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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
God save the bride !


2011 - 05
Tout est fin prêt : sur la table basse, le café bien chaud et le reste des maamouls et des chocolats de Pâques. Sur le canapé-télé le plus moelleux, notre coussin préféré brodé d’un gros cœur rouge kitsch, de circonstance ce jour-là. En guise de tenue royale, notre robe de chambre la plus confortable et nos plus vieilles pantoufles. Même les regards vaguement railleurs de notre intellectuel de mari, dédaigneux de « ces choses-là », n’arrivent pas à nous détourner de notre but ultime en ce 29 avril : assister au mariage de Kate et de William.

On zappe frénétiquement d’une chaîne à l’autre, hésitant entre l’accent délicieusement british du correspondant royal de la BBC, les sarcasmes républicains des journalistes français et les commentaires extasiés des speakerines libanaises qui se prennent toutes pour Kate.

On se prend à rêver d’un carrosse doré, tiré par des chevaux harnachés, duquel émergerait un flot de dentelles et de rubans. D’une princesse de conte de fées blonde et pudique, toute rose sous ses voiles, levant timidement les yeux vers son Prince Charmant en grand uniforme chamarré. D’une traîne longue, si longue que l’abbaye de Westminster ne suffirait pas à la contenir et d’un bouquet de mariée fait de fleurs si rares qu’on n’en aurait jamais vu de semblables. Et surtout, surtout d’un baiser sur le balcon de Buckingham si romantique et si long qu’on en perdrait le souffle.

Lorsqu’on rouvre les yeux, une voiture noire, plutôt petite, s’avance dans les rues de Londres. Lorsqu’elle s’arrête devant l’église, une jeune femme brune au visage austère en descend. Sa robe blanche est sobre, de coupe classique, à peine agrémentée d’une traîne modeste et d’un simple petit bouquet rond. Rodés comme les coéquipiers d’un vieux « team » sportif soudé plutôt qu’amoureux énamourés, les mariés échangent posément leurs consentements, sans émotion excessive. Même la mère de la mariée – une dure en affaires dit-on – ne parvient pas à verser la petite larme d’usage. Quant au fameux baiser sur le balcon, c’est celui d’un vieux couple, et il est si bref qu’ils doivent s’y prendre à deux fois.

On pense se rattraper avec des cadeaux de mariage somptueux, du style trône en or massif du richissime sultan de Brunei et kyrielle de pierres précieuses du maharaja des Indes, mais on doit vite déchanter à l’annonce de leur remplacement, à la demande des époux, par des donations aux associations charitables. Fort louable certes, mais pour le glamour, il faudra repasser. D’ailleurs, pendant ce temps, des chroniqueurs, sordides, ne manquent pas de chipoter sur le coût du mariage, sur qui paye quoi et sur les répercussions sinistres de la cérémonie sur une économie « en crise ».

Décidément, on finit par se dire qu’on s’était beaucoup plus amusés au mariage de Siham, la fille des voisins, dont le père, nouvellement enrichi, n’avait pas, lui, regardé à la dépense. Et c’était bien dans une Rolls blanche qu’elle avait fièrement paradé jusqu’à l’église.

Comme on dit au Liban, qui est mieux que qui ?
 
 
D.R.
 
2020-02 / NUMÉRO 164