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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Éric-Emmanuel Schmitt : « L’optimisme est la seule façon d’apaiser la douleur »
Connu d’abord pour ses pièces de théâtre, Éric-Emmanuel Schmitt s’est imposé en une douzaine d’années sur la scène littéraire. Rencontre à Paris avec un auteur adulé du grand public et déjà traduit dans quarante langues.

Par Georgia MAKHLOUF
2009 - 01

Né en 1960, ce normalien agrégé de philosophie s’est d’abord fait connaître au théâtre. La nuit de Valognes, variation moderne du mythe de Don Juan, l’a révélé en France en 1991, puis vient Le visiteur en 1993 qui remporte trois Molière, lui assure un triomphe et lui permet de quitter son poste de maître de conférence pour se consacrer entièrement à l’écriture. Variations énigmatiques, créée en 1996, est sa pièce la plus jouée. Son Cycle de l’invisible regroupe plusieurs récits, également joués au théâtre, dont M. Ibrahim et les fleurs du Coran et  Oscar et la dame rose. Après Ma vie avec Mozart et Odette Toulemonde, il vient de publier Ulysse from Bagdad. Dans ce dernier roman, il fait le récit de l’errance de Saad Saad qui veut quitter Bagdad enfoncée dans le chaos pour gagner Londres dont il rêve. Ulysse moderne, il devra lui aussi éviter d’écouter le chant des sirènes (un groupe de rockeuses), se soustraire à la cruauté d’un geôlier cyclopéen ou s’arracher aux bras amoureux d’une nymphe sicilienne. On retrouve ici la manière de conteur propre à Schmitt, son parti pris esthétique de la simplicité et sa volonté de s’appuyer sur des histoires pour interroger la condition humaine, pour regarder le monde en philosophe. Et si on peut regretter que le nom de son héros soit maladroitement traduit (Saad est censé renvoyer à l’espoir, et sa transcription en anglais, à la tristesse : « sad » ), on ne peut qu’être touché par sa capacité d’empathie, par sa faculté à adopter ici le point de vue de l’autre, le migrant, le clandestin.

Pourquoi avez-vous choisi de vous intéresser à l’Irak ? Est-ce parce que ce pays vous tient à cœur pour une raison particulière, ou parce qu’il vous paraît emblématique du chaos du monde d’aujourd’hui ?

C’est un peu ça en effet. Je voulais choisir un pays qui soit le lieu d’une constante tragédie, et l’Irak était ce pays ; il a connu une dictature sanguinaire puis une libération qui est passée, et passe encore aujourd’hui, par la guerre et le chaos. Sa tragédie est que ce pays est porteur d’une culture millénaire, mais que depuis des années, on ne le regarde plus qu’au travers du prisme de ses drames, de ses excès, de cette actualité qui ne met en avant que ses dysfonctionnements.

Et ce titre en anglais, est-ce la voix du héros que vous nous donnez à entendre ?

Ulysse est le premier héros européen. En choisissant un tel titre, je voulais signifier d’emblée mon intention de tracer un pont entre l’Orient et l’Occident, je voulais évoquer un voyage qui relie ces deux mondes. Par ailleurs, le choix d’un titre « métèque », linguistiquement impur, d’un titre qui est lui-même une sorte de chaos linguistique, c’est aussi une façon de faire référence à Babel, et au chaos qui en a résulté. Le sujet de mon livre, c’est le bouleversement, la complexité de nos identités. Saad, le héros, est tout à la fois musulman, irakien, libéral et pacifiste. Il est un composite de plusieurs pôles identitaires qui peuvent chacun provoquer des réactions différentes dans les situations dans lesquelles il se trouve plongé. À plusieurs reprises, il aurait pu opter pour la simplification, il aurait pu, à un moment, devenir fanatique, laisser parler la haine en lui. Mais il refuse cette simplification, il accepte sa complexité et, de ce fait, il est condamné à l’errance.

Tout au long de votre livre, on peut noter des critiques assez virulentes à l’encontre de la politique occidentale et du monde occidental en général. Vous vous élevez contre l’embargo qui n’a fait qu’enfoncer le peuple irakien dans le malheur tout en renforçant ses dirigeants, vous stigmatisez les démocraties occidentales qui utilisent leurs administrations pour bloquer les démarches et dénier leurs droits à ceux qui les réclament, vous condamnez une Europe qui adore les massacres, les bombes et l’odeur de la poudre. Vous adoptez ici un discours politique assez inhabituel dans le reste de votre œuvre.

Comme dans tout ce que je fais, le discours politique a sa source dans une dimension philosophique et morale. Mon discours n’est jamais purement politique, il est toujours inspiré par la morale et par un humanisme philosophique. Cela dit, cette remontée aux principes moraux a suscité dans mon livre une charge assez virulente contre l’Europe qui m’a surpris moi-même. Cette sévérité vient de ce que j’ai emprunté le point de vue de l’autre ; j’ai écrit du point de vue de Saad, ce qui m’a fait vivre de vrais moments de paradoxe. Je suis un Européen convaincu, je suis convaincu que l’Europe doit se construire comme réponse aux guerres qui l’ont déchirée. Et en même temps, en adoptant le point de vue de l’autre, je me suis engagé dans une charge contre l’Europe comme lieu paradoxal qui a inventé l’humanisme et l’a violemment nié à travers les deux guerres mondiales et la Shoah. Nous, les Européens, aimons nous croire habités par l’idée de paix alors que nous appartenons au lieu le plus belliqueux du monde. En tant qu’intellectuel, je participe à l’oubli de cette identité meurtrière. Les intellectuels sont comme les paravents qui font oublier la réalité, c’est-à-dire l’appétit de sang, de pouvoir et d’argent qui caractérise l’Europe. Nous professons des idées généreuses qui servent les intérêts de ceux qui n’ont pas d’intentions généreuses. J’en suis parfaitement conscient. Il ne faut pas être dupe de ce que l’on raconte. Il importe de rester lucide.

Parlant de L’Odyssée, vous écrivez que, Homère étant aveugle, son œuvre prouve que l’on écrit mieux avec l’imagination qu’avec les yeux. Est-ce une façon de parler de vous, de votre méthode de travail ?


En effet. Pour écrire un texte comme celui-là, je fais trois choses. Tout d’abord, je me documente. C’est le plus facile à faire, mais là, je ne suis pas vraiment responsable de la qualité des informations que je recueille. Ensuite, je parle avec des gens, je fais des rencontres. La qualité de la relation de confiance que l’on parvient à établir est alors cruciale. Par exemple, j’ai parlé avec beaucoup d’Irakiens et autres migrants, rencontrés à Bruxelles où ils sont nombreux. Enfin, je m’appuie sur la connaissance par l’imagination, c’est-à-dire sur l’empathie, et c’est là le principal de la méthode. J’ai rencontré Naguib Mahfouz au Caire. Il avait lu et aimé M. Ibrahim et les fleurs du Coran. Nous avons longuement échangé autour de cette question, la connaissance par l’imagination. Lui aussi procédait de la sorte. Assis au café, il observait les clients, les passants, et il entrait dans leur intériorité par l’imagination. De même lorsque j’observe des gens, je suis capable de rentrer chez eux par l’imagination, et de me figurer comment est leur intérieur, quels meubles ils ont, ce qu’ils mangent... Je m’imprègne de tout cela et puis j’écris.

Votre livre se termine sur une note d’espoir. Vous êtes coutumier du fait. Vous avez souvent affirmé votre optimisme. Vous avez écrit ceci, dans un article récent : « J’ai pressé le malheur jusqu’à en extraire un jus inattendu : l’optimisme, un optimisme lucide. » Vous êtes donc, à contre-courant de l’époque, un incorrigible optimiste ?


Mon optimisme est, en effet, le fruit d’expériences malheureuses. Il n’est pas dû à l’ignorance mais à l’expérience du tragique et du mal. Il est une réaction à la douleur et à la bêtise, il est même la seule façon d’apaiser la douleur. Mon optimisme part donc du même constat que le pessimisme, à savoir que le monde est sans cesse traversé de violence, de non-sens et de souffrance. Cette expérience du tragique, c’est à la fois par l’empathie que je la fais, ou par le biais de ce que j’ai pu vivre moi-même de la condition humaine à travers le deuil, la maladie, la trahison, ou mes propres fautes. C’est donc une expérience à la fois externe et interne du mal. Face à tout cela, je fais preuve de volontarisme et de pragmatisme parce que je ne vois pas l’utilité du pessimisme, et encore moins l’utilité de la contagion du pessimisme. Notre époque se complaît dans le pessimisme alors que toutes sortes de signes d’espoir existent. L’élection américaine est l’un de ces signes. Les Américains ont voté moins pour un homme que pour l’optimisme de sa profession de foi : « Yes, we can ». Les Américains sont d’ailleurs fondamentalement plus optimistes que les Européens. La grande culture européenne est pessimiste. On ne peut plus croire à Hegel et au progrès après Auschwitz. On vit dans une époque où il y a une prime au cynisme et au pessimisme. Le pessimisme est quasi idéologique, on voit tout au travers de ce prisme. Je me suis fait attaquer pour mon optimisme et je me suis rendu compte de la force du préjugé pessimiste. Néanmoins, je préfère avoir confiance plutôt que peur. Disons que je suis un néo-optimiste.

L’expérience du divin a souvent été au cœur de votre œuvre, comme dans les livres qui composent le Cycle de l’Invisible. Par ailleurs, vous avez écrit une thèse sur Diderot, ce philosophe matérialiste « qui rencontre Dieu par hasard ». N’est-ce pas aussi votre cas ?

Cette phrase en effet s’applique davantage à moi qu’à Diderot. Même si je n’ai jamais été un philosophe matérialiste. Je suis un philosophe athée qui a rencontré Dieu par hasard. Et pourtant la notion de hasard me semble problématique ici. Était-ce par hasard ? Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’est un acte libre et ce qui est prédestiné. J’ai besoin de croire à ma liberté, mais peut-être que je ne fais que subir un destin. Entre Spinoza qui croit au destin et Descartes qui est le philosophe de la liberté, je ne sais pas choisir. Ai-je rencontré Dieu par hasard ou avais-je rendez-vous ? Ce que je sais, c’est que j’y suis allé de toutes mes forces. Cette nuit-là dans le désert, j’ai fait en sorte de me perdre. Avais-je une prémonition ? Jusque-là j’étais athée, violemment, douloureusement même. On se refuse souvent à croire parce que ce serait trop pratique de croire. On se dit : je ne crois pas parce que ça m’arrangerait bien de croire, parce que tout me porte à croire. La foi est perçue par les intellectuels comme un médicament contre l’angoisse, et donc comme un leurre. Ensuite, il y a un deuxième état de la réflexion. On se dit : ce n’est pas parce que ça me fait du bien que c’est faux. On dépasse le : ça m’arrangerait de croire, donc je ne crois pas.


Pour revenir à Diderot, vous avez dit qu’il était votre modèle d’écrivain. Et vous avez écrit qu’il était quelqu’un qui « flirte avec les idées mais jamais ne les épouse ». Vous sentez-vous proche de lui à cet égard ?

Disons qu’à la différence de Diderot, je flirte avec les réponses mais je suis marié avec les questions. On a besoin de répondre aux questions pour agir, pour avancer. Mais toutes les réponses, si nécessaires soient-elles, sont provisoires. Je suis précautionneux quand il faut affirmer. La faculté de l’être humain, c’est d’être habité par la question et non pas d’apporter des réponses. Je n’épouse aucune réponse parce qu’aucune réponse n’épuise la question. La question nous rend fraternels alors que la réponse nous rend ennemis.

Parlant de votre travail d’écrivain, vous dites être un « écrivain de premier jet ». Voulez-vous revenir là-dessus ?

Je compose lentement. Je réfléchis longtemps, parfois pendant des mois, avant d’écrire. J’ai besoin de rêver mes livres pendant très longtemps avant de les écrire. Pendant cette période de gestation, je ne prends pas de notes, je me dis que si j’oubliais quelque chose, c’est que cette chose n’était pas essentielle, je fais confiance à mon cerveau d’écrivain. Même si une phrase formidable me vient, je ne la note pas, parce que je ne suis pas un écrivain à phrases. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter des histoires et de construire des personnages qui palpitent. Et c’est pourquoi le cinéma m’attire tant. Mais rédiger n’est pour moi qu’une formalité. Écrire compte moins pour moi que raconter. J’ai toujours bien écrit. J’ai toujours eu une virtuosité d’écriture dont je me suis d’ailleurs longtemps méfié. Cette virtuosité était suspecte à mes yeux parce qu’il me semblait que je n’avais rien à dire. Ce n’était pas mûr. C’est pourquoi j’ai écrit tard, à 30 ans. Avant de trouver ma propre écriture, je me suis frotté au pastiche pour lequel j’ai une grande habileté. Et ma capacité à adopter toutes les voix m’a fait douter d’en avoir une en propre. Puis quand j’ai trouvé mon écriture, une écriture serrée, tendue, minimaliste, elle ne correspondait pas forcément à mes goûts littéraires, mais c’était la mienne et je ne pouvais pas tricher.

Vous avez souvent affirmé que votre projet d’écrivain était de réconcilier le littéraire et le populaire. Pourquoi cela ?

Cette notion de « populaire » m’est tombée dessus comme un reproche. On m’a stigmatisé, car dans certaines bouches, populaire n’est pas un terme positif. Pour moi, populaire veut dire être aimé d’un grand nombre de personnes, toucher le cœur des gens, et de cela je suis fier. Il y a une volonté en moi, inscrite dans mon histoire, car venant d’une famille modeste, je n’ai jamais voulu trahir cette origine et écrire des choses qu’ils ne pourraient pas lire. L’ascenseur social a fonctionné pour moi, mais je ne voulais pas que ça me conduise à l’amnésie. Mes deux grand-mères ont lu mes premiers livres et ont pu suivre mes premières pièces, et c’est une chose très importante pour moi. J’ai une fidélité à ce milieu de mes origines. À quoi bon s’élever si on ne peut pas partager, découvrir des univers intéressants si on ne peut y emmener les autres ? Mais dans le même temps, je ne pouvais pas trahir la catégorie des intellectuels à laquelle j’appartiens aussi. Il me fallait donc construire des récits à plusieurs couches qui puissent toucher des lecteurs intellectuels comme des lecteurs plus simples. Je tire une grande fierté d’avoir des lecteurs non cultivés, chauffeurs de taxi, personnes âgées, adolescents ou encore des gens qui n’ont pas fait d’études... Tout cela est une preuve que je n’ai pas trahi.


 
 
© Basso Cannarsa / Opale
« On vit dans une époque où il y a une prime au cynisme et au pessimisme. » « Pour moi, populaire veut dire être aimé d’un grand nombre de personnes, toucher le cœur des gens, et de cela je suis fier. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Ulysse from Bagdad de Éric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 309 p.
 
2020-02 / NUMÉRO 164