamon représente pour lui un espace où la pensée critique pourrait se déployer ; et afin de maintenir cette liberté, la revue refuse catégoriquement l’adoption de n’importe quelle idéologie, « contrairement à la plupart des anciennes revues arabes qui toutes militaient pour certaines causes » comme le nationalisme, le communisme ou le modernisme.

Mais cette indépendance a son prix : refuser le soutien de tout groupe qui voudrait influencer la politique éditoriale de la revue limite considérablement les possibilités de financement. « Cette position nous a fermé beaucoup de portes », indique Manal Khodor, journaliste et actrice, membre du comité de rédaction. « De plus, ajoute-t-elle, il ne faut guère oublier que solliciter le soutien des pays étrangers nous impose aussi des conditions telles que la propagation de certains idéaux occidentaux. »

En effet, le financement fut très problématique : « Il nous a toujours manqué une source stable », affirme Khodor. De son côté, évoquant la même difficulté, Ahmad Beydoun avait écrit dans le quotidien al-Hayat du 5 mars 2013 qu’un sentiment général s’était progressivement emparé des membres du comité de rédaction, celui « de la fragilité de ce projet, de la dépendance de sa continuité sur ce qui dépendrait plutôt de la chance que de la planification… La parution de presque chacun des numéros avait ressemblé à un petit miracle ».

Autre particularité de cette revue : sa multidisciplinarité. En parcourant le sommaire de n’importe lequel des huit numéros, on retrouve des articles politiques, d’autres consacrés à l’architecture ou au cinéma, des analyses historiques, culturelles et artistiques, des études académiques, des critiques de livres et des textes plus littéraires tels que nouvelles, poèmes et extraits de romans. Selon Saghieh, cette approche multidisciplinaire pourrait contribuer, ne fut-ce que très modestement, à la formation d’une réelle intelligentsia, classe sociale n’ayant pas d’existence effective dans les pays arabes. Un certain clivage serait à l’origine de l’absence d’une telle élite : « On retrouve dans nos sociétés une sorte de rupture entre deux grandes catégories d’intellectuels, ceux qui s’occupent de pensée politique d’une part, et ceux qui, d’autre part, se réclament du domaine de la créativité au sens large du terme. » Et Saghieh poursuit en disant que le poète, le peintre ou le sculpteur par exemple, n’entretiennent aucune relation avec le sociologue. Même si tous appartiennent à l’élite intellectuelle, ils ne constituent pas une authentique classe sociale au sens accordé par Marx à ce terme ; ce qui leur manque, c’est précisément « la conscience d’appartenir à une seule et même classe ayant certains intérêts en commun, condition de possibilité de la constitution d’une intelligentsia ».

Espace d’échange libre entre intellectuels de tous horizons, où il est possible, selon Daoud, de garder une certaine distance critique vis-à-vis de l’actualité prégnante de tous les jours telle que la rapporte la presse quotidienne, ainsi pourrait se définir le projet initial du comité de rédaction de ce périodique. Suite à l’arrêt de sa parution, Ahmad Beydoun lança cet appel à la fin de son article précité : « Nous convions tous ceux qui sont concernés par la pensée critique et indépendante, par la contestation des barrières dressées entre le souci de la justice, de la beauté et de la vérité, à méditer sérieusement cette expérience et le sort qui lui a été réservé. » L’appel fut entendu par L’Orient des Livres ; il sera désormais l’éditeur de Kalamon.


 
 
« Il m’est impossible d’évoquer dans les journaux libanais des sujets tels que le sexe, l’athéisme ou la politique de certains pays arabes. »
 
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