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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Quand Viviane Forrester rencontre Virginia Woolf
On croyait tout savoir de Virginia Woolf, cette grande figure qui a révolutionné les dogmes littéraires. Lauréate du prix Médicis pour L’Horreur économique, du prix Femina et, depuis cette semaine, du prix Goncourt de la biographie 2009, Viviane Forrester, se penche dans son dernier livre sur le destin singulier de la romancière britannique.

Par Laurent Borderie
2009 - 06
Un matin de mars 1941, une femme à bout, les poches pleines de pierres, s’enfonce dans la rivière Ouse. Il faudra plusieurs jours pour retrouver dans les profondeurs du cours d’eau le corps difficilement reconnaissable de Virginia Woolf. Écrivain majeur, auteur d’Orlando et de Miss Dalloway, Virginia Woolf a déconstruit le langage, révolutionné les dogmes littéraires dans les pas de James Joyce et de Proust. On croyait tout savoir de cette romancière dont les Mémoires publiées par son neveu Quentin Bell laissent l’image d’une femme déchirée, en proie à ses démons intérieurs, et, « pourtant, grâce à tous les écrits laissés par elle et son entourage, elle est l’un des êtres les plus transparents qui puissent être », comme le souligne Viviane Forrester dans son dernier livre qui raconte la vie de ce personnage à l’extraordinaire puissance créatrice qui a choisi de mettre fin à ses jours lorsque le marasme de la Seconde Guerre mondiale était à son apogée. Dans un essai surprenant, à la forme singulière qui n’appartient qu’à elle, Viviane Forrester n’écrit pas la biographie de Virginia : elle a absorbé ses écrits pour mettre en forme un ouvrage littéraire original qui s’inscrit dans les pas de cette créatrice de génie et pose une nouvelle pierre à l’édifice déjà glorieux de l’univers woolfien.

Dans ce livre, vous allez à contre-courant des idées reçues la concernant qui ont véhiculé l’image d’une femme folle, frigide, qui aurait nourri son œuvre de ses troubles.

Son œuvre a été perçue comme telle. Mais je pense qu’il est important, qu’il s’agisse de politique, d’art, de littérature, de remettre en question toutes les idées reçues et de ne jamais entamer un travail avec des a priori. J’avoue qu’autrefois, j’avais marché dans la légende forgée par son neveu Quentin Bell qui avait publié des extraits du journal de sa tante. Sur les six volumes qu’il contenait, il n’en avait publié qu’un seul dont il avait expurgé tout ce qui était féroce à l’encontre de personnes encore vivantes à l’époque. Ses extraits étaient bien choisis, mais ne permettaient pas de saisir au mieux la personnalité de l’artiste. Aujourd’hui que nous disposons de l’ensemble de son journal, nous pouvons lire autrement l’œuvre de Virginia. Il y a aussi Léonard, son mari, qui a commandé et dirigé une biographie de son épouse. C’est de lui que venait l’ensemble de ce que je qualifie de légendaire.

Vous le présentez comme un manipulateur.

Il ne l’était pas totalement. J’ai décidé de partir à la recherche de Léonard, cet homme qui l’a toujours épaulée, qui a toujours été là, mais ce couple pouvait être sans complaisance. Léonard Woolf est un homme qui a eu une vie compliquée. Né dans un milieu juif aisé, il a été un étudiant heureux à Cambridge où il a côtoyé quelques-uns de ceux qui sont devenus de grands intellectuels de leur temps, mais la mort de son père a plongé la famille Woolf dans la misère et sa pauvreté lui est apparue comme un fardeau. Il est devenu fonctionnaire de la Couronne à Ceylan, et n’y a pas été heureux. Il a découvert notamment qu’il n’était pas porté sur la chair et lorsque son ami Lytton lui a suggéré d’épouser Virginia à son retour en Angleterre, il a vu dans cette union la possibilité d’échapper à sa condition. Ces deux individus un peu perdus se sont mutuellement utilisés comme des bouées de sauvetage social. Ils avaient des affinités électives, ils pouvaient s’entendre, travailler ensemble, mais Léonard ne voulait certainement pas transiger sur la notion de devoir conjugal. Ce couple vivra ensemble sans partager le plaisir de la chair. Cependant, même si Virginia écrivait déjà avant de se marier, son œuvre a pu exister grâce à Léonard. Grâce à cette œuvre, grâce à toute la correspondance de Virginia et de son entourage, j’ai pu reconstituer l’univers mental de ces deux personnages. Ils ont connu certains moments de plénitude, d’autres de contentieux croissant. Il ne l’a pas inspirée, il ne l’a pas influencée, mais il l’a laissée librement accomplir son œuvre. Il l’a laissée libre, mais leur vie était certainement difficile à supporter. Mais il lui a été d’un grand appui comme lecteur et éditeur. Il a peut-être même sacrifié une carrière d’auteur pour elle.

Vous essayez aussi dans ce livre de revenir sur certains éléments fondateurs de l’œuvre de Virginia Woolf, et notamment ses relations avec sa famille, son père, ses deux demi-frères.

C’est une chose que l’on a moins racontée. Je pense que le rôle du père a été essentiel dans la formation de Virginia Woolf. Il faisait régner un climat incestueux dans cette maison après la mort de la mère. Il y a quelque chose de très important dans ces relations qui ont hanté Virginia jusqu’à sa mort, elle n’arrivait pas à le dire à haute voix, ni à l’écrire, elle avait honte, terriblement honte.

Vous évoquez aussi de sa part un antisémitisme qui vous navre.

Il est étonnant qu’une femme aussi intelligente qui s’interdisait le moindre préjugé, qui remettait tout en question, ait pu adopter tous les clichés les plus éculés sur les juifs. Elle se considérait comme de gauche, progressiste, antifasciste et véhiculait un antisémitisme primaire dénué de toute réflexion d’autant plus grave et condamnable qu’il provenait d’une femme raffinée, élégante, intelligente. Elle est tombée dans cette fange qui a ouvert les portes aux drames de la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, à l’orée de cette guerre, elle se considère comme juive parce qu’elle a épousé un juif et pense au suicide si les Allemands débarquent.

Votre livre n’est pas une biographie, ou alors elle apparaît comme singulière, vous ne vous attardez que peu sur l’analyse de l’œuvre, vous en faites un tout.

Je n’ai surtout par voulu faire une biographie. Durant l’écriture, j’étais habitée par Virginia Woolf, j’avais l’impression d’être avec elle. Les auteurs ont ce pouvoir qui fait qu’ils nous habitent, c’est le cas avec elle. J’ai essayé de capter l’endroit où elle était et toutes sortes de points de vue extérieurs à elle, provenant de son entourage. Elle était entourée de gens qui possédaient de nombreux masques, notamment ceux du groupe Bloosmsbury avec lequel elle évoluait. J’ai voulu faire tomber tous ces masques et découvrir qui ils étaient vraiment, découvrir leurs vices et ce qui les animait. Je suis avant tout un écrivain, je n’ai rien romancé, rien écrit sans preuve. J’avais cependant la même empathie que celle que l’on a lorsque l’on écrit un roman. J’ai essayé d’approcher la psychologie de Virginia, sans opinion, sans jugement. Au fil de cette écriture, je l’ai rencontrée et j’ai constaté qu’une fusion se produisait entre mon écriture et l’objet de mon récit. Ce n’est pas une biographie, c’est vrai : j’ai voulu recueillir ce qui émane de son œuvre. À partir de ses Mémoires, de ses livres, je suis allée jusqu’à la personne, l’être humain qu’elle était. 

Dans une réponse que V. Woolf fait à Ben, le fils de Vita qui critique l’élitisme du Bloomsbury et pense que les artistes feraient mieux de se lancer dans la politique, elle lui répond : « Des gens qui ont plus de talent que nous n’ont pu changer la société. Auraient-ils eu plus d’influence s’ils avaient pris une part active en politique ? Ou auraient-ils écrit de moins bons poèmes ? Penser est mon combat. » Ne trouve-t-on pas là la clef de son œuvre ?

Absolument, tout est là. Penser est toujours subversif, écrire est toujours politique. C’est son combat avec la vie contre la vie, sa façon de dépasser tout ce contre quoi elle lutte, de dépasser la guerre, de la combattre. C’est son devoir, son but, elle écrit pour se battre.

Vous insistez aussi beaucoup sur l’omniprésence de l’eau dans l’œuvre de V. Woolf, lorsque l’on sait qu’elle se suicidera, peut-être saisie par cette obsession.

Il est toujours délicat de porter de tels jugements, pourtant, la rivière, l’eau et la noyade parcourent tous les écrits de Virginia. Elle est subjuguée, aimantée par la rivière. La présence de l’eau prend chez elle une dimension extraordinaire.

Vous écrivez enfin que Virginia a été la victime, comme Van Gogh, Artaud, Poe, Nietzsche, Baudelaire… d’absence de respect.

Deux de mes précédents livres s’achevaient déjà sur ce mot : Respect. Pour moi, ce mot est majeur, il faut le placer avant amour pace que l’amour est facile. Le respect ne s’invente pas, le mépris de l’autre est nocif. Virginia elle-même pouvait manquer de respect pour certains. Mais il est sûr que Virginia en a profondément manqué. De la part de Léonard notamment, mais de l’ensemble de son entourage en général. Ce qui est terrible, c’est que tous ceux qui ne sont pas respectés se regardent eux-mêmes comme ils sont regardés et déforment leur image avec le miroir que leur tendent les autres. Ils se croient inférieurs, le regard de l’autre devient le leur et ils se tuent. Tous ceux que je nomme, je les considère comme des « suicidés de la société », ils sont artistes, créateurs, ils sont déconsidérés parce qu’ils sont différents. Virginia était aussi admirée qu’elle était méprisée. Elle avait envie d’être acceptée et assimilée comme elle était, tout en sachant qu’elle était différente et, en cela, exceptionnelle !



 
 
D.R.
« Penser est toujours subversif, écrire est toujours politique. » « Pour moi, le respect est un mot majeur, il faut la placer avant amour pace que l’amour est facile »
 
BIBLIOGRAPHIE
Virginia Woolf de Viviane Forrester, Albin Michel, 2009, 352 p.
 
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