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2020-01 / NUMÉRO 163   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Farouk Mardam-Bey : « Le nationalisme linguistique est très nocif ! »
Il est des hommes dont la vocation est d’être des « conciliateurs », qui consacrent leur vie à bâtir des passerelles pour rapprocher les cultures.  Farouk Mardam-Bey est de ceux-là.

Par Rita Bassil el-Ramy
2006 - 08


Farouk Mardam-Bey fait partie de ces grands intellectuels qui veillent dans l’ombre sur les « panthéons » culturels du monde arabe. Féru d’histoire, il a publié deux essais remarqués  : Itinéraire de Paris à Jérusalem (écrit avec Samir Kassir) et Être arabe, son dernier livre, où il répond avec Elias Sanbar (rédacteur en chef de la  Revue d’études palestiniennes) aux questions de Christophe Kantcheff (rédacteur en chef adjoint de  Politis). Farouk Mardam-Bey est également très actif au sein de l’Institut du monde arabe à Paris (voir en ouverture notre reportage sur l’IMA) et dirige la collection Sindbad chez Actes Sud,  le seul éditeur français à véhiculer en masse la culture, l’histoire et la littérature du monde arabe. Ami fidèle de Samir Kassir, il veille par son témoignage à le protéger de la mort. C’est avec une grande chaleur qu’il a reçu L’Orient Littéraire dans un bureau sans murs, suspendu au-dessus de la Seine.        

Vous jouez un rôle primordial dans la transmission de la culture arabe en France. Hormis vos propres traductions (Sa’di Youssouf, Mahmoud Darwich...), vous dirigez la collection Sindbad chez Actes Sud qui offre au public français et francophone un riche aperçu de la littérature arabe. Peut-on considérer Paris, sur le plan culturel, comme « le plus grand pôle arabe »?   

Non, Paris n’est pas le plus grand pôle arabe. Mais la France est probablement, du point de vue de l’édition, le premier pays en Europe et, du point de vue de la traduction de la littérature arabe, le premier pays au monde. Cela dit, il y a des choses extrêmement intéressantes qui se passent en Italie, en Espagne ou en Allemagne. Ces dernières années, nous avons aussi constaté un intérêt grandissant pour la littérature arabe dans les pays nordiques.  Mais je crois que Paris reste le premier centre de ce travail, et ce, pour plusieurs raisons dont certaines historiques  : les relations entre la France et le monde arabe sont très particulières,  tant avec les pays du Moyen-Orient qu’avec ceux du Maghreb. Deuxièmement, il existe une très forte présence arabe en France, et les jeunes de la deuxième et troisième génération, même s’ils veulent massivement être intégrés dans la société et la culture françaises,  restent néanmoins attachés à une identité culturelle qui les lie à des pays arabes. Il y a une demande qui vient de ces jeunes-là. En troisième lieu, l’on constate qu’après le virage dans la politique française amorcé par le général de Gaulle (ce qu’on appelle « la politique arabe de la France »), il y a eu un intérêt grandissant pour le développement d’une diplomatie culturelle plus active que chez les autres pays européens. Dans les capitales arabes, la présence des centres culturels français est beaucoup plus importante que celle des centres culturels d’autres pays.

Actuellement, Actes Sud est-il le seul éditeur à publier des traductions de romans arabes ? Y a t-il un manque au niveau de la traduction des œuvres arabes ?

Actes Sud n’est pas le seul éditeur à traduire des ouvrages de l’arabe, mais c’est le principal. Sans doute existe-t-il un manque au niveau des traductions : le monde arabe, il y a une trentaine d’années, produisait de la poésie mais peu de romans. Quatre pays étaient au centre de cette activité littéraire (l’Égypte, le Liban, la Syrie et l’Irak). Aujourd’hui, il existe une production beaucoup plus importante dans tous les pays arabes, de la Mauritanie jusqu’au Golfe. L’un des phénomènes les plus marquants de ces dernières années, c’est  l’importance que prend la production maghrébine arabophone, y compris en Algérie : la majorité des jeunes écrit en arabe et non plus en français. Le problème, c’est que les grands éditeurs français, comme Gallimard, le Seuil ou Grasset, s’intéressent très peu à la littérature arabe. Chacun d’eux « possède » un ou deux auteurs arabes, et ça s’arrête là ! Il existe donc un manque réel parce que la production est très importante. Au Liban, il y a toute une génération très intéressante, qui est celle de la guerre. Il y a une dizaine de noms qui méritent d’être connus en France. Actes Sud ne peut pas se charger de l’ensemble !

Qu’est-ce qui fait la particularité du roman arabe par rapport au roman français ?

Il y a aujourd’hui de nombreux jeunes écrivains arabes qui cherchent à imiter le roman occidental en général. Le nouveau roman français a, par exemple, eu une influence considérable sur la génération des année soixante en Égypte. C’est une génération qui a renouvelé le roman arabe. Avec Le Voleur et les Chiens, Mahfouz avait déjà commencé à moderniser sa manière d’aborder ses thèmes. Aujourd’hui, fort heureusement, étant donné que nos auteurs lisent des romans étrangers en traduction ou en version originale, ils sont au courant de ce qui se passe et sont influencés par ce qui se fait. Mais ce qui intéresse le public occidental dans les romans arabes, c’est le dépaysement. Il n’y a pas de différence entre le roman arabe et le roman occidental par rapport au genre ; mais dans la démarche, dans l’écriture, dans l’ambiance, le lecteur français cherche autre chose. à ce propos, le roman de Alaa al-Aswani (voir l’interview dans L’Orient Littéraire de juillet), L’Immeuble Yacoubian,  publié en Égypte il y a quelques années, a suscité un intérêt réel dans le milieu intellectuel, et a été lu par des lecteurs qui, d’habitude, ne lisent pas de romans : il a été vendu à 100 000 exemplaires, ce qui est un très bon chiffre dans le monde arabe (où on tire généralement à 1 000 exemplaires). La traduction française est sortie en janvier 2006 et a connu un franc succès :  30 000 exemplaires vendus ! Ce livre est actuellement le best-seller des éditions Actes Sud et figure encore sur la liste des meilleures ventes. Pourquoi ? D’abord, Aswani raconte une histoire. Ce n’est pas une autofiction et ce n’est pas une littérature nombriliste qui tourne autour du triangle œdipien. C’est un roman qui parle d’un mouvement social en général, d’une lutte sociale à travers des personnages vrais, attachants. Et c’est ce que le lecteur européen voudrait connaître. Aujourd’hui, je crois qu’on peut davantage connaître la réalité arabe par le roman que par les essais. Quand les problèmes du monde arabe constituent la trame du récit, le roman a du succès, comme par exemple La Porte du Soleil d’Elias Khoury  qui s’est également très bien vendu. L’édition américaine de ce livre a réussi au-delà de ce qu’on pouvait imaginer. C’est un roman sur les Palestiniens, sur l’exode des Palestiniens de 48 ... donc un thème très délicat aux États-Unis...

Et par rapport à la langue... Pensez-vous que la francophonie donne à l’écrivain arabe une certaine « autorité » littéraire?

Il est plus facile d’éditer un livre écrit directement en français qu’un livre qu’il faut traduire. D’abord, pour des raisons économiques : la traduction coûte plus cher que les droits d’auteur et la fabrication. L’éditeur hésite beaucoup avant de se lancer. Cela dit, les auteurs qui écrivent en français ne réussissent pas toujours à se faire éditer. Combien d’écrivains libanais, marocains, algériens... écrivent en français, et combien arrivent à se faire publier en France ? Je pense qu’avec le temps, on aura de moins en moins d’auteurs arabes qui écrivent en français. On peut déjà le constater sur les vingt dernières années. Les pays francophones produisent de plus en plus de littérature en langue arabe. Dans certains pays, comme l’Algérie, la francophonie est très politisée. Ceux qui écrivent en arabe sont considérés par les francophones comme des intégristes, et ceux qui écrivent en français sont nommés par ceux qui écrivent en arabe le « hezb » (parti) de la France. Mais c’est une querelle imbécile. Les gens doivent pouvoir écrire dans la langue où ils se sentent à l’aise. Il n’y a pas lieu de faire une guerre de cette nature entre les deux langues. Notre problème, d’ailleurs, en matière de francophonie ou d’anglophonie, est que certains pays arabes, après leur accès à l’indépendance, ont laissé tomber les langues étrangères, ce qui est grave à plusieurs niveaux : ce phénomène a  limité  l’accès à l’information, à la science et à la culture, et a développé un nationalisme linguistique qui est très nocif. On peut très bien – et le Liban constitue un très bon exemple à cet égard –  être à l’aise dans deux, voire trois langues. Et c’est très bien comme ça !

Vous êtes actif au sein de l’Institut du monde arabe. Or cet institut est de plus en plus controversé. Quelle en est la vocation réelle ?

La vocation de l’institut, c’est faire connaître la culture arabe en France, et plus généralement en Europe. Mais une fois qu’on a dit ça, les choses se compliquent. Qu’on le veuille ou non, l’IMA a deux fonctions : d’une part, il constitue une sorte de pont entre le monde arabe,  la France et l’Europe ; d’autre part, il  se  trouve dans un pays où il existe des problèmes liés à l’intégration des gens originaires des pays arabes. Le gouvernement français n’a pas pris conscience assez tôt de ces problèmes : il n’a pas su prêter une attention particulière à cette immigration, ni se donner les moyens financiers et politiques de l’intégration – ce que tout le monde reconnaît aujourd’hui. Ces immigrés se présentent comme français, mais le problème, c’est l’acceptation par les autres Français de ces nouveaux Français. Là, il y a un travail de longue haleine dont le monde arabe devrait, à mon avis, s’occuper. L’IMA pourrait avoir un rôle à jouer dans ce domaine, mais sa structure l’en empêche. Le conseil d’administration est en effet composé de douze membres : six Français choisis par leur gouvernement et six membres arabes choisis par le Conseil des ambassadeurs arabes. Ces derniers, qui sont là en rotation, ont une obligation de réserve et ne peuvent  s’occuper des affaires françaises. Alors comment l’institut peut-il jouer un rôle avec un conseil d’administration de ce type ? C’est une grande question que mes collègues évitent, que la direction évite, mais qui est, à mon sens, fondamentale. Le deuxième problème est que nous nous trouvons en France, un pays libéral sur le plan politique, où l’on peut dire ce qu’on veut. La question est qu’il y a une forte demande du public pour qu’on aborde la situation actuelle dans le monde arabe. Pouvons-nous le faire ou devons-nous nous contenter à l’IMA de ne parler que de la Syrie avant l’islam, du Liban phénicien et de l’Égypte pharaonique ? Bien entendu, on aborde souvent l’actualité à travers plusieurs activités, mais dès qu’on touche à la politique quotidienne, on assiste à une levée de boucliers. Comment faire pour avoir les mains un peu plus libres, sans pour autant exagérer (il ne s’agit évidemment pas de faire de l’institut un centre de l’opposition arabe) ? Il y a un équilibre à trouver.

Le monde arabe est-il  condamné à « considérer ses malheurs » éternellement ?

Il faut que les Arabes  s’intègrent dans le cadre de valeurs universelles. à l’intérieur de ces valeurs, il y a plusieurs genres de systèmes politiques.  Prenons l’exemple de la laïcité, Il est évident que la laïcité à la française, n’est pas la sécularisation à l’anglaise ou à l’allemande ou à la suédoise... Et que si la séparation est totale entre le politique et le religieux en France,  ce n’est pas le cas en Grande-Bretagne par exemple... Acceptons donc d’être laïques à la manière anglaise, ce serait déjà très bien ! Le principe de la séparation de la religion et de l’État est fondamental, on peut l’adapter à nos conditions : c’est un point sur lequel nous avons beaucoup insisté dans Être arabe. La démarche des hommes de la Nahda (la Renaissance arabe) et de ses successeurs jusqu’aux années 70 tendait fondamentalement vers la séparation douce et adaptée de la religion et de l’État, et ce, dans tous les pays. Mais il y a eu une rupture dans cette évolution... L’affaire israélienne a joué un rôle très important à cet égard : la guerre de 48 a entraîné des coups d’État et une rupture avec les pays occidentaux. Cela a changé un  peu la démarche essentielle de la Nahda. Aujourd’hui, nous sommes pris en étau entre des régimes despotiques d’un côté, et les islamistes de l’autre. Mais il y a néanmoins une conscience démocratique qui se développe, même si elle n’est pas toujours très élaborée et qu’elle se limite aux milieux intellectuels comme en Syrie...

Quand on évoque les problèmes du monde arabe, on ne peut ne pas penser à Samir Kassir. Vous êtes l’un des premiers à avoir découvert son génie précoce. Pouvez-nous nous parler de votre rencontre ?

Oui, j’ai connu très tôt Samir Kassir. Un an peut-être après son arrivée à Paris suite à   l’invasion israélienne de 1982. Il  écrivait alors dans Le Monde diplomatique. On a sorti la Revue d’études palestiniennes en 81, il y a écrit son premier article en 83 : c’était une critique féroce de la presse française et de son attitude vis-à-vis de l’invasion israélienne. à partir de là, des relations personnelles se sont développées entre nous, et nous sommes devenus inséparables à Paris malgré la différence d’âge. Nos relations sont devenues encore plus étroites quand on a rédigé ensemble Itinéraire de Paris à Jérusalem. à l’époque, j’avais de grandes difficultés à écrire, la page blanche me posait problème.  Samir  venait chaque jour  me réclamer la partie du livre qui m’incombait. Quand il est rentré au Liban en 95 ou 96,  j’ai collaboré à L’Orient Express, nous parlions une fois par semaine au téléphone. Nous sommes restés très liés jusqu’à la fin. Pour ma part, je l’ai encouragé à publier un livre chez Actes Sud. Il avait déjà sorti chez Fayard l’Histoire de Beyrouth. Je lui ai dit : « Ce n’est pas possible que je sois éditeur à Paris et que tu ne publies rien chez moi ; il faut me donner quelque chose, même un petit livre. » Il a alors écrit Considérations sur le malheur arabe. C’est un livre qui a suscité un intérêt considérable en France et, après l’assassinat de Samir, il a été traduit dans plusieurs langues européennes  parce que c’est une sorte de manifeste pour la démocratie dans le monde arabe et pour la rationalité politique. En outre, il est très bien écrit : Samir avait un très beau style. Il m’avait promis de me donner un autre livre sur le Liban, en août 2005, pour qu’il soit publié en novembre. La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, c’était quatre jours avant le 2 juin. Il m’a dit : « Voilà, j’ai commencé : j’ai trouvé la première phrase, tu vas voir, ça va aller très vite. » Après son assassinat, j’ai fait traduire ses principaux articles en arabe et je les ai publiés dans un petit livre intitulé Un printemps inachevé.               

Avec Elias Sanbar, vous dédiez Être arabe  à Samir Kassir. Cette dédicace va-t-elle au-delà de l’hommage et de votre profonde  amitié ?

Oui, parce que ce livre, finalement, se situe dans le prolongement du sien. On ne trouve pas de grandes différences entre sa manière d’aborder les problèmes et la nôtre. Il est donc tout naturel qu’il soit dédié à Samir... La perte de Samir est immense. D’abord, son histoire familiale est particulière, puisqu’il a vécu ses trois identités (libanaise, syrienne, palestinienne) d’une manière très saine : il n’a pas cherché à nier l’une pour l’autre ; il a  assumé les trois. Et puis, c’était un travailleur acharné. Quand on voit ce que cet homme, qui est mort à 45 ans, a fait, c’est absolument impressionnant : trois livres, un nombre incalculable  d’articles, une présence au quotidien dans la vie politique, des lectures permanentes, une curiosité universelle... Il avait une grande clairvoyance politique. Je me demande toujours ce qu’il aurait dit devant telle chose, comment il aurait réagi à telle bêtise... Je suis encore dans le deuil.




 
 
© John Foley / Opale
« Nous sommes pris en étau entre des régimes despotiques d’un côté et les islamistes de l’autre. Mais il y a néanmoins une conscience démocratique qui se développe »
 
BIBLIOGRAPHIE
être arabe de Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey, Entretiens avec Christophe Kantcheff, L’actuel, Sindbad-Actes Sud, 2005.
 
2020-01 / NUMÉRO 163