FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Entretien
Élias Khoury : « Les régimes politiques oppriment, la littérature libère... »
Engagé en lettres et en politique, l’auteur de Yalo et de La porte du soleil nous parle du pouvoir des mots et de la littérature, indispensable mémoire des peuples.

Par Hind Darwish
2006 - 09


Figure de proue de la littérature libanaise arabophone, journaliste engagé, responsable du supplément littéraire du quotidien An-Nahar, le romancier Élias Khoury a toujours été un anticonformiste. L’auteur de La Porte du soleil, qui a connu un vif succès au Liban et à l’étranger, nous parle de la vocation de l’écrivain, de son engagement, de ses rapports avec ses personnages, de francophonie et de politique...

Vous considérez-vous comme un écrivain « universel » ? Que représente pour vous le fait d’être traduit dans plusieurs langues ?

L’homme est par définition universel. Le terme « universel » n’est pas un supplément à l’humanité, c’en est un caractère. En ce sens, nous sommes tous « universels ». L’écrivain, par son choix d’écrire, veut être porteur de cette universalité. Il protège et défend des valeurs sûres et universelles. À travers ses écrits, il participe à la transmission et à la préservation de ce qui peut et doit valoir universellement. D’une certaine manière, une partie de lui-même est extérieure, et une partie s’inscrit dans un réel vécu, concret. À mon avis, tout écrivain est universel, je n’en connais aucun qui refuserait de l’être. C’est une évidence qui n’a rien à voir avec la traduction de son œuvre. Cela dit, je pense que tout écrivain aimerait être traduit. Il éprouve alors une vive émotion, comparable à celle qu’il ressent quand son œuvre, écrite dans l’intimité, est publiée. Mais, avec la traduction, ce sentiment prend une ampleur géographique et culturelle qui ravit l’écrivain. Néanmoins, la traduction reste pour moi une éventualité qui n’influe en rien sur mes écrits.

Le problème du lecteur existe-t-il pour vous ?

Le lecteur n’est pas mon obsession, et n’est sûrement pas l’identité du lecteur qui m’inspire. Écrire, pour moi, est une activité très personnelle qui s’accomplit dans la stricte intimité, c’est comme faire l’amour. Écrire pour satisfaire le grand public – à la manière des romans de gare –, c’est comme faire l’amour sous les yeux de tout le monde ! C’est pourquoi je ne fais pas de compromis, je ne pense pas au lecteur, je ne pense même pas à moi et souvent, je ne sais pas où le roman me mène. Je me rappelle qu’en écrivant La petite montagne, j’étais un militant du Fateh, engagé à fond. À l’époque, mes camarades ne m’avaient pas reconnu comme l’un des leurs. La littérature m’avait amené à voir « de l’autre côté », m’avait emporté ailleurs, et je l’avais suivie, parce qu’il faut respecter la littérature et accepter d’aller là où elle nous entraîne, là où elle l’exige !

Lorsqu’on parle de littérature arabe à l’étranger, le mot « engagement » revient souvent. Vous considérez-vous comme un auteur engagé ?

Écrire est en soi un acte qui engage. Je suis sans doute une personne engagée, un citoyen engagé à tous les niveaux. Je ne me retrouve pleinement comme personne humaine que là où se rencontrent mon engagement en tant que citoyen avec mon engagement littéraire. À mon avis, la littérature surtout romanesque ne peut être efficace dans le militantisme politique qu’à travers le climat de démocratie et de liberté qu’elle est apte à créer. En cela, elle favorise la défense et le combat pour la liberté et la justice qui doivent être les moteurs de la vie quotidienne de tout intellectuel. Mais se servir de la littérature pour, par exemple, combattre la privatisation de la Sécurité sociale serait complètement idiot. Pour une telle cause, je serais prêt à faire des manifestations, mais pas un roman. Je refuse de faire de la propagande politique dans mes romans, je ne peux opprimer mes personnages et leur imposer dans leurs vies et leurs comportements des idéaux et des théories. Après tout, la littérature est un acte de liberté, non d’aliénation. Les régimes politiques oppriment, la littérature libère...

Il existe pourtant une part de politique dans votre roman ?

Tout relève de la politique. Par exemple, lorsque Yalo découvre les souffrances et les horreurs du massacre des Syriaques en 1915, c’est de la politique. Quand on révèle l’état des prisons au Liban et dans le monde arabe, c’est aussi de la politique, mais pas de façon directe. Je considère que littérature et politique sont devenues complices depuis que Zola a écrit son fameux J’accuse !

Considérez-vous que vos romans appartiennent à la « littérature de guerre » ? Pensez-vous être l’initiateur de ce genre dans le monde arabe ?

Je considère personnellement que le mouvement romanesque libanais est né pendant la guerre civile. Bien évidemment, avant la guerre, il y avait de grands romanciers libanais comme Maroun Abboud, Toufic Youssef Awad, etc. Mais il n’y avait pas, à proprement parler, de mouvement littéraire. Cette dynamique existe aujourd’hui au Liban et est comparable, à mon avis, à celle l’Égypte. Dans le reste des pays arabes, il y a des romanciers, mais il n’y a pas des mouvements littéraires. En fait, le roman n’est pas une forme classique arabe, cette forme littéraire s’est largement inspirée de la littérature occidentale. Rappelons-nous que le roman est né en Occident suite à la « démocratisation » de la vie littéraire qui a permis aux auteurs de s’adresser également à la noblesse et à la bourgeoisie et de transposer la littérature de la cour des rois au peuple. Le roman arabe n’a pas subi cette évolution. Dans notre situation, c’est la guerre civile qui est venue casser le tabou des idéologies et des idées reçues. Avant cette guerre, l’idéologie dominante était celle d’un Liban mythique, que l’on retrouve dans les chansons de Feyrouz ou le théâtre des Rahbani. L’idée était que tout le monde aime tout le monde, nos différends sont bénins et éphémères, nos réconciliations rapides et « l’étranger » est la source de notre malheur. Le Liban n’était pas considéré comme un pays « sérieux ». Et c’était vrai ! C’est ce que nous ressentions. Mais la guerre a fait éclater ce mythe et a changé l’aspect de notre vie et du pays. D’où la nécessité d’inventer une autre manière de dire la vérité, une nouvelle « langue », une écriture plus propice pour se rapprocher du concret, du vécu, de la vie. C’est dans ce contexte qu’est né le roman libanais contemporain. En ce sens, je suis un romancier « lié » à la guerre, et non pas un romancier de guerre. À la manière d’Ernest Hemingway, j’écris des romans de guerre dans la mesure où cette écriture peut aider à franchir les obstacles et à voir « de l’autre côté ». C’est pourquoi, je tiens à nommer les choses par leur nom, comme par exemple donner aux personnages des noms à connotation religieuse, chose qui, jusque-là, déplaisait aux Libanais. Je pense que j’ai appris de la guerre comment la vie et la mort se côtoient, comment résister et combattre la tragédie de la mort quotidienne. L’essentiel, c’est de reconnaître que le Liban fait partie de la région, et qu’on ne peut pas être – contrairement à ce qu’affirmaient les anciennes idéologies – séparé de notre région. Tirer des leçons de cette guerre est le devoir de chaque Libanais. Il faut qu’on la repense pour ne pas tourner dans le cercle infernal de notre histoire. C’est la responsabilité que j’assume en écrivant des romans. La paix de 90 ou ce qui a été considéré comme « la paix syrienne » a failli effacer notre mémoire de la guerre. Ces silences entraînent une culture de lâcheté lourde de conséquences. En revanche, notre génération a découvert la nécessité de sauvegarder la mémoire collective de notre pays à travers le roman libanais.

Vous êtes un romancier d’enquête, vous vous documentez pour écrire et décrire avec précision les moindres détails. L’autofiction n’existe-t-elle pas dans vos écrits ? Quelle place accordez-vous à l’inspiration et à la spontanéité, quelle place réservez-vous à la réflexion et au travail ?

Je crois que le roman est avant tout une œuvre d’imagination. C’est une chance exceptionnelle que possède l’écrivain de donner vie à des personnages, de créer des univers de fiction, d’inventer des histoires sans risquer d’être accusé de menteur. C’est réduire la littérature à peu de chose que de faire de sa personne le sujet d’un livre... Par ailleurs, toute œuvre littéraire est basée sur une enquête. Écrire est une découverte ; le roman est le fruit d’une aventure dans l’inconnu. D’où l’influence des Mille et une nuits et des Aventures de Sindbad sur la forme romanesque. Je pense que le romancier voyage à travers le monde pour découvrir ses secrets et les raconter aux hommes. L’enquête s’inscrit dans ce sens. Cette exigence est présente dans mes romans. Pour écrire le passage sur le cireur de chaussures, j’ai ainsi passé une année à observer de près un cireur dans son œuvre et sa vie après le travail ; j’ai appris son langage. La langue n’est pas seulement un instrument de liaison, c’est un être vivant, elle évolue et se développe avec la parole. L’écrivain doit apprendre la parole des gens. C’est la matière véritable de mon travail. L’enquête me permet de découvrir des éléments utilisables pour la construction d’un langage propice au roman, ce qu’on appelle dans la littérature arabe classique le « moula’em », c-à-d. le convenable. C’est le mot le plus correct, le plus représentatif de l’état décrit. Cela dit, un roman reste un roman. Il est vrai que dans La Porte du soleil, j’ai dû mener l’enquête, interroger des centaines de réfugiés palestiniens et partager leurs vies dans les camps, écouter leurs histoires et leurs parcours, afin de m’assurer de l’exactitude des événements historiques, dans leurs plus petits détails, au point de devenir un expert dans les routes et la cartographie palestiniennes. Mais tout cela n’était que dans le but de créer l’univers du roman, l’arrière-plan nécessaire pour la construction de ma fiction. C’est ce que j’appelle « l’identité du roman ».

Comment expliquer que vos romans privilégient les marginaux, les petits criminels. On sent que ces personnages vous fascinent. Les gens normaux ne vous attirent pas ? Ne sont-ils pas romanesques ?

C’est parce que je suis moi-même un marginal ! L’écrivain est, par définition, un marginal : on ne doit pas tomber dans l’illusion de croire qu’un écrivain puisse être une personne centrale dans son milieu. Au fond, tous les marginaux m’intéressent : ils possèdent la parole neuve, une parole qui n’a pas été viciée par l’idéologie dominante. J’ai un faible pour les prostituées qui possèdent la parole vierge. Chez elles, je découvre le système de la vertu, des mœurs de la société. Mais, dans mon prochain roman, rassurez-vous, l’héroïne sera une femme « normale » !

On remarque justement que vous accordez une place importante aux femmes dans vos romans ?

Je « n’accorde pas » de place à la femme, c’est la femme qui occupe toute la place ! J’ai découvert la littérature grâce à une femme, ma grand-mère, qui m’a initié à la lecture. La femme joue un rôle primordial dans La Porte du soleil et la mère de Yalo est un personnage principal du roman. J’aime la femme, et je trouve que la littérature est féminine ; il y existe un mystère féminin. Car la femme, ce n’est pas seulement la séduction, c’est aussi l’amour, c’est surtout la résistance à l’injustice et à l’oppression, la résistance à l’autorité personnifiée par l’homme. La femme, en la personne de Schéhérazade, est à la base des Mille et une nuits, cette belle métaphore qui symbolise pour moi la résistance de la femme contre l’autorité de l’homme qui veut l’éliminer. Lui veut l’éliminer, alors elle lui raconte des histoires. L’histoire est donc l’une des formes de ce combat. La folie meurtrière du roi est domptée, écrasée par le pouvoir du conte !
 
Quelle relation entretenez-vous avec les personnages de vos romans?

J’adore mes personnages. Lors d’une discussion à propos de La Porte du soleil, une lectrice m’a demandé la nature de ma relation avec Nahila. J’ai répondu : aucune, puisque Nahila n’existe pas ; si Nahila existait, je l’aurais épousée ! Il est surprenant de voir comment les personnages peuvent s’imposer ! L’écrivain important est celui qui donne la parole à ses personnages, qui sait bien les écouter. C’est essentiel, pour moi, de pouvoir m’éclipser pour mettre mes personnages en relief. L’écrivain joue le rôle d’agent dans cette activité intérieure. Le meilleur terme pour le désigner est le terme arabe de « mou’alef » : il fait un travail de montage pour reproduire les différents niveaux de l’expérience humaine. Bien entendu, il y a aujourd’hui la mode des « écrivains stars » : c’est désormais l’écrivain qui se met en avant, alors qu’il est, en réalité, l’élément le moins important d’une œuvre littéraire.

On est saisi, dès les premières lignes de Yalo, par une mise en scène cinématographique : flash-back, zooms, arrêts sur images. Avez-vous envie de l’adapter au cinéma ? Pensez-vous « cinématographiquement » en écrivant ? Un écrivain et un scénariste ont-ils le même métier ?

J’ai déjà fait du théâtre et écrit des scénarios, et cela a été une expérience passionnante pour moi. Pour un écrivain, c’est fascinant de voir et d’entendre ses mots répétés par les comédiens. Mais je ne me considère pas comme un dramaturge. Pour moi le scénario n’est qu’une interprétation du roman, et le théâtre est surtout l’œuvre des metteurs en scène. Je préfère ne pas mélanger les genres. Et je ne favorise pas l’adaptation au cinéma de mes romans. Bien entendu, on a adapté La Porte du soleil. Faire un long métrage sur la Palestine m’est apparu comme une obligation, un devoir de militant engagé. Concernant Yalo, le rapprochement entre le roman et le cinéma est vrai. Cela prouve que roman et cinéma trouvent leur fondement dans le même concept : celui de la réalité. Le roman, comme le cinéma, fait de la vie sa matière première. Au théâtre, c’est autre chose : le réel et l’imaginaire se confondent, donnant lieu à une autre réalité mêlée d’illusions. Une certaine complicité s’installe entre l’auteur et le public : l’auteur met un tapis bleu pour symboliser l’océan, le public y adhère volontiers. Ce qui n’est pas faisable au cinéma !

On dit qu’à chaque fois qu’on relit un roman, on le réécrit. Êtes-vous de cet avis ?

Je suis convaincu que l’ultime écrivain est le lecteur. L’acte d’écrire est plus grave qu’on ne l’imagine. Je me rends compte aussi qu’écrire est moins égoïste qu’il n’y paraît. J’ai rencontré par exemple, lors d’une rencontre autour de La Porte du soleil, des lecteurs qui ont fait des rapprochements entre ce qu’ils ont vécu et mon livre ; ils m’ont révélé des choses que je ne pensais pas y avoir mises. Le livre prend une autre signification romanesque avec ce que le lecteur sait ou imagine de l’histoire, c’est très émouvant.

L’écrivain est-il prisonnier de sa langue maternelle ? Que pensez-vous de ceux qui écrivent dans d’autres langues ?

Quand un écrivain utilise une nouvelle langue, il apporte des éléments nouveaux qui ne sont que les éléments de sa langue originelle, entraînant ainsi le renouvellement de cette langue étrangère.

Comme Gibran par exemple ?

Gibran a plutôt renouvelé l’arabe ! Lui qui ne savait pas bien écrire en arabe... Non, je pense à Ionesco, Beckett ou Georges Schéhadé. Je pense que l’écrivain est libre de choisir la langue qui lui convient à condition de posséder un certain savoir-faire. Dans toute littérature, il y a des écrivains qui ont choisi d’écrire dans d’autres langues. La littérature s’élabore avec l’outil du langage, mais elle peut dépasser le langage. D’ailleurs, les plus grandes œuvres ont été traduites. Je n’ai pas lu Dostoïevski en russe. Comme j’ai du mal à penser que Balzac n’est pas traduit en arabe.

Et la francophonie ?

La francophonie, en tant qu’institution, nuit à la culture française qui est une grande culture, bien qu’elle ait de bonnes intentions : droits de l’homme, libertés publiques, communication... La francophonie doit favoriser et encourager par tous les moyens la traduction d’écrivains français en arabe : cela porterait bien plus de fruits que les échanges actuels. Il ne faut surtout pas oublier le rôle essentiel que la littérature française traduite a joué dans la culture arabe. Tous les écrivains de la Nahda ont été largement influencés par les grandes œuvres traduites du français. Sans ces traductions, il n’y aurait pas eu cette interaction entre ces deux cultures. C’est d’ailleurs, à mon avis, la seule représentation d’une interaction féconde entre la culture française et la culture arabe !





La porte du soleil, d’Élias Khoury, traduit de l’arabe par Rania Samara, Sindbad - Actes Sud, 2002.

Le Petit homme et la guerre, le voyage du petit Ghandi, d’Élias Khoury, traduit de l’arabe par Luc Barbulesco, Babel - Actes Sud, 2003.

Yalo
, d’Élias Khoury, traduit de l’arabe par Rania Samara, Sindbad - Actes Sud, 2004.
 
 
D.R.
« Notre génération a découvert la nécessité de sauvegarder la mémoire collective de notre pays à travers le roman libanais »
 
2020-01 / NUMÉRO 163