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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Philippe Sollers : « Il n’y a pas de mur entre le profane et le sacré »
L’auteur de Femmes nous fait part de son parcours d’aventurier de la littérature et de la vie. Un voyage captivant.


Par Rita Bassil El-Ramy
2006 - 07

Romancier, essayiste, critique, éditeur, fondateur de deux revues mythiques (Tel Quel et L’Infini), Philippe Sollers, qui est né en 1936, est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, dont Nombres (1968), Femmes (1983), Les Folies françaises (1988), Casanova l’admirable (1998), Mystérieux Mozart (2001) et Éloge de l’infini (2003). Son dernier livre, Une Vie divine, est un roman philosophique où le personnage principal, confondu dans une autofiction avec l’écrivain, devient – après quelques métamorphoses – Nietzsche lui-même... Tout dans les écrits de Sollers est du Sollers, un pseudonyme tiré du latin, solus ars : « Tout en art ». Sollers fait partie de ces grands artistes qui se placent aux confins des choses, à la limite du tragique et du comique, du sérieux et de la provocation, de la construction et la destruction, de la vie et de la mort. Au siège des éditions Gallimard, dans son bureau éclairé par une fenêtre ouverte sur quelques roses et le chant des oiseaux, au milieu des livres, il a répondu avec une grande simplicité à nos questions.

« Lire, c’est se réveiller » notez-vous dans un article sur Saint-Augustin. Comment la lecture vous a-t-elle « réveillé » ?

Tout a commencé vers l’âge de cinq ans. Je me rappelle très bien ce moment. Je devais ânonner devant un livre et j’entends tout à coup la voix de ma mère me dire : « Tu sais lire ! » À ce moment-là, j’ai été saisi d’une ivresse considérable. J’étais à la campagne. Je me suis levé, j’ai commencé à courir à travers les prés, la forêt, dans un sentiment de très, très grande joie. Et ce qui se disait en moi, à ce moment-là, c’était que puisque je savais lire, alors la liberté s’ouvrait. Tout était infini, rien ne pouvait m’arriver, c’était l’arme absolue.

Comment êtes-vous passé de la lecture à l’écriture ?

Eh bien, parce que c’est la même chose pour moi, lire et écrire ! C’est une sorte de statue à deux têtes : pendant que j’écris, je lis ; et pendant que je lis, j’écris. Je crois que le problème de la lecture est aujourd’hui un problème majeur : qui sait lire ou pas ? Qui sait lire la poésie, qui sait se repérer dans l’histoire ?

Tel Quel était une revue qui, à ses débuts, soutenait le nouveau roman et rassemblait des personnalités telles que Roland Barthes, Roman Jakobson, Jacques Derrida ou Jacques Lacan. Pourquoi avez-vous décidé de rompre avec ce mouvement ? Était-ce parce que vous avez modifié votre perspective esthétique ?

Il est absurde de garder toujours le même axe de navigation dans la mesure où le temps change. Si vous prenez les années 60 qui montent vers l’explosion de 68 et qui commencent à s’affaisser avec les années 70, c’est une époque. Ensuite, s’ouvre une autre époque, celle des années 80. Des choses multiples se passent, l’apparition d’une plus grande confrontation des médias, l’effondrement de certains horizons politiques, etc. Mais si un jour on voit la courbure, on s’aperçoit qu’il y a un fil conducteur. C’est la littérature qui est au cœur des choses. Et cette question : « Qu’est-ce que la littérature ? » qu’on repose sans cesse...

Vous avez toujours gardé une certaine indépendance malgré vos engagements politiques, notamment dans le marxisme ou le maoïsme. Que reste-t-il de ces engagements ? Regrettez-vous certains de vos choix passés ?

Je n’y pense pas. Il faut relire les textes puisqu’un écrivain c’est quelqu’un qu’il faut relire et non pas interpeller ailleurs que dans sa pratique, soit par la morale soit la politique. La Théorie des Exceptions vient d’être réédité en poche. Les textes écrits il y a vingt ans dans cet ouvrage sur Montaigne, Cervantes, Sade, Dostoïevski, Proust, Freud, Céline... restent et resteront vrais. Un livre comme Femmes n’a pas pris une ride !

On dirait que la femme est le moteur de votre écriture. Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ?

C’est comme la lecture et l’écriture ! Dans ma vie, les femmes occupent une place très importante. Or, pour moi, la vie ne diffère pas des romans. C’est peut-être provocateur de dire cela, mais j’essaie de faire en sorte que la façon dont je vis et ce que je raconte communiquent constamment.

«Nelly est ma femme philosophe, Ludi ma femme tout court. Une mère blonde épanouie (Ludi), une sœur brune sauvage (Nelly) » écrivez-vous dans votre dernier livre. La femme est-elle condamnée à être mère ou sœur ? L’amante existe-elle en dehors de ces deux dimensions ?

Bien sûr, il y a énormément de dimensions. Les Folies françaises traite par exemple des rapports entre un père et une fille. Mère, sœur, femme... c’est l’histoire de Freud... comme si un homme était obligé de s’en tenir à trois figures ! Il faut sortir du XXe siècle. C’est la raison pour laquelle je fais toujours appel en termes presque militaires au XVIIIe siècle avec des livres comme Casanova, Mozart ou le Dictionnaire amoureux de Venise... Je fais appel à des périodes d’encouragement. Dans la langue française, vous avez une effervescence, un surgissement de la liberté comme il n’y en a jamais eu dans le monde. Cette liberté a été sanctionnée par le romantisme et resanctionnée au XXe siècle. Pourra-t-on en sortir au XXIe avec la destruction et le puritanisme ? Il me semble que si j’étais une femme, je le ressentirais quotidiennement. Moi-même, je le sens, mais d’une autre manière...  

Qu’est-ce qui vous pousse à consacrer des livres à des sujets très divers comme Mozart, Casanova ou Dante ? Qu’ont-ils en commun ?

La liberté ! Viva la liberta ! Ce sont des exemples extraordinairement intéressants de vies libres. Casanova est un écrivain français, on l’oublie. Mozart est le premier musicien à avoir vraiment conquis sa liberté personnelle.

Dans votre dernier livre, le lecteur se retrouve face à un mélange d’autofiction, de biographie de Nietzsche, de textes épars de critiques, des citations ; le narrateur est tantôt lui-même, tantôt la réincarnation de Nietzsche... Peut-on lire Une Vie Divine comme un roman ?

Absolument. C’en est un exactement dans la tradition française du roman philosophique. De nos jours, le mot roman est « squatté », pour des raisons commerciales, par le type de roman anglo-saxon, c’est-à-dire la « story ». Mon livre est un roman, non comme la tradition anglo-saxonne le suppose, mais comme le veut la tradition littéraire française. Je suis désolé quand les Américains me disent «Vous êtes trop french ! » D’ailleurs, on ne le dit que pour les Français ! Il y a quelque chose qui gêne et c’est, précisément, la liberté sexuelle. Les histoires de sexe dans les romans anglo-saxons débouchent toujours sur la violence, la mélancolie, la séparation, alors que dans mes romans, le narrateur, qui est philosophe, a une relation tout à fait improbable avec une jeune femme qui fait carrière dans la mode : ça ne devrait pas marcher et pourtant ça marche ! On ne peut pas faire semblant d’écrire dans une autre langue. Je suis solidaire du roman philosophique français. Candide est d’une grande actualité, il suffit de transposer. Je vous fais Candide au Proche Orient, vous verriez... (avec un rire) ce serait un chef-d’œuvre pour les siècles des siècles !

Vous admirez Voltaire, mais vous êtes très critique vis-à-vis des intellectuels et des philosophes de votre temps !

Je me moque en effet beaucoup des intellectuels et des philosophes. Je l’ai déjà fait dans Femmes : j’y ai montré la vie que mènent ces gens toujours mis en avant, considérés comme étant nécessaires pour dire le vrai et le bien dans la cité. Ils ont des vies qui me paraissent en général extraordinairement étroites. Sans remonter à l’affaire Althusser, vous savez que j’ai connu tous ces gens et que je sais de quoi je parle. Je me moque non pas personnellement de tel ou tel philosophe, mais d’une société, surtout en France, qui en a fait un clergé de remplacement. C’est le « clergé » de la République dont je me moque. Ce sont surtout les moralistes et les sociologues qui constituent le « clergé » de notre temps, et les universitaires bien entendu. Vous savez, Voltaire n’a pas eu besoin d’examen pour vous dire qu’il a été reçu. Le clergé universitaire a eu sa grande heure de gloire mais est en décomposition... Le plus drôle a été Lacan. Parce qu’il a défendu son autonomie à la fois contre le clergé intellectuel (par rapport à la philosophie) et à la fois par rapport à « l’église » psychanalytique. Ce qui m’intéresse au fond ce sont les personnalités fortes, qui ont des vies aventureuses !

Vous affirmez avec force « Dieu est mort, le Diable aussi ». Puis on tombe sur vous en couverture du Monde des Religions où vous affirmez votre foi catholique...

Je n’ai pas parlé de foi, j’ai juste dit pourquoi je suis catholique. Je trouve que de toutes les religions du « monotonothéisme » selon le mot de Nietzsche, c’est aujourd’hui la plus supportable parce que je la trouve la moins dangereuse aujourd’hui. J’ai voulu marquer ce point avec la distance ironique qui convient, un peu comme Joyce qui n’était pas croyant et qui répondait à ceux qui lui demandaient pourquoi il ne quittait pas l’Église catholique pour adhérer au protestantisme : « Je n’ai aucune raison de quitter une absurdité cohérente pour une absurdité incohérente ! » Je trouve ce mot magnifique. Eh bien voilà, je me sens solidaire avec ce qui a permis (c’est mon analyse, c’est l’Italie !) la grande culture occidentale, pas celle de M. Bush !  

En parlant de l’Italie, vous êtes l’auteur d’un Dictionnaire amoureux de Venise. Qu’est-ce qui vous séduit dans cette ville ? Pourquoi pas Rome, Naples ou Florence que Stendhal a tant aimée ?

D’abord parce que j’aime les ports. Je suis très attaché aux villes se situant sur l’eau ou près de l’eau. J’aimais (j’aime encore, sauf qu’on ne peut plus y fumer tranquillement) New York, Hambourg... Les villes vers l’océan, la mer... vous connaissez ça à Beyrouth ! Venise, c’est l’endroit idéal parce que c’est non seulement une histoire gigantesque, mais c’est le mot fameux de Casanova répondant à la marquise de Pompadour : « Madame, Venise n’est pas là-bas, mais là-haut. » J’ai passé incognito quarante ans à Venise loin des endroits touristiques en vivant sur l’eau... C’est vraiment l’endroit le plus extraordinaire au monde. C’est la ville qui a permis l’éclosion fabuleuse des musiciens et des peintres. Venise est pour moi le cœur de la terre. Imaginez la liberté éclatante avec laquelle Titien a, avec le même pinceau, fait La Vénus à la Fourrure qui peut être le modèle qu’il trouve au coin de sa rue, et une Assomption de la Vierge. C’est le même pinceau qui fait le profane et le sacré. C’est très intéressant de voir dans quelles conditions on peut avoir une séparation entre le profane et le sacré, les deux ensembles ne s’entendant pas très bien. Vous avez un tableau inouï : L’Amour Sacré et l’Amour Profane. Venise est cette impressionnante déclaration : il n’ y a pas de mur entre le profane et le sacré !  

Pensez-vous avec Amin Maalouf que la francophonie est un vocable dépassé, une sorte de ghetto, ou qu’elle est en revanche une « chance » ? Les Anglo-Saxons, par exemple, ne font pas la distinction entre écrivains étrangers écrivant en anglais et écrivains ayant l’anglais comme langue maternelle...Que les éditions Gallimard par exemple consacrent une collection à la littérature africaine, cela vous semble-t-il normal ou risque-t-il d’accentuer cette idée de « ghetto » ?

Pour ce qui est des artistes du langage, il y a une seule question à poser qui est : « Qui c’est celui-là ? » sans se soucier de savoir d’où il vient, ou de quelle couleur est sa peau. Tout le reste c’est de la sociologie politique. Et puis, vous savez comment j’orthographie « francophone » ? Je l’écris « francofaune » (rires). J’attends d’un francophone qu’il soit « francofaune ». C’est très difficile d’être « faune »... J’ai l’habitude de me présenter comme européen d’origine française (même si ça choque les Américains). Mon ambition est d’avoir un jour dans un dictionnaire chinois une entrée : « Sollers est un écrivain de langue française qui, très tôt, s’est intéressé à la Chine. » On parle toujours de mon maoïsme qui est une phase de ma jeunesse dissipée, mais on ne parle jamais de cet énorme travail sur la culture chinoise. Si un jour un Chinois ou un Indien veut écrire en français avec une bonne connaissance des instruments de la langue française, cela peut être très important, surtout s’il abandonne le modèle anglo-saxon périmé, lourd et ennuyeux !

Comment se débarrasser de la dimension colonialiste de cette francophonie ? Les auteurs étrangers d’expression française peuvent-ils exister à travers la langue française ?

Bien sûr ! Il suffit que ce soit bon et ça se verra tout de suite par rapport à une écriture franco-française étriquée, nulle et bavarde. Moi-même, je me sens très étranger en France. Je me sens en exil. Il paraît que je suis très connu, mais en fait je suis peu lu. On me dit vous vous montrez beaucoup. Le débat est avec le médiatique. Je suis un Français tout à fait atypique.

Vous êtes effectivement l’un des écrivains les plus médiatiques. Certains vous reprochent d’ailleurs d’« en faire trop ». Quels rapports entretenez-vous avec les médias ?

Un rapport de lucidité froide. Je sais exactement ce que je fais au moment où je le fais. Je fais passer un message dans des dimensions qui ne pourraient ne pas exister. C’est une façon d’éviter la marginalisation. Je défends ce que j’écris par le moyen qu’on me laisse avoir aujourd’hui.

Qu’est-ce qui vous motive encore ? Quels sont les livres que vous aimeriez encore écrire ?

Oh, plein de livres, plein de projets ! C’est ma respiration même !

L’éternel retour est très présent dans votre œuvre. Pensez-vous avoir vécu comme il fallait vivre ? Recommenceriez-vous tout de la même façon ?

Absolument ! C’est une question fondamentale. Cette idée d’éternel retour masquée, mal comprise au départ, c’est plus qu’une idée, c’est une conviction. Ferai-je éternellement ce que je fais là aujourd’hui ? C’est une très bonne question qui permet de vivre d’une autre façon que dans la mélancolie, le désespoir, l’indifférence, l’oubli, la paresse, l’absence de perception, comme si le vrai désir humain – et c’est très grave – était d’en finir, donc de mourir, de disparaître, de ne pas vouloir revenir éternellement dans la journée qui vient de s’écouler... (Il sourit et montre d’un grand geste la fenêtre) Regardez ces roses !
Propos recueillis par





 
 
« Dans ma vie, les femmes occupent une place très importante. Or, pour moi, la vie ne diffère pas des romans »
 
BIBLIOGRAPHIE
Dictionnaire amoureux de Venise de Philippe Sollers, Plon, 2005.
Une Vie divine de Philippe Sollers, Gallimard, 2006.
 
2020-02 / NUMÉRO 164