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Dictionnaire
Un vocabulaire polyphonique de Heidegger


Par Farès SASSINE
2014 - 02
Peut être faut-il partir de l’entrée « Salah Stétié » pour donner une idée de l’ampleur du champ de ce Dictionnaire. Si notre grand poète y figure, c’est surtout pour mettre en rapport le vers de Hölderlin si cher à Heidegger de « l’homme habitant poétiquement la terre » avec la langue arabe « en qui, de toute éternité, le vers se dit bayt, “maison” ou “demeure”, donnant du coup son juste poids à la substance du vivre qui est inévitablement d’ici et de maintenant. » Cet ouvrage de plus de 600 entrées auquel ont collaboré vingt-quatre auteurs n’est donc pas un simple vocabulaire technique et critique du philosophe, tâche déjà immense et ardue, mais une somme encyclopédique dont on peut tenter de répertorier les fonctions. Disons d’emblée, les heideggeriens ne manquant pas de chapelles pour ce qui est de l’interprétation et de la traduction du maître, qu’il est placé sous le patronage de « Jean Beaufret » (1907-1982) mis en épigraphe et souvent cité. Celui-ci ne fut pas simplement « l’introducteur » de Heidegger en France à partir de 1945, étape majeure pour son retour théorique en Allemagne suite à la « dénazification », mais celui qui répondait au penseur, le questionnait et dialoguait avec lui.

Une biographie intellectuelle et politique, un instrument de travail et de connaissance, l’occasion de nombreuses randonnées exquises et imprévues : tels nous semblent les principaux traits de ce chantier polyphonique consacré à l’un des principaux, sans doute le principal, philosophe du siècle passé (1889-1976) et, selon les auteurs, de l’actuel, vu le nombre et l’importance des œuvres non publiées et en voie de publication (20 volumes sur les 102 prévus de l’édition intégrale sont encore à paraître au rythme de deux par an et ils comprennent des cours et des traités achevés), et surtout vu la radicalité du travail de Heidegger qui « est, depuis la naissance de la philosophie en Grèce, la plus audacieuse, la plus entière et par là même la plus déconcertante question que l’Occident se soit posée à lui-même ».

Une biographie ne prend pas, dans un dictionnaire alphabétique, l’aspect d’un exposé suivi. Elle est ici parsemée à travers de nombreuses entrées qui pointent les références les plus parlantes. La famille : sa femme, ses deux enfants, son frère… Les lieux : « Messkirch », point d’ancrage où il est né et enterré, dont il a évoqué dans un texte célèbre « le chemin de campagne » (1949), la « Souabe », son pays natal au sud de l’Allemagne, « Todtnauberg » où il avait son petit chalet die Hütte… Les universités où il a enseigné (« Fribourg-en-Brigsau », « Marbourg »…). Les bons amis, les étudiants, les grands poètes et penseurs avec lesquels il fut en dialogue : « Hannah Arendt », « Ernest Junger », « René Char », « Paul Celan » et tant d’autres. Les philosophes auxquels il consacra des cours ou qui furent ses contemporains : retenons « Adorno », « Bergson », « Sartre » et « Wittgenstein ». Les artistes tel Cézanne dont il vit dans le chemin ce qui s’accordait avec son « propre chemin de pensée ». Bien sûr l’«affaire Heidegger », l’adhésion au « nazisme » et le « rectorat » (1933-1934), l’« antisémitisme » ainsi que le prétendu « silence » font l’objet de nombreux articles d’où le philosophe sort grandi malgré sa faute indéniable : pas une seule phrase antisémite dans les 84 volumes publiés et Heidegger a pensé le nazisme comme régime totalitaire nihiliste et en a parlé, sans toujours le nommer, dans ces termes avant comme après sa chute. 

Ces articles ne visent pas l’anecdote et ne sont pas écrits sur un modèle commun. Leur objectif n’est ni neutre ni totalisant. Ils enracinent Heidegger dans ses terroirs et aident à « rythmer » une vie tout entière animée par une pensée qui ne cesse de se questionner, de s’ouvrir à l’être et de se mettre à l’écoute du langage.

Mais si ce Dictionnaire s’impose, c’est principalement comme instrument de travail, de connaissance de la pensée de Heidegger, voire de méditation sur les questions fondamentales soulevées par celui-ci et qui, au-delà de la spéculation sur l’« être », son « oubli », son « sens », sa « vérité » touchent à la modernité, au « nihilisme », à la « dévastation » (Die Verwüstung : non « simplement la destruction de l’étant sous la main, mais le travail de sape qui ensevelit la possibilité de toute décision initiale » ; ce qui va de la déforestation équatoriale aux chaînes de fast-food en passant par la construction de grands ensembles urbains), et donc à la morale et à la politique. La pensée de Heidegger est exigeante et difficile. Elle est en perpétuel retour sur elle-même et constamment interpellée par l’« être » qui à la fois se révèle et se cache. Elle ne cherche pas à utiliser la langue mais à lui laisser la parole, l’écouter et habiter par elle le monde. Elle s’impose de relire les philosophes grecs (qu’elle retraduit) et modernes pour désobstruer la question fondamentale et dépasser la métaphysique. Elle cherche à établir un dialogue entre la poésie et la philosophie. Plus que toute autre donc, cette pensée nécessite des voies d’accès. Le présent ouvrage par ses entrées multipliées (« Dasein » et « être-le-là » ; « alèthéia », « vérité », « invérité », « abritement »…), la connaissance approfondie qu’ont ses auteurs de l’œuvre publiée y compris la vingtaine de volumes posthumes non encore traduits en français, la qualité de la réflexion et la tenue du propos, doit être reconnu comme un appui indispensable dans la rencontre d’une pensée majeure. 

Heidegger écrit : « tout authentique penser en compagnie d’un penseur est voyage – qui se met en route pour atteindre ce qui est déjà tout proche et saute aux yeux et qui n’est autre que le tout simple. » Ce Dictionnaire, outre le grand périple, ne cesse par des entrées non attendues de ménager des randonnées et des rencontres. C’est encore là une destination louable et elle semble inépuisable dans ce monumental ouvrage.


 
 
D.R.
« Tout authentique penser en compagnie d’un penseur est voyage »
 
BIBLIOGRAPHIE
Le dictionnaire Martin Heidegger : Vocabulaire polyphonique de sa pensée de sous la direction de Philippe Arjakovsky, Françoi, Hadrien France-Lanord, Cerf, 2013, 1456 p.
 
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