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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Alain l’Africain
Alain Mabanckou rassemble en volume les Leçons qu’il a données au Collège de France, en 2016.

Par Jean-Claude Perrier
2020 - 01



En 2016, Alain Mabanckou, Congolais d’origine, né à Pointe-Noire en 1966, a été invité par le prestigieux Collège de France à enseigner la « création artistique ». Une première pour un écrivain, et pour l’institution, où la littérature africaine faisait ainsi son entrée. Son livre, Huit leçons sur l’Afrique, reprend les conférences qu’il y a dispensées de mars à mai 2016, ainsi que deux autres textes : la Lettre ouverte qu’il a adressée, dans Le Monde du 15 janvier 2018, à Emmanuel Macron, afin de décliner la proposition qui lui avait été faite par le nouveau président de la République française d’être son « Monsieur francophonie ». L’écrivain reprochait à la France son manque d’intérêt global pour les littératures africaines, contrairement aux États-Unis, ainsi que son soutien « néocolonialiste » à tous les régimes autocratiques qui dirigent, asservissent et pillent le continent depuis les indépendances des années 60. C’est la Marocaine Leila Slimani qui, elle, a accepté le poste.

L’autre texte est le discours que Mabanckou a prononcé à Reims, le 6 novembre 2018, en présence du même Emmanuel Macron, dans le cadre des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale, afin de célébrer la mémoire des combattants d’Afrique noire tombés pour défendre ce pays qui était alors leur patrie. La France les a longtemps mésestimés, elle reconnaît enfin leur rôle, et leur élève des monuments, ces fameux « tirailleurs sénégalais », leur nom générique, qui, contrairement à une idée reçue, n’étaient pas « de la chair à canon », mais des héros et, conclut joliment Mabanckou, « nos ancêtres communs ».

Quant aux Leçons, elles se situent résolument dans le cadre de ces postcolonial studies qui font fureur aux États-Unis (comme les gender studies) et que certains tentent d’importer en France, comme ils essaient d’imposer à l’Université une vision « à l’américaine » de l’histoire du pays. C’est-à-dire culpabilisante, revisitant le passé à travers le même prisme idéologique, celui de la colonisation, de l’esclavage. Après s’être interrogé sur sa propre identité (« Suis-je un Congaulois ? ») Mabanckou, qui a fait toute sa carrière littéraire en France, avec succès, et est devenu grâce à elle enseignant en Californie, balaie d’abord toute l’histoire de la littérature du continent noir, africaine bien sûr, mais sans oublier les Antilles et les États-Unis. Depuis la littérature coloniale, certaine écrite par des Noirs eux-mêmes, en passant par les écrivains voyageurs et témoins, comme André Gide ou Albert Londres, puis les écrivains « assimilés » des années 50 jusqu’aux indépendances, et à la littérature soit « engagée », façon Mongo Beti, soit libre et personnelle, à la Camara Laye. Il ne cache pas la désillusion qui a gagné les intellectuels africains après les indépendances, et le fait qu’ils ont majoritairement continué à vivre et à publier dans l’ancienne métropole, bien plus libres et reconnus que dans leurs pays d’origine.

Après cela, chaque « leçon » décline un grand thème, de « Qu’est-ce que la négritude ? », presque un siècle après l’invention de ce concept par Léopold Sédar Senghor, à « Écrire après le génocide du Rwanda ». 

C’est à la fois érudit et enlevé, très personnel et globalement consensuel. On comprend que le séminaire de l’écrivain au Collège de France ait remporté un tel succès médiatique et public. On peut aujourd’hui le lire et en nourrir sa propre réflexion, en-dehors de tout présupposé.
 
 
 
 
Huit leçons sur l’Afrique d’Alain Mabanckou, Grasset, 2019, 220 p. 

 
 
© Joël Saget / AFP
 
2020-01 / NUMÉRO 163