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Entretien
Rendre justice
Dans son nouveau livre, Article 353 du Code pénal, l'écrivain français Tanguy Viel met en scène un quinquagénaire abusé par un individu véreux, dans une sombre affaire immobilière. Comprenant l'abus dont il a été victime, il décide de se venger. Et doit ensuite répondre de son acte.

Par William Irigoyen
2017 - 01
Pas de suspense. On l'apprend dès les premières lignes de Article 353 du Code pénal : Martial Kermeur vient de projeter un homme à l'eau, lors d'une sortie en mer. La police l'interpelle et le conduit devant un magistrat qui, d'emblée, attire son attention : « Pour un juge, il n’avait pas cette condescendance ou dureté́ ni tout l’attirail que je m’étais représenté́ le concernant, (…) on aurait dit qu'il avait envie de m'écouter. » 

Face à ce représentant de la loi quasi mutique, l'accusé confie qu'il s'est laissé abuser par la « victime », un homme qui « a débarqué́ dans la presqu’île avec cette idée si simple de racheter le château et tout le parc autour ». Ce complexe immobilier, Kermeur le voyait comme la promesse d'une nouvelle vie. Il n'est d'ailleurs pas le seul à y avoir cru. Le Goff, le maire de la commune, a beaucoup investi dedans. Et puis, un jour, ils ont compris, les uns après les autres. Alors ils ont agi, parfois de façon violente. 

Un acte répréhensible relève-t-il du seul Code pénal ? Tanguy Viel apporte une réponse littéraire à cette interrogation tout autant philosophique que politique. Son nouveau roman, haletant, dit aussi, en creux, la nécessité de faire incarner la justice par des Hommes qui savent pertinemment où se trouvent les prédateurs du monde moderne.

Comment présenter votre nouveau roman ?

Je dois d'abord vous dire que j'en parle pour la première fois, donc tout est encore un peu flou. J'ai envie de dire que c'est l'histoire d'un homme qui se ruine. Mais j'hésite, je me demande si ce livre n'est pas construit autour de l'idée de transmission, celle d'un père à un fils. En tout cas, il s'est construit sur ces deux lignes-là, celle d'une ruine et celle d'une filiation. Au moment où je vous parle, je me demande toujours ce qui est le plus juste : s'agit-il d'une arnaque immobilière visant un pauvre type fatigué, désillusionné, ou bien si c'est le drame d'une transmission ?

Comment est né ce livre ?

Je suis parti d'une voix et même d'une tonalité, celle du personnage principal qui allait devenir le narrateur. Pour la première fois, et peut-être parce que je vieillis, je me suis senti habité par la voix d'un homme fatigué, qui a le sentiment d'avoir vu des choses lui échapper. Ensuite sont venus s'agréger tout un tas d'éléments plus concrets dont cette histoire de station balnéaire en Bretagne, la figure du promoteur, Antoine Lazenec, un manipulateur plus ou moins charismatique, et puis celle d'un fils, Erwan, qui subit tout cela.

Ce qui est intéressant chez Antoine Lazenec, celui que vous qualifiez de « manipulateur charismatique » c'est qu'il n'est jamais dans l'excès. Tout l'inverse d'un Bernard Tapie en somme.

Dans ma tête se sont mêlées plusieurs figures. C'est pourtant à Bernard Tapie que j'ai d'abord pensé. Et puis, au bout d'un moment, dans l'écriture, cet homme s'est abaissé à une forme de normalité, presque de fadeur. Je n'ai pas fait de grande scène avec lui. Je n'ai pas voulu une figure très électrique. Parce que le mal, ce que représente cet homme en fait, c'est la banalité. 

On peut lire ce livre comme un roman politique qui questionne le rapport de la gauche et l'argent mais aussi comme un roman philosophique qui questionne l'idée de justice. Superposons ces deux façons de voir et on obtient un roman d'une stupéfiante actualité, non ?

Je n'aime pas trop le roman à thèse mais au fond, quand je pense au délabrement de cet homme, je l'ai pensé très tôt comme un socialiste, un ouvrier ayant eu vingt-cinq/trente ans dans les années soixante-dix. C'est quelqu'un qui aurait pu avoir un passé militant, presque communiste. Il aurait ensuite glissé dans cette espèce de mollesse façon François Hollande. Et puis, au-delà de l'aspect idéologique, il y a le sentiment d'un abandon des gens de gauche. Que laissent-ils à leurs enfants ? Je crois que c'est ce qui m'intéressait en partie ici, dans la relation qu'entretient le narrateur avec son fils. Ce dernier, pour moi, est comme une pile électrique chargée par les échecs et les renoncements de son père. Et alors, peut-être plus métaphoriquement, sous le coup de l'effondrement de ce combat, de cette dignité, les enfants deviennent des êtres névrosés, incapables de s'installer dans un grand récit d'avenir. Ils auraient seulement des moments d'excès, de folie, comme le fils dans ce roman. 

Martial Kermeur, le narrateur, dit un moment : « Il faut se rendre compte de ce que c’était pour nous, 1981. » Cette phrase, il l'adresse au juge tout en se disant à lui-même que son « confesseur » pourrait être son fils.

Dans le passage que vous citez, il est question du rapport entre la nostalgie d'un homme de gauche et le présent qu'il laisse au monde et donc, aussi, à la justice. Je crois que mon narrateur est dans un processus de réparation. Il pense qu'en racontant ses échecs et sa nostalgie d'un temps meilleur, le juge va le comprendre et presque lui pardonner. Exactement comme il espère de son fils. Que le juge finisse par « céder » à son récit – on n'en dira pas trop ‒ prouve que ça a marché. Peut-être aussi que le juge est le seul qui peut l'absoudre. Il est quasiment une figure de prêtre si l'on y réfléchit bien.

En tout cas, il s'agit d'un homme qui a pour mission de rendre la justice là où il n'y en a plus, n'est-ce pas ?

Absolument. Mais ce juge est presque aussi comme un psychothérapeute, quelqu'un qui répare les êtres. En tout cas, il est une figure compassionnelle. Il prend la souffrance de l'autre. Il l'éponge et la déconstruit par ses silences et ses relances. 

Vous semblez fasciné par les homicides maritimes. On en trouve trace, si je puis dire, dans vos précédents romans. D'où cela vient-il ?

Je suis d'accord avec vous, il y a bien fascination. Mais aucun événement particulier ne l'explique. En tout cas, pas de façon explicite. Oui, l'élément maritime est toujours là. J'ai beau vouloir changer de lieu, j'y reviens toujours. C'est étrange, n'est-ce pas ? Il y a quelques années, j'étais un peu en panne. Et quelqu'un m'a dit : « Mais pourquoi ne fais-tu pas un livre qui se passe dans le désert ? »

Aux États-Unis par exemple avec La Disparition de Jim Sullivan ?

C'est à peu près la seule fois où j'ai réussi à « quitter » la Bretagne. En effet, tous mes autres livres sont construits sur un bord de mer. Après quoi, c'est vrai, je ne sais pas pourquoi j'ai toujours besoin de mettre quelqu'un à l'eau.

Dans Black Note, il y a cette interrogation que vous me semblez continuer de creuser ici : « Est-ce que c'est un crime de ne pas regretter la mort de quelqu'un ? » Cette question est-elle le lien direct avec votre nouveau roman ?

Sans doute. Mais à cette question, je répondrais plutôt que j'ai justement besoin d'écrire pour me dire que ce n'est pas un crime de regretter la mort de quelqu'un. Mes narrateurs, en général, ne se sentent pas plus coupables que cela. Vous avez raison, il y a bien un lien évident entre le narrateur de Article 353 du Code pénal et celui de Black Note. Kermeur est peut-être plus calme, je dirais, plus fatigué. Tous tuent pour, peut-être, réparer leur échec, en tout cas se libérer d'un joug qui pèse sur eux et dont ils sont pourtant responsables. Mais j'ai toujours le sentiment que la personne jetée à l'eau mérite de l'être. Dans ce geste il y a quelque chose qui doit sans doute être lié à l'Œdipe. Il faut tuer le père. Il y a peut-être un peu de cela dans la relation entre Kermeur et Lazenec. Le premier a beau avoir la cinquantaine, il reste un peu enfant. Il se laisse embarquer par le premier venu. Cette mélancolie enfantine le fatigue et justifie sa rébellion en quelque sorte.

Lorsque vous portez un regard rétrospectif sur votre œuvre, comment la jugez-vous ?

Si votre question porte sur la façon d'écrire un livre, la réponse ne change pas : c'est toujours la même galère. Je pars d'un joyeux chaos que j'essaie ensuite d'organiser. Mais si vous parlez d'écriture, il me semble que, de livre en livre, ma langue s'apaise. En tout cas, la façon dont mes personnages racontent l'histoire est beaucoup plus apaisée qu'au début. Quand j'avais vingt ans, j'étais dans une sorte de panique par rapport à ce que j'avais à dire, au langage. Les années passant, tout cela devient un peu plus rond, je dirais. Ce que je vise, c'est sans doute une forme de réconciliation entre ce que j'ai à dire et la façon que j'ai de l'écrire. Le jour où les deux se confondront, alors ce sera la paix absolue !




 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Article 353 du Code pénal de Tanguy Viel, éditions du Minuit, 2017, 176 p.
 
2017-05 / NUMÉRO 131