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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
William Boyd : « J’aimerais que la fiction colonise le réel »
Considéré comme l’un des plus grands écrivains anglo-saxons, William Boyd est l’auteur de romans, de nouvelles et de scénarios. Rencontre à Londres autour de son dernier roman, La vie aux aguets, pour évoquer des thèmes aussi variés que l’écriture, la guerre, l’espionnage, l’identité et le cinéma.


Par Natalie LEVISALLES
2007 - 06



Dans son neuvième roman, La Vie aux aguets, William Boyd nous raconte la vie d’une jeune femme devenue espionne pendant la Deuxième Guerre mondiale, les amours, trahisons et manipulations afférentes, et les conséquences lointaines de cet épisode. Le lecteur y apprendra qu’il ne faut jamais se fier aux apparences et qu’on ne connaît jamais complètement  les autres, même quand ils nous sont extrêmement proches.

La Vie aux aguets n’est pas votre premier roman dont les héros sont des espions. Qu’est-ce qui vous intéresse tant chez eux ?

C’est lié à la question de l’identité, qui m’intéresse depuis longtemps et qui était déjà au centre de mes quatre derniers romans. Peut-on être quelqu’un d’autre ? Combien de personnes y a-t-il dans une personne ? Écrire un roman d’espionnage est une manière de m’interroger sur la duplicité, sur les changements d’identité. Parce que c’est précisément ce que font les espions : ils mènent une double vie, ils deviennent quelqu’un d’autre. La vraie différence, je pense, entre le monde des espions et le nôtre, c’est que c’est un monde sans confiance. Un être humain ne peut pas vivre s’il n’a pas confiance dans les autres. Et pourtant, pour survivre, un espion doit évoluer dans un monde où tout le monde est potentiellement suspect, où l’émotion dominante est la méfiance. Pour moi, c’est difficilement imaginable, voilà peut-être pourquoi j’y reviens tout le temps. Comment peut-on vivre constamment comme ça, comment peut-on toujours se méfier, ne jamais se détendre, être en permanence aux aguets ? Je pense que le jour où on prend la décision fondamentale de passer d’un monde où on fait confiance à tous à un monde où on ne fait confiance à personne, toute la vie est changée, toute rencontre est chargée de méfiance, toute intimité devient suspecte, on ne peut plus se laisser aller, on ne peut plus être sincère.

Ce roman parle aussi de trahison, personnelle et politique. Un personnage dit:  « C’est aussi simple de haïr ce pays que de l’aimer. »

Pour s’en tenir à l’aspect psychologique, il y a une grande différence entre un espion et un traître : on peut devenir espion pour les meilleures raisons du monde, les plus admirables, trahir son pays est plus complexe. Un de mes personnages dit : « Il y a trois raisons pour trahir son pays : l’argent, le chantage et la vengeance. » Je pense qu’il y a dans la vengeance des motivations très complexes, on peut haïr ce que fait son pays, mais le mot clé est « haine », dans toute vengeance, il y a un élément de haine. Je pense en particulier à nos célèbres traîtres britanniques de la guerre froide, les « Cinq de Cambridge ». C’étaient tous des jeunes gens issus d’un milieu très privilégié, très bourgeois, qui avaient fait d’excellentes études. Je n’ai jamais lu d’explication vraiment convaincante sur les raisons pour lesquelles ils ont trahi, et en particulier Kim Philby, le plus fort d’entre eux, qui a failli être arrêté à Beyrouth dans les années cinquante. Dans les années 30, il était communiste, il a rejoint les services secrets britanniques en 1941, il a travaillé pour l’URSS pendant la Deuxième Guerre mondiale, et il a continué après, comme agent double, avec beaucoup de succès. En poste à Washington, il a fait passer une partie des secrets nucléaires américains vers l’URSS, c’était un agent secret très important pour les Russes. À la fin des années 50, il travaillait à Beyrouth et c’est de Beyrouth que, en 1963, il est passé à l’Est et est parti pour Moscou à partir du Liban. C’est un homme intéressant : pendant vingt-deux ans, il a été un cadre très respecté des services secrets britanniques, mais c’était un traître, il menait une double vie que personne ne soupçonnait. Pourquoi a-t-il trahi son pays pendant si longtemps ? Je ne crois pas que ce soit par idéologie, en 1963, personne ne pouvait dire que l’espoir de l’humanité reposait sur la Russie communiste. Pour moi, c’est la haine de leur pays qui animait ces jeunes gens issus de l’establishment. Si on se souvient de ce qu’était l’establishment britannique des années 40, un pouvoir décadent et méprisant, c’était très facile de le haïr, même si on en faisait partie. Aujourd’hui encore, quand on voit certains aspects de ce monde, les privilèges, le snobisme, l’élitisme, le sentiment de classe et cette ambiance d’hommes entre eux, ce n’est pas très attirant ; pour moi, la haine est une explication très plausible.

D’où vient cette obsession pour la question de l’identité qu’on retrouve dans vos derniers romans ?
 
C’est peut-être lié à mon enfance. Je suis né en Afrique, quand j’étais là-bas, j’étais un étranger, mais quand je suis revenu en Grande-Bretagne à l’âge de neuf ans, je ne me sentais pas du tout britannique. Chez moi, c’était l’Afrique. À cause de ce déracinement peut-être, je me suis toujours senti comme quelqu’un d’extérieur qui regardait à l’intérieur. La plupart des gens savent d’où ils viennent, d’où vient leur famille. Moi, quand on me demande d’où je viens, je ne peux pas me contenter de dire que je suis britannique, c’est plus compliqué. C’est donc de mon enfance que me viennent cette curiosité et ces interrogations. Comment définit-on son sentiment de soi? Suis-je la même personne que l’adolescent que j’étais à 18 ans ? À livre ouvert était une enquête sur un homme qui a une longue vie et qui est en fait différentes personnes aux différents moments de sa vie. Dans le roman que je suis en train d’écrire, je m’intéresse à un jeune homme qui perd tout ce qui fait son identité sociale : sa maison, son passeport, son téléphone portable, sa carte de crédit, il se retrouve à Londres, sans rien. Qu’est-ce qui se passe quand on vous prend tout ça ? Comment vit-on dans cette situation ? On mendie ? On vole ? On devient une sorte d’animal ? C’est ce que je suis en train d’explorer.


La Vie aux aguets est aussi un livre sur les relations entre réalité et fiction ?

 Trois de mes derniers livres – Les Nouvelles Confessions, Nat Tate : un artiste américain, À livre ouvert – étaient déjà des tentatives pour explorer la frontière, très floue, entre réalité et fiction. Mon ambition est de prendre le monde de la fiction pour coloniser le monde du réel, mais aussi d’utiliser le document, la mémoire, pour rendre la fiction plus puissante, parce que j’ai vraiment la conviction que la vérité sur notre vie et notre société est dans les romans, pas dans les journaux ni les livres d’histoire. Je pense d’ailleurs que c’est au roman que les gens s’adressent pour avoir des certitudes sur la condition humaine. Je viens de lire une biographie de Tchekhov, elle est excellente, j’y ai appris beaucoup de choses, mais j’ai écrit une nouvelle dont Tchekhov est le personnage central, et je pense que, d’une certaine manière, ma nouvelle donne une idée plus juste de l’homme qu’il était. C’est la différence entre la vérité de la fiction et la vérité de la réalité. Paradoxalement, la vérité de la fiction est probablement plus exacte que celle de la réalité, que tout ce qu’un historien peut apporter, en tout cas quand il s’agit d’êtres humains, de motivations humaines.

Vous avez été témoin de la guerre du Biafra quand vous aviez dix-sept ans. Est-ce pour cette raison qu’il y a une guerre dans quasiment chacun de vos romans ?

Certainement, c’est un événement qui m’a profondément choqué, une sorte de chemin de Damas après lequel tout a changé. Je croyais savoir ce qu’était la vie, j’avais entre dix-sept et dix-neuf ans, en fait je ne savais rien du tout. J’ai été témoin de cette guerre en Afrique, je n’ai jamais vraiment couru de danger, mais j’avais des amis dans l’armée du Biafra. Ce que j’ai vu et vécu était complètement différent de ce que m’en avaient dit les livres et la télévision. J’ai compris à quel point la vie est précaire, fragile. Dans une guerre, on voit la condition humaine de manière très claire : le hasard, l’arbitraire, la chance et la malchance, la cruauté. J’ai compris que l’image que les romans, les films, la télévision m’avait donnée de la guerre était totalement fausse. Cela m’a poussé à écrire des romans qui prendraient en compte ma vision de ce qui était arrivé. Mon second roman, Comme neige au soleil, est très inspiré par la guerre du Biafra. Voilà pourquoi, sans doute, la guerre revient encore et toujours dans mes livres. Mais il est vrai aussi que la guerre est partout autour de nous, on ne peut ouvrir un journal, ou allumer la télévision sans entendre parler d’un conflit, en Serbie, au Timor, au Liban, c’est omniprésent dans la texture quotidienne de notre vie.

Vous écrivez des romans, des nouvelles, des scénarios. En quoi sont-ce des exercices différents ?

Je suis essentiellement un romancier. Il me faut trois ou quatre ans pour inventer et écrire un roman, mais, pendant ce temps, comme beaucoup d’écrivains britanniques, j’écris beaucoup d’autres choses. J’écris des articles et des scénarios, j’ai réalisé un film. Cette semaine par exemple, j’ai écrit une critique pour le Spectator, je viens de finir un film sur la BBC sur les grandes explorations du XIXe siècle et un court livret d’opéra. Dans ce pays, c’est une tradition : Dickens, Trollope, Thackeray, tous ces grands écrivains victoriens, avaient une énergie incroyable : ils ont fixé la norme sur ce qu’on fait quand on est un écrivain britannique : on travaille tout le temps !

Vous dites que, quand vous écrivez des nouvelles, vous expérimentez des formes que vous utilisez ensuite dans les romans.

Dans mes nouvelles, je fais surtout des expériences sur la structure, j’essaie des récits non linéaires, des chronologies brisées, des journaux intimes, j’essaie différentes voix, des voix de femmes notamment, pour voir comment ça marche. Le personnage principal de À livre ouvert est d’abord apparu dans une nouvelle, cinq ans avant le roman. Mes nouvelles sont comme un labo où je fais des expériences, un gymnase où je fais des exercices. Sur vingt pages, je prends des risques que je ne saurais prendre sur trois cents pages. Mais il y a aussi certaines idées qui ne peuvent être que des nouvelles. J’ai écrit une nouvelle sur Tchekhov, Le pigeon, mais je n’aurais pas écrit de roman sur le sujet. Pendant des années, j’ai aussi inventé, dans mes nouvelles, des épisodes fictifs de la biographie de personnages réels, Tchekhov, Brahms, Wittgenstein, c’était une façon d’explorer la vie de gens qui m’intriguaient.

Quand vous étiez jeune, vous vouliez être peintre. Pourquoi avez-vous changé de voie ?

Quand j’étais enfant, je m’intéressais au dessin et à la peinture, je dessinais et peignais bien, j’étais dans un milieu très marqué par les arts plastiques, les sœurs de ma mère étaient graphistes. Je pensais que je pourrais faire une école d’art et devenir peintre, mais mon père m’en a très fermement dissuadé. J’aurais peut-être dû me révolter, mais je ne l’ai pas fait, je me suis tourné vers la littérature et j’ai commencé à penser que je pourrais devenir écrivain. Mais j’ai gardé un pied dans ce monde, j’écris beaucoup sur la peinture, j’ai fait partie du conseil d’administration d’une revue d’art pendant des années, je ne peins plus vraiment, mais je dessine.

Vous écrivez des scénarios, vous avez réalisé un film. Ce langage visuel a-t-il à voir avec votre intérêt antérieur pour la peinture?

En fait, je crois que penser en images est assez naturel pour tout le monde. Les gens me disent : « Ce que vous écrivez est très cinématographique », mais je ne suis pas d’accord, tout ce qui est dans le cinéma a d’abord été dans le roman, bien avant que le cinéma ne soit inventé, c’est le cinéma qui emprunte au roman. J’adore pourtant aller au cinéma. J’adore ça depuis les premiers films que j’ai vus adolescent – MASH, Chinatown (que j’ai dû voir 15 ou 20 fois), les premiers Woody Allen, Polanski, certains Scorcese et, aujourd’hui, Mike Leigh, Ken Loach ou Wong Kar Wai. J’aime aussi le cinéma parce que c’est une immense satisfaction de voir son travail transformé en images. Et c’est très bon pour moi de travailler avec d’autres, j’aime les collaborations, j’aime cette entreprise qui consiste à essayer de faire un film. Mais, en termes de satisfaction artistique, ça n’a rien à voir avec le roman. Je suis très fier de La Tranchée, un film sur la guerre de 14 que j’ai écrit et dirigé, c’est exactement le film que je voulais faire, ce qui est une chose très inhabituelle à dire, parce que le monde du cinéma est un monde de compromis, alors qu’on n’a pas besoin de faire des compromis dans un roman, mais ça n’est pas comparable avec l’écriture d’un roman. Quand on travaille dans les deux formes artistiques, on est très conscient des limites du cinéma. Le cinéma, c’est globalement de la photo : il y a un point de vue, celui de l’objectif de la caméra, et c’est très difficile de briser cette objectivité, cet objectif, alors que dans le roman, la subjectivité vient sans effort. Dans le cinéma, la subjectivité est difficile à atteindre, il y a trois ou quatre choses qu’on peut faire – avoir de bons acteurs, avoir une voix off, utiliser la caméra pour représenter le point de vue de quelqu’un – et c’est tout. Quand on arrive dans le cinéma en venant du roman, on réalise tout ce qu’on doit laisser à la porte. Le roman est incroyablement plus puissant et plus sophistiqué !

 

 

William Boyd est né en 1952 à Accra (Ghana) dans une famille écossaise. Son père était médecin, sa mère enseignante et il garde un souvenir quasi idyllique de cette enfance sous les tropiques. À l’âge de neuf ans, il est envoyé dans une public school du nord de l’Écosse et, dix ans plus tard, il part étudier la littérature  à Oxford, où il prépare une thèse sur le poète Shelley et écrit ses premières nouvelles. En 1981, il publie son premier roman, Un Anglais sous les tropiques, qui sera traduit dans une trentaine de pays. Cet écrivain qui se définit comme un « romancier réaliste » aime Nabokov, Anthony Burgess et John Updike (surtout Couples) depuis ses années d’université, et aussi les comédies grinçantes d’Evelyn Waugh dont il est un plus ou moins lointain successeur. Depuis dix ans, il s’est pris de « passion pour les écrivains russes » en général, et pour Tchekhov en particulier, « une vraie obsession ». Il vit aujourd’hui avec sa femme entre Londres – où il habite une maison couverte de glycines à deux pas de King’s Road – et la Dorgogne où il est l’heureux propriétaire d’un petit vignoble et d’une ferme entourée de chênes.

 
 
© Jerry Bauer
« Mes nouvelles sont comme un labo où je fais des expériences, un gymnase où je fais des exercices  »
 
2020-04 / NUMÉRO 166