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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
Le froid de janvier


2010 - 02
Un reste de bûche, entouré de pacotilles, gît, délaissé, dans le frigo. Dans le salon, les guirlandes du sapin se sont peu à peu éteintes, chronométrées par d’implacables industriels asiatiques pour ne dépasser en aucun cas le jour de l’An. Dans leur chambre où le ménage a été fait, le couvre-lit est impeccablement tiré et les coussins à leur place, mais un léger parfum d’eau de toilette masculine flotte toujours dans l’air. L’intérieur de leurs placards ne contient plus que des vieilleries, sweats confortables portant encore les taches d’encre des devoirs de maison, chaussettes dépareillées et pyjamas dont le haut a mystérieusement disparu. On retrouve près de leurs lits des bandes dessinées exhumées de la bibliothèque, et même des Dragon Ball Z qu’ils ont dû relire comme pour rire, presque en cachette, pour faire comme avant. Ils ont ironisé sur le sabot de Noël rempli de friandises qu’on continue à placer pour eux sous le sapin, mais les emballages de bonbons sont joyeusement éparpillés dans toute la maison. Le téléphone ne sonne plus. On n’entend plus leurs rires étouffés ni leurs commentaires goguenards sur la belle fille d’hier et s’il faut la rappeler ou pas.

Ce matin, pour leur dire au revoir dans le petit matin gris, on a retrouvé d’instinct le geste des vieilles : le signe de croix formé en l’air trois fois, comme une bénédiction, sous le regard admiratif du chauffeur de taxi pour qui, on le sent bien, les mamans sont sacrées quelle que soit leur religion.

On ne se réveillera plus en pleine nuit en se demandant si « les enfants sont rentrés de leur soirée ? ». On ne courra plus à leur chambre, ouvrant doucement la porte, pour constater avec une joie indicible qu’ils sont bien là, qu’aucun malheur terrible ne les a frappés, qu’on est ridicule avec nos angoisses et qu’ils ont toujours, quand ils dorment, leur tête confiante d’enfants.

À Paris, il fait paraît-il très froid. C’est le froid de janvier. Et il nous glace le cœur.
 
 
D.R.
 
2020-04 / NUMÉRO 166