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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Pascal Bruckner ou l’éloge de la différence
Essayiste et romancier, Pascal Bruckner est une figure incontournable du paysage littéraire français. Il est l’auteur de Lune de fiel (adapté à l’écran par Roman Polanski), de Voleurs de beauté (prix Renaudot 1997) et de La Tentation de l’innocence (prix Médicis de l’essai 1995). Il nous revient avec un conte surprenant : Mon petit mari.

Par Laurent BORDERIE
2008 - 03
Les romans de Pascal Bruckner semblent aussi légers que ses essais sont sérieux. Pourtant, l’histoire de Léon et Solange est un remarquable pamphlet qui peut faire aussi très mal. Mon petit mari se lit comme un conte, un conte cruel, vif, qui unit un couple extraordinaire. Le jour de leur mariage, tout le monde se gausse de Solange qui a choisi un aussi petit mari. Léon mesure 1 m 66 et sa dulcinée est une géante qui dépasse 1 m 80. Si l’opinion publique s’interroge, les deux époux vivent un mariage plus qu’épanoui. Pourtant, dès la naissance de Baptiste, Léon perd 30 centimètres, il diminue d’autant lors de l’arrivée de Betty et lorsqu’une paire de jumeaux se présente, le pauvre père de famille n’excède pas le décimètre. « Ces petits naissent à vos dépens. Ils vivent pour vous effacer », lui assure le docteur Doublevu. Comment survivre dans l’enfer d’une famille de géants, se déplacer dans un appartement qui semble faire des kilomètres carrés ? Un conte qui dénonce une humanité qui ne supporte pas la différence.

Ce n’est pas votre premier conte, pourquoi utilisez-vous ce genre littéraire ?

Le conte est un genre littéraire passionnant auquel j’aime m’astreindre quelquefois : j’ai déjà écrit  Divin enfant  et  Ogres anonymes qui racontent toujours des histoires un peu folles que le roman ne pourrait pas admettre. La littérature est plurielle, les genres littéraires sont légion. Autant de styles, autant de messages ! Le conte, parce qu’il demeure imprécis, souvent difficile à dater, permet de délivrer un message différent, mieux encore, une morale difficile à définir que les lecteurs dessinent. Chacun y trouve sa propre pâture. Ce genre a été particulièrement utilisé par les philosophes des Lumières parce qu’il laisse libre court à la fantaisie. Dans une société où la censure existe, le conte libère son auteur. Candide est toujours réimprimé, lu, apprécié. Le conte possède cette dimension qui lui permet d’échapper à la réalité et de s’y inscrire.

Dans votre épilogue, vous assurez être passionné par la tradition littéraire de la transformation des corps qui appartient à l’histoire de la littérature. Qu’est-ce qui vous fascine autant dans ces transformations ?

La métamorphose du corps est en effet un sujet de création passionnant. On le sculpte, on utilise une matière malléable, on ne le maîtrise pas toujours. Les enfants grandissent sans pouvoir agir sur leur corps, dans la crainte ou l’envie. On le transforme souvent, à tout âge grâce à certains procédés. Je trouve que le corps est à l’image du destin, l’homme ne le maîtrise pas. Rappelons-nous, nous étions des enfants entourés de nos parents qui nous semblaient des géants et déjà nous sommes dans Gulliver et le monde de Swift, chez Rabelais aussi. La transformation des corps possède une tradition littéraire très riche que l’on constate aussi au cinéma. Combien de films avons-nous aimés qui présentaient un homme qui rétrécissait, qui mettaient en scène des insectes communs frappés de gigantisme ? La différence de taille est à elle seule révélatrice de la métaphore de l’exclusion. On pourrait même dire le début du racisme ou de la marge. Il existe aux États-Unis un lobby d’hommes de petite taille qui demandent à pouvoir profiter des mêmes droits que ceux de taille normale. On nourrit des procès contre les hommes petits, le président Nicolas Sarkozy est d’emblée apparu coupable parce qu’il n’était pas dans la norme. Dans Mon petit mari, je fais l’éloge de la différence. Pour être petit et perdre 30 centimètres chaque fois que lui naît un nouvel enfant, Léon n’en est pas moins un homme, un vrai, que sa femme désire et qui l’honore jusqu’au moment fatal où plus rien ne sera supportable entre eux. Solange s’épanouit dans la maternité alors que son mari s’étiole jusqu’à disparaître. Il n’assume pas ce rôle de père et ne trouve son salut que lorsqu’il quittera son appartement et cette tribu dont il est l’origine.

Après Lune de fiel qui explorait la passion du couple jusqu’à sa propre destruction, Divin enfant  qui dénonçait la tyrannie de l’enfance, vous vous attaquez à la famille et à la place réservée aux hommes qui n’assument rien de leur paternité, jusqu’à disparaître.

Je n’avais pas pensé qu’il y avait une telle graduation, mais c’est vrai. J’appartiens à la génération « Famille je vous hais », celle qui a lu  Les nourritures terrestres  et a cru se reconnaître dans les propos de Gide. C’est vrai, ces trois livres peuvent dire la même chose, mais la morale contenue dans les contes appartient aussi aux lecteurs et à eux seuls. Léon rétrécit à chacune des naissances de ses enfants. Cette peur de l’engagement est très moderne. Nous avons tous peur de tout ce que les relations conjugales peuvent faire peser sur nous. Bien entendu, cela a toujours existé mais n’appartenait qu’à une rare partie de la population ; aujourd’hui ce phénomène de montée de l’individualisme est massif et je crains qu’il ne soit devenu un mal de société. En France, il y a 8,5 millions de célibataires. Ces gens ont fait le choix de la solitude. Je crois que  Les nourritures terrestres  est devenu la bible de l’individualisme moderne. Les gens semblent avoir peur de l’engagement, du fardeau de l’autre et de ceux qu’ils engendreront. Nous sommes obligés de choisir un destin, et Léon, comme beaucoup, ne le fait pas, il n’assume pas de devenir père. Nous sommes dans l’obsession du non-choix, parce que nous voulons choisir notre destin.

Vous avez appartenu à ce courant littéraire très agité dans les années 70 des nouveaux philosophes auquel appartenaient notamment Finkelkraut ou Bernard-Henri Levy. Qu’en reste t-il aujourd’hui ?

À posteriori, contrairement à mes petits camarades de l’époque, je n’avais jamais été ni marxiste ni communiste, je n’avais pas de comptes à régler, je n’épousais aucune idéologie. La France de l’époque vivait sous la coupe de l’intelligentsia communiste et les nouveaux philosophes sont apparus comme les ennemis de ces régimes totalitaires. À présent que l’ennemi politique a disparu, il ne reste plus qu’une allergie au totalitarisme sous toutes ces formes qui anime ceux que l’on appelait à l’époque « les nouveaux philosophes. » Moi j’étais juste de gauche et libertaire. J’ai été assimilé à ce courant lorsque j’ai publié Le sanglot de l’homme blanc en 1983, un essai qui réglait quelques comptes avec la vision occidentale du colonialisme.

En 1983 avec Le sanglot de l’homme blanc puis en 2006 avec Tyrannie de la pénitence, vous avez jeté un pavé dans la mare de la bonne conscience. Les idées évoluent-elles si lentement ?

Les traits dominants demeurent en Occident. Nous confondons l’auto-examen avec la dévastation et la haine de soi. La culture de la honte est toujours dominante et existante dans notre gauche. Elle est aussi très chrétienne. Certaines mentalités nous empêchent de voir la vérité et masquent les réalités. La mauvaise conscience occulte ce que nous n’avons pas su voir et notamment l’émergence de toutes ces puissances venues d’Asie qui investissent chez nous. Il y a désormais un renversement du monde. La mauvaise conscience de l’Occident enrobée de vanité et de supériorité ne nous a pas permis de voir la vérité. Les anciens pays colonisés ou méprisés vont désormais jouer à jeu égal, voire supérieur, avec nous. Dans mes essais, je pense avoir fait quelque chose de très classique, à savoir démasquer nos vices, cachés derrière nos vertus affichées.

Le président Sarkozy veut jeter les premières bases d’une union méditerranéenne ; qu’en pensez-vous ?

J’écoute avec sympathie, mais je me demande si cette idée est aussi généreuse que générale. Un foisonnement culturel est en germe. L’espace existe depuis toujours et est un berceau fabuleux qui a donné le jour à des civilisations, des guerres, des conflits, des blessures, tous les liens sont là qui permettent de penser le meilleur. Mais je me demande si l’on peut concilier cela à une politique d’immigration restrictive. C’est une bonne intention, les citoyens doivent dessiner eux-mêmes cet espace. Cela se fait déjà par la culture sous toutes ses formes. Comment rejeter une idée aussi généreuse ?


 
 
D.R.
« Je crois que  Les nourritures terrestres est devenu la bible de l’individualisme moderne. Les gens semblent avoir peur de l’engagement, du fardeau de l’autre et de ceux qu’ils engendreront »
 
BIBLIOGRAPHIE
Mon petit mari de Pascal Bruckner, Grasset, 212 p.
 
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