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Dictionnaire
Sur les traces de Shakespeare
Quatre cent ans déjà que Shakespeare est mort et que ses pièces continuent de rayonner au présent. À l’occasion de cet anniversaire, Plon publie un Dictionnaire amoureux de Shakespeare, décrit justement par son auteur François Laroque comme un « anti-dictionnaire » entrainant son lecteur aux rythmes d’un « vagabondage festif ». 

Par Ritta Baddoura
2016 - 06
La collection des Dictionnaires amoureux chez Plon cache bien son jeu. La couverture est pâle, un brin désuète, presque austère. Il faut s’attacher au mot « amoureux » pour saisir par la suite que ce qu’elle livre à première vue n’est peut-être rien d’autre qu’une volonté farouche de garder l’amour fervent quitte à l’enrober de clandestinité par une tenue peu tentante. Dans le cas du Dictionnaire amoureux de Shakespeare, il suffit de feuilleter quelques pages, de choisir un mot au hasard ou de se laisser surprendre par la présence d’un autre, pour comprendre que la passion pour le goût de l’insolite, pour le talent géant de Shakespeare, et pour le plaisir de folâtrer dans son univers littéraire, son histoire et son époque, sont bien au rendez-vous.

Si François Laroque, qui signe ce dictionnaire, est un fin connaisseur de l’époque et du théâtre élisabéthains et l’auteur de plusieurs ouvrages sur Shakespeare et de traductions de certaines de ses pièces, il n’en reste pas moins que ce professeur de littérature anglaise à la Sorbonne-Nouvelle, a su faire légèrement pencher la balance du côté de l’étonnement. Il a bien raison. Ce Dictionnaire amoureux ne prétend pas à une forme d’exhaustivité intellectuelle ni ne vise à produire un énième Shakespeare de consommation. Il tend encore moins vers un déploiement de connaissances érudites où la lecture mènerait à l’effort puis à l’ennui. Il est bien l’œuvre d’un amoureux et admirateur de Shakespeare.

François Laroque rappelle : « Autant ou presque qu’elle peut l’être pour nous aujourd’hui, la langue de Shakespeare était difficile à comprendre pour ses contemporains. Pourtant cela ne l’a jamais empêché d’être et de demeurer un dramaturge populaire, quelqu’un qui avait du succès et un auteur qui écrivait aussi pour le parterre, pour les gens du peuple. » Laroque cite le metteur en scène Peter Brook pour lequel « l’essence du théâtre de Shakespeare » réside dans le fait que « chaque phrase peut être perçue à différents niveaux, (que) chaque niveau touche une partie du public, et (que) ce public, dans sa complexité, reflète la vie tout entière ». 

Effectivement, Laroque revient via plusieurs entrées de son dictionnaire sur les double et triple sens des vers Shakespeariens. Par sa maitrise du langage courant, de l’argot, des accents régionaux, des jeux de mots, des mots d’esprit ; par son emploi des langues étrangères et par les lapsus qu’il fait faire à ses personnages, Shakespeare parvenait à allier la musique de la langue, la construction poétique et les connotations moqueuses, obscènes, voire scatologiques. Ce Dictionnaire amoureux en donne de nombreuses illustrations. À titre d’exemple : « Nothing » dans la bouche d’Ophélie s’adressant à Hamlet renvoie à « l’absence de thing, c’est-à-dire de pénis, et désigne donc la vulve ». 

Diverses époques et registres, fiction et réalité, éléments biographiques avérés, reconstitutions et fantasmes, entrent en résonance dans ce Dictionnaire. Laroque réussit un délicat dosage sans que la polyphonie ne devienne désordre. Les frontières doucement s’estompent et l’univers sublime de Shakespeare se laisse approcher. Par des entrées directes, évidentes : celles portant le nom de ses pièces, de ses personnages, de ses contemporains, des thématiques fortes dans son œuvre. Il y a aussi les entrées plus tangentielles, relevant des goûts du dramaturge, de certains épisodes de sa vie ou de passages de ses pièces. Une belle place est faite aux cinéastes ‒ de Carné, à Zeffirelli, Kurosawa, Polanski ou Madden ‒ aux comédiens, acteurs, chorégraphes, philosophes, romanciers, films et œuvres traversés par l’imaginaire shakespearien. Toutefois, alors que les références au cinéma et à la littérature abondent, on peut regretter l’absence d’entrées consacrées aux principaux compositeurs classiques et contemporains, qui se sont inspirés de Shakespeare ; Laroque ayant opté pour n’en citer que quelques-uns sous une même entrée : Opéra.

Si l’immersion dans ce Dictionnaire révèle la solide documentation et la connaissance subtile et riche en anecdotes, construites par Laroque au fil d’une longue fréquentation de Shakespeare, l’ouvrage révèle quelques entrées inattendues, du moins à première vue. L’auteur y fait une place à des termes tels que : Rouge, Vert, Noir, Nèfle, Doigts des morts, Football, Grain de beauté, Moutarde, X. Témoignant du libre cours laissé par Laroque à sa subjectivité, maints petits détails y ravissent le lecteur et laissent entrevoir ce qui au-delà de profondes analyses, peut attacher un être à une œuvre et le maintenir en amour.

Qu’il soit abordé par le regard amoureux ou rationnel, le mystère Shakespeare demeure entier. Dans ce sens, le Dictionnaire amoureux de François Laroque s’efforce de participer à ce mystère. Outre le fait qu’il « est impossible pour un seul individu de faire sérieusement le tour de ce vaste ensemble » que sont l’œuvre et la vision du monde shakespeariennes, les quelques preuves irréfutables de l’existence de Shakespeare sont posthumes. Si son enfance, les années de sa formation au théâtre sont peu connues, si ses années de gloire en tant que dramaturge et comédien restent floues, ce sont surtout les années dites « obscures » allant de 1582 à 1592, qui jettent le voile sur un parcours n’ayant laissé que peu de traces et ayant donné lieu à diverses spéculations. Parmi ces dernières, figurent les théories qui attribuent les œuvres de Shakespeare à quelque soixante autres candidats, hommes ou femmes (dont John Florio, Elisabeth I, Francis Bacon...), susceptibles d’avoir véritablement construit l’œuvre colossale.

Dire qu’il est né (le 23 avril 1564) le jour de sa mort, ou décédé (le 23 avril 1616) le jour de son anniversaire, ne peut que renforcer l’énigme et le magnétisme entourant un fils de gantier devenu un auteur et un dramaturge fondamental de la littérature mondiale. En cinquante-deux années, Shakespeare aura écrit une œuvre de trente-huit pièces, composée notamment de tragédies, de comédies, de pièces historiques, de poèmes. Il aura aussi, par un savoir-faire et un flair aiguisés pour la finance, amassé une fortune grâce au théâtre (Cf. « Argent » dans le Dictionnaire).

Shakespeare ne meurt donc pas, comme il est coutume de dire au sujet d’auteurs et d’artistes géniaux, dans la pauvreté et oublié de tous. Bien au contraire. Sa pensée et ses écrits sont considérés comme essentiels. En consultant « Levinas, Emmanuel » dans le Dictionnaire amoureux de Shakespeare, on apprend que dans une conférence sur la mort, Levinas, à l’encontre du fait de compartimenter philosophie et littérature, déclare que « toute la philosophie n’est qu’une méditation de Shakespeare ». Il souligne surtout la portée universelle du témoignage fait par le dramaturge britannique, via Macbeth et Hamlet, au sujet de « l’impossibilité (pour l’homme) d’assumer la mort ».

S’inspirant des grands mythes, Shakespeare a osé poser la farce au cœur du tragique ; son théâtre, profond, populaire et subversif, mêle ingénieusement horreurs et épiphanies, pathétique, grandeur et rire. Qui a goûté une fois la langue shakespearienne ne l’oublie jamais. Inouïe, délicieuse, difficile, mélodieuse, savante et joueuse, mouvante par l’écoulement de ses vers et les circulations internes à ces derniers ‒ galaxies, planètes et satellites y évoluent ‒, ses mots dans leurs acrobaties virtuoses savent parler au cœur et du cœur. Les personnages de Macbeth, Hamlet, Falstaff, Roméo et Juliette, Othello, Le Marchand de Venise, Les Joyeuses Épouses de Windsor, Cymbeline, parmi tant d’autres créatures shakespeariennes, continuent à traverser les siècles et nous parler au présent.




À signaler également :

Comédies de Shakespeare, Pléiade/Gallimard, 2016, et l’Album Shakespeare, comportant une iconographie commentée, par Denis Podalydès

Shakespeare, le poète au théâtre de Michael Edwards, Fayard, 2009

Shakespeare de Jean-Michel Déprats, PUF, « Que sais-je ? », 2016

Will le magnifique de Steven Greenblatt, Flammarion, 2016

Avec Shakespeare de Peter Brook, Actes Sud, 1998

Thank you, Shakespeare de Philippe Torreton, Flammarion, 2016

Shakespeare, l’éternel magicien, hors-série de l’hebdomadaire Le Point, 2016

La Folie et les hommes : Shakespeare, le génie de notre époque, dossier spécial de la Revue des deux mondes, 2016
 
 
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