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La Turquie par elle-même
Si la Turquie a de multiples visages, elle abrite aussi de nombreux talents. Trente auteurs venus d'horizons différents nous livrent des reportages littéraires qui explorent un vaste territoire géographique et historique.

Par Charif Majdalani
2015 - 03
Depuis que Timour Muhiddine a entrepris de faire connaître la littérature turque moderne et contemporaine dans le monde francophone, les belles idées éditoriales se suivent et ne se ressemblent pas. La dernière en date, c'est la publication aux éditions Galaade, d'une anthologie de textes de voyages et de reportages. Sauf qu'ici, ce ne sont pas des textes écrits par des visiteurs de la Turquie, mais au contraire des reportages sur leur pays par les Turcs eux-mêmes. Regard introspectif et endogène, l'ouvrage, intitulé L’autre Turquie, et sous-titré Reportages littéraires, est constitué d'une cinquantaine de textes de trente auteurs différents. Le choix de ces derniers est aussi très large, et regroupe des écrivains et des poètes, mais aussi des journalistes, des anthropologues ou des botanistes, et autant de femmes que d'hommes. L'ambition de l'ouvrage est évidemment de couvrir le siècle, depuis la fin de l'Empire ottoman jusqu'à nos jours. Les écrivains nés sous l'Empire et qui ont gardé de ce dernier une nostalgie ou qui à l'inverse sont le pur produit de la République et de son volontarisme patriotique se mêlent aux écrivains les plus contemporains, ainsi qu'aux figures emblématiques de la littérature turque du milieu du siècle. Ce parcours temporel s'accompagne surtout d'une dimension géographique. Les divers écrits sont en effet choisis de manière à couvrir le plus grand nombre de régions possibles, d'Istanbul aux confins de la Turquie orientale en passant par les côtes de la Méditerranée, et c'est cette répartition qui sert de base à la composition du livre et à la répartition des textes.

Par ce mixage géographique et temporel, et par le choix des diverses générations d'écrivains, cette passionnante anthologie permet de suivre l'évolution du regard des intellectuels turcs sur leur pays. On y découvre bien sûr la relation privilégiée de nombre d'entre eux avec Istanbul ou ses environs. Les superbes textes de Sait Faik sur le pont de Galata ou sur le quartier de Beyoğlu, celui d'Orhan Kemal sur le taxi collectif (dolmus) ou les nostalgiques descriptions des rives du Bosphore par Nahid Sirri Örik constituent en ce sens de véritables merveilles littéraires. Un texte d’Adalet Ağaoğlu raconte le Bosphore à travers son arbre emblématique, l'arbre de Judée, et deux récits assez cocasses de Erhat Bener évoquent les automobiles en usage dans les villes des années soixante-dix. À travers le regard raffiné de Refik Halit Karay, on suit l'évolution de la ville d'Ankara dans la première moitié du siècle. La description par Karay de l'incendie de 1930 est un morceau d'anthologie, tout comme les textes du botaniste et essayiste Hikmet Birand qui décrit la capitale à travers l'évocation du saule pleureur ou des rues et de leur usage au temps des attelages de chevaux arrivant de la campagne. Mais cette urbanité turque, on la découvre par ailleurs à travers des textes plus contemporains, tels ceux de la conservatrice Fatmé Barbarosoğlu qui évoque, en petites anecdotes, les misères et les drôleries du quotidien. Quant aux interviews de Tarik Dursun K. sur les travestis ou les mafieux d'Istanbul dans les années 90, ils attirent immanquablement l’attention par leur construction presque romanesque et l'audace de leurs évocations d'une vie parallèle ou interlope.

Outre les villes, les campagnes turques ont été évidemment l'objet de nombreux écrits tout au long du siècle. Il y a d'abord l'Anatolie occidentale et centrale et ce n'est pas une mince chose de découvrir combien l'arriération de ces campagnes fut ignorée durant longtemps par les élites stambouliotes et citadines en général, et ce jusque dans les années cinquante. Cela transforme les textes et les reportages de cette époque, tels ceux de Şükûfe Nihal, en de véritables prises de conscience par les Turcs de la réalité de leur pays où les progrès prônés par la République kémaliste apparaissent encore en butte aux traditions et à la misère. Il y a ensuite la description des campagnes de l'est et du sud. Yaşar Kemal en ses débuts fut par exemple reporter dans les montagnes d'Erzurum et raconte la situation désastreuse qui y règne après les tremblements de terre en plein hiver. Un reportage du célèbre journaliste Fikret Otyam décrit magnifiquement le quotidien des tribus nomades Béritan jusque dans les années soixante-dix et leur rapport avec le pouvoir central et avec les sédentaires, alors que de beaux récits de Bekir Yildiz et de Azad Ziya Eren nous font pénétrer dans les régions reculées de la province d'Urfa et dans les montagnes du Kurdistan.

Ces derniers textes attestent par ailleurs de quelque chose qui semble de plus en plus évident dans la Turquie d'aujourd'hui, à savoir la levée des inhibitions politiques liées à l’hyper nationalisme turc. Outre les récits de A.Z. Eren et les coups de gueule de la superbe Ece Temulkaran, auteur par ailleurs d'un ouvrage sur le génocide arménien, ce sont bien sûr les reportages sur les combattants kurdes de la poétesse Bejan Matur qui sont en cela exemplaires, tant ils rapportent librement la parole des hommes du PKK. Mais cela transparaît aussi dans la mise en évidence du passé multiculturel de la Turquie, comme dans le texte sur Heybeliada de Yiğit Bener qui évoque sa nostalgie pour les temps où l’ancienne population grecque était encore présente dans les îles des Princes, ou dans celui, plus ancien pourtant, où l'essayiste Demir Özlü rappelle le passé arménien, kurde et turc de l’est anatolien, un passé aux multiples strates dont les paysages, les villes et les coutumes mêmes des hommes portent encore la trace.




 
 
Pont du Galata, Istanbul © Ara Güler
 
BIBLIOGRAPHIE
L'autre Turquie, Reportages littéraires de choix de texte et postface par Timour Muhidine, Galaade éditions, 2014, 480 p.
 
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