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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Le clin d'œil de Nada Nassar-Chaoul
La nuit de la Sainte-Barbe


2018 - 12
Dans les premiers frimas de l’hiver et de son triste cortège de journées de classe toutes semblables, on attendait cette fête avec impatience. C’est que la légende de Sainte-Barbe, une sorte de Blandine aux lions orientale, intrépide et décidée à échapper au mariage pour se consacrer au Christ, nous exaltait. Et on a longtemps rêvé de lui ressembler, de devenir une martyre, de se déguiser et de défier, en fuyant parmi les champs de blé, les foudres d’un père païen et cruel. Freud, on en a conscience aujourd’hui, aurait beaucoup à dire sur la chose…

Pour l’heure, dès qu’on rentrait à la maison, les effluves de blé chaud parfumé à l’anis et à l’eau de fleurs d’oranger nous enchantaient. On se battait entre cousins pour décorer les bols de cerneaux de noix, de grenades et de pistaches. On s’asseyait ensuite autour de la table de la cuisine pour regarder maman, un tablier noué sur les hanches pour l’occasion, farcir délicatement les katayefs d’une pâte délicieuse faite de sucre et de noix pilées. Mystérieusement, les katayefs n’apparaissaient qu’à la Sainte-Barbe, assorties de friandises plus modestes comme les « macarons » de chez nous (rien à voir avec leurs orgueilleuses consœurs françaises), les ouwweymat et les mouchabbak, des pâtes entrecroisées en sucre filé jaunes et rouges du plus bel effet.

On passait ensuite aux germes de blé qu’on plantait ce soir-là dans de petits raviers. Une fois transformés en pousses d’herbe vertes à souhait, on les placerait sous le sapin pour le réveillon de Noël.

Mais déjà le bruit des tambourins nous faisait accourir à la porte. Et on découvrait mi-effrayés, mi-ravis les masques colorés et les oripeaux invraisemblables des enfants du quartier chantant à tue-tête la rengaine de la Sainte-Barbe où il était question d’hôtesse généreuse et d’hôtesse avare. De peur d’être classée dans cette ignominieuse dernière catégorie, maman couvrait les visiteurs d’une flopée de sous et de confiseries. 

Combien on les enviait ces petits qui amassaient des fortunes croyait-on tout en s’amusant follement !

Pour nous, les enfants de « bonne famille », il était évidemment hors de question d’aller quêter aux portes en chantant des chansons « communes » comme disait délicatement maman.
 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150