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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Éric-Emmanuel Schmitt : « L’optimisme est la seule façon d’apaiser la douleur »


Par Georgia Makhlouf
2009 - 10
En une douzaine d’années, Éric-Emmanuel Schmitt est devenu l’un des auteurs français les plus lus et les plus représentés au monde. Ses livres sont traduits en 40 langues et ses pièces sont jouées dans plus de 50 pays. Il a reçu nombre de prix littéraires dont le Grand Prix du Théâtre de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre en 2000 ou le Grand Prix du Public à Leipzig en 2004.
Né en 1960, ce normalien agrégé de philosophie s’est d’abord fait connaître au théâtre. La nuit de Valognes, variation moderne du mythe de Don Juan, l’a révélé en France en 1991, puis vient Le visiteur en 1993 qui lui vaut trois Molière, lui assure un triomphe et lui permet de quitter son poste de maître de conférences pour se consacrer entièrement à l’écriture.
Variations énigmatiques, créée en 1996, est sa pièce la plus jouée. Son Cycle de l’invisible regroupe plusieurs récits, également joués au théâtre, dont M. Ibrahim et les fleurs du Coran et Oscar et la dame rose. On connaît moins son immense amour pour la musique et ses traductions de livrets d’opéra. L’ensemble de son œuvre, hormis les deux premiers titres, est publié chez Albin Michel.
Le sumo qui ne pouvait pas grossir, cinquième volet du cycle de l’invisible, est son dernier livre. Il raconte l’histoire de Jun, jeune adolescent de quinze ans, sauvage et révolté, qui erre dans les rues de Tokyo pour échapper à une famille qu’il rejette. Il rencontre un maître de sumo qui, malgré son physique efflanqué, décèle en lui de l’étoffe et l’entraîne dans la pratique du plus mystérieux des arts martiaux.
Extraits d’un entretien chaleureux et inspiré avec un homme généreux et sage.

Vos livres se terminent fréquemment sur une note d’espoir. Vous avez souvent affirmé votre optimisme. Vous avez écrit ceci, dans un article récent : « J’ai pressé le malheur jusqu’à en extraire un jus inattendu : l’optimisme, un optimisme lucide. » Vous êtes donc, à contre-courant de l’époque, un incorrigible optimiste ?

Mon optimisme est, en effet, le fruit d’expériences malheureuses. Il n’est pas dû à l’ignorance mais à l’expérience du tragique et du mal. Il est une réaction à la douleur et à la bêtise, il est même la seule façon d’apaiser la douleur. Mon optimisme part donc du même constat que le pessimisme, à savoir que le monde est sans cesse traversé de violence, de non-sens et de souffrance. Cette expérience du tragique, c’est à la fois par l’empathie que je la fais, ou par le biais de ce que j’ai pu vivre moi-même de la condition humaine à travers le deuil, la maladie, la trahison, ou mes propres fautes. C’est donc une expérience à la fois externe et interne du mal. Face à tout cela, je fais preuve de volontarisme et de pragmatisme parce que je ne vois pas l’utilité du pessimisme, et encore moins l’utilité de la contagion du pessimisme. Notre époque se complait dans le pessimisme alors que toutes sortes de signes d’espoir existent. L’élection d’Obama est l’un de ces signes. Les Américains ont voté moins pour un homme que pour l’optimisme de sa profession de foi : « Yes, we can ». Les Américains sont d’ailleurs fondamentalement plus optimistes que les Européens. La grande culture européenne est pessimiste. On ne peut plus croire à Hegel et au progrès après Auschwitz. On vit dans une époque où il y a une prime au cynisme et au pessimisme. Le pessimisme est quasi idéologique, on voit tout au travers de ce prisme. Je me suis fait attaquer pour mon optimisme et je me suis rendu compte de la force du préjugé pessimiste. Néanmoins, je préfère avoir confiance plutôt que peur. Disons que je suis un néo-optimiste.

Dans vos livres, vous peignez souvent des enfants porteurs de vérité face à des adultes déficients. Peut-on dire que vous revendiquez un « esprit d’enfance » ?

Les adultes aussi sont porteurs de vérité, M. Ibrahim par exemple. Il n’y a dans mon œuvre nul manichéisme. Néanmoins, je revendique en effet cet esprit d’enfance comme disposition philosophique, comme capacité à s’étonner et à s’interroger. Merleau-Ponty appelle cela la naïveté. Il ne s’agit pas de nostalgie à l’égard de l’enfance. Il s’agit d’une volonté de cultiver en soi la capacité à s’étonner, à s’interroger.

Vous avez dit de Diderot qu’il était votre modèle d’écrivain. Et vous avez écrit qu’il était quelqu’un qui «  flirte avec les idées mais jamais ne les épouse ». Vous sentez-vous proche de lui à cet égard ? Il me semble que souvent, vous épousez les idées...

Disons qu’à la différence de Diderot, je flirte avec les réponses mais je suis marié avec les questions. On a besoin de répondre aux questions pour agir, pour avancer. Mais toutes les réponses, si nécessaires soient-elles, sont provisoires. Je suis précautionneux quand il faut affirmer. La faculté de l’être humain, c’est d’être habité par la question et non pas d’apporter des réponses. Je n’épouse aucune réponse parce qu’aucune réponse n’épuise la question. La question nous rend fraternels alors que la réponse nous rend ennemis.

Parlant de votre travail d’écrivain, vous dites être un « écrivain de premier jet ». Voulez-vous revenir là-dessus ?

Je compose lentement. Je réfléchis longtemps, parfois pendant des mois, avant d’écrire. J’ai besoin de rêver mes livres pendant très longtemps avant de les écrire. Pendant cette période de gestation, je ne prends pas de notes, je me dis que si j’oubliais quelque chose, c’est que cette chose n’était pas essentielle, je fais confiance à mon cerveau d’écrivain. Même si une phrase formidable me vient, je ne la note pas, parce que je ne suis pas un écrivain à phrases. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires et de construire des personnages qui palpitent. Et c’est pourquoi le cinéma m’attire tant. Mais rédiger n’est pour moi qu’une formalité. Écrire compte moins pour moi que raconter. J’ai toujours bien écrit. J’ai toujours eu une virtuosité d’écriture dont je me suis d’ailleurs longtemps méfié. Cette virtuosité était suspecte à mes yeux parce qu’il me semblait que je n’avais rien à dire. Ce n’était pas mûr. C’est pourquoi j’ai écrit tard, à 30 ans.
Avant de trouver ma propre écriture, je me suis frotté au pastiche pour lequel j’ai une grande habileté. Et ma capacité à adopter toutes les voix m’a fait douter d’en avoir une en propre. Puis quand j’ai trouvé mon écriture, une écriture serrée, tendue, minimaliste, elle ne correspondait pas forcément à mes goûts littéraires, mais c’était la mienne et je ne pouvais pas tricher.

L’Odyssée a inspiré votre précédent livre. Parlant d’Homère, vous avez écrit qu’étant aveugle, son œuvre prouve que l’on écrit mieux avec l’imagination qu’avec les yeux. Est-ce une façon de parler de vous, de votre méthode de travail ?

C’est en effet une profession que je peux reprendre à mon compte. Pour écrire un récit, je fais trois choses. Tout d’abord, je me documente. C’est le plus facile à faire, mais là, je ne suis pas vraiment responsable de la qualité des informations que je recueille. Ensuite, je parle avec des gens, je fais des rencontres. La qualité de la relation de confiance que l’on parvient à établir est alors cruciale. Enfin, je m’appuie sur la connaissance par l’imagination, c’est-à-dire sur l’empathie, et c’est là le principal de la méthode.
J’ai rencontré Naguib Mahfouz au Caire. Il avait lu et aimé M. Ibrahim et les fleurs du Coran. Nous avons longuement échangé autour de ça, la connaissance par l’imagination. Lui aussi procédait de la sorte. Assis au café, il observait les clients, les passants, et il entrait dans leur intériorité par l’imagination. De même lorsque j’observe des gens, je suis capable de rentrer chez eux par l’imagination, et de me figurer comment est leur intérieur, quels meubles ils ont, ce qu’ils mangent... Je m’imprègne de tout cela et puis j’écris.

Vous avez souvent affirmé que votre projet d’écrivain était de réconcilier le littéraire et le populaire. Pourquoi cela ?

Cette notion de « populaire » m’est tombée dessus comme un reproche. On m’a stigmatisé, car dans certaines bouches, populaire n’est pas un terme positif. Pour moi, populaire veut dire être aimé d’un grand nombre de personnes, toucher le cœur des gens, et de cela je suis fier.
Il y a une volonté en moi, inscrite dans mon histoire, car venant d’une famille modeste, je n’ai jamais voulu trahir cette origine et écrire des choses qu’ils ne pourraient pas lire. L’ascenseur social a fonctionné pour moi, mais je ne voulais pas que ça me conduise à l’amnésie. Mes deux grand-mères ont lu mes premiers livres et ont pu suivre mes premières pièces, et c’est une chose très importante pour moi. J’ai une fidélité à ce milieu de mes origines. À quoi bon s’élever si on ne peut pas partager, découvrir des univers intéressants si on ne peut y emmener les autres ? Mais dans le même temps, je ne pouvais pas trahir la catégorie des intellectuels à laquelle j’appartiens aussi. Il me fallait donc construire des récits à plusieurs couches qui puissent toucher des lecteurs intellectuels comme des lecteurs plus simples.
Je tire une grande fierté d’avoir des lecteurs non cultivés, chauffeurs de taxi, personnes âgées, adolescents ou encore des gens qui n’ont pas fait d’études... Tout cela est une preuve que je n’ai pas trahi.


 
 
© Basso Cannarsa / Opale
« On vit dans une époque où il y a une prime au cynisme et au pessimisme. »
 
2020-04 / NUMÉRO 166