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Dictionnaire
Un Orient mal connu et mal aimé


Par Lamia el-Saad
2016 - 05

Auteur, entre autres, de Si nous nous taisons sur le martyr des moines de Tibhirine (Prix Montyon de littérature et de philosophie de l’Académie française, Prix Lyautey de l’Académie des sciences, Prix Liberté) et de Ces Chrétiens qu’on assassine sur la condition des chrétiens d’Orient (Prix des Droits de l’homme), René Guitton est un écrivain et un essayiste engagé. Son Dictionnaire amoureux de l’Orient pouvait-il ne pas être à son image ?

Il insiste sur le fait que les Yazidis ne sont pas des « adorateurs du diable » et fait mentir cette rumeur tenace en remontant aux origines de leur religion. Il consacre, de même, un passage aux Mandéens, adeptes de Jean-Baptiste, dans le but de « contribuer à pérenniser leur existence ». D’une manière générale, il observe sans complaisance que « tous les malheurs des chrétiens d’Orient viennent très largement du soutien faussement désintéressé que nous leur avons témoigné jadis et aujourd’hui encore ». L’auteur ne manque pas de dénoncer le génocide arménien, à ce jour orphelin de l’Histoire, et nous avertit, par ailleurs, qu’il reste « à peine 2% de sujets d’origine circassienne dans la population turque, et pas davantage dans le Caucase ». En ce qui concerne les Kurdes, il souligne que ce peuple aujourd’hui en mal de pays a donné naissance à l’un des plus célèbres héros du monde arabe : Saladin.

Même s’il n’occulte pas le présent, Guitton semble avoir une nette préférence pour les périodes anciennes et les définitions qui rappellent aux Orientaux qu’ils ont été grands et glorieux : Abd al-Kader, Cunéiforme, Hammourabi, Hiéroglyphes, Naba-téens, Soliman Ier le Magnifique et bien d’autres… Il nous révèle que les Omeyyades et les Abbassides « développent la médecine, le système hospitalier, s’approprient le patrimoine philosophique de l’Antiquité, l’héritage des civilisations perse et grecque, s’attachent à la pensée d’Aristote qu’ils étudient et dispensent dans les maisons de la sagesse. Cette culture, qui témoigne de la grandeur incontestable d’un certain Orient, est magnifiée au fil des siècles, et constitue pour certains nostalgiques “l’âge d’or arabe” qu’ils voudraient restaurer ».

Et, parce qu’il s’agit de l’Orient, le religieux est extrêmement présent. Abraham, Bible, Coran, Jésus, Mahomet, Mur des Lamentation, Saint-Sépulcre, Soufisme… sont au nombre des entrées de ce dictionnaire. Exercice périlleux s’il en est, l’auteur entreprend de faire la part des choses entre l’aspect historique et l’aspect religieux. Il compare, à titre d’exemple, la Babylone mythique à celle qui existe encore aujourd’hui en Irak. Certaines découvertes scientifiques des années 1930 font du déluge biblique « une réalité ». D’après les archéologues, la tour de Babel aurait pu « s’incliner d’elle-même et s’affaisser sans qu’il fût besoin d’intervention divine » ; le sol de cette région étant « particulièrement meuble en raison des marais et des infiltrations de l’Euphrate tout proche ». Guitton relève que, des trois prophètes annonciateurs des trois grandes religions monothéistes, « Moïse est le seul dont l’historicité ne soit pas unanimement avérée par des historiens ou des chroniqueurs contemporains ». Moïse n’a pas eu, contrairement à Jésus, un Tacite ou un Flavius Josèphe qui témoignerait de son existence. Il n’a pas eu non plus, contrairement à Mahomet, des chroniqueurs byzantins ou syriaques.

Le lecteur sera sans doute surpris par des mots qui trahissent bien plus que d’autres la subjectivité de l’auteur : Abricot, Accueil, Albatros, Bazar, Café, Échec et mat, Épices, Harem, Hasard, Haschisch, Inch Allah, Lune, Mille et Une Nuits, Oum Kalsoum… Véritable amoureux de l’Orient, Guitton écrit souvent à la première personne et assume pleinement sa subjectivité, notamment en ce qui concerne les lieux, la Lumière d’Orient, le Cheval d’Orient qui « est à l’homme ce que les ailes sont à l’oiseau »…

Son amour pour l’Orient n’est cependant pas aveugle. Et c’est avec une grande lucidité qu’il nous livre cette analyse : « Le Proche-Orient a apporté le meilleur et le pire à l’humanité. Le meilleur, c’est sans nul doute l’idéal de justice véhiculé par les trois grandes religions monothéistes... Le pire, c’est cette rage homicide qui fait de l’homme un loup pour l’homme et que symbolise déjà le tragique conflit entre Abel et Caïn. »

Irréprochable d’un point de vue historique, souvent attendrissant, cet ouvrage modifiera très certainement notre regard sur bien des sujets que l’on croyait connaître mais que l’on connaissait mal.

 
 
D.R.
« Le Proche-Orient a apporté le meilleur et le pire à l’humanité. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Dictionnaire amoureux de l’Orient de René Guitton, Plon, 2016, 800 p.
 
2017-04 / NUMÉRO 130