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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Entretien
Nathacha Appanah : le roman de nos défaillances
Tropique de la violence est le sixième roman d’Appanah, et il a pour décor l’île de Mayotte. Mais on est loin, ici, de l’image paradisiaque des tropiques, plages de sable blond et eaux turquoises.

Par Georgia Makhlouf
2017 - 03
La journaliste, traductrice et romancière mauricienne Nathacha Appanah est déjà très largement connue du grand public. Ses romans ont été traduits dans de nombreux pays et ont reçu de prestigieuses récompenses, dont le Prix du roman Fnac et le Prix des lecteurs de l’Express pour Le Dernier Frère (2007), le Prix Mille et une feuilles pour En attendant demain (2015) et le Prix Femina des lycéens, pour Tropique de la violence (2016) qui avait été sélectionné sur toutes les listes de prix cet automne. 

Tropique de la violence est le sixième roman d’Appanah, et il a pour décor l’île de Mayotte. Mais on est loin, ici, de l’image paradisiaque des tropiques, plages de sable blond et eaux turquoises. Car le roman nous plonge dans un univers dur et violent, celui d’adolescents livrés à eux-mêmes et qui vivent dans un bidonville proche de Mamoudzou, la grande ville de ce 101e département français, bidonville qui se nomme… Gaza. Tropique de la violence met en scène Moïse, un nourrisson arrivé sur l’île à bord d’un « kwassa kwassa », canot de pêche utilisé par les migrants qui font la traversée depuis les Comores, puis abandonné par sa mère à cause de ses yeux vairons – l’un est noir et l’autre vert, ce qui est considéré comme maléfique dans les superstitions locales. Il va être adopté par Marie, grandir comme tous les petits Français de l’île, puis se rebeller : « Je n'en voulais plus de cette vie protégée, de cette vie de Blanc, de ces vêtements de Blanc, de cette musique blanche qui ne transporte nulle part et de ces livres qui parlent de roseaux et de saules. » Moïse rencontre Bruce, presque le même âge, mais doté d'une haine et d'une rage inouïes. Bruce est le caïd de Gaza et c’est un personnage très sombre : « Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu'à nous », dira-t-il. Plusieurs destins vont ainsi se croiser, voire s’affronter, pour composer ce roman choral, dur et magnifique, salué par une critique unanime.

Quelle est la genèse de ce roman ? Pourquoi avez-vous eu envie de prendre Mayotte pour contexte et sujet ?

En 2008, mon époux a été muté à Mayotte, et nous avons donc quitté Paris avec notre bébé. Auparavant, j’avais publié Le Dernier frère qui avait eu un certain succès. Je me réjouissais de retrouver l’océan indien, la vie sur une île, toutes ces choses qui ne me sont pas étrangères puisque j’ai grandi à Maurice. Les premiers mois, j’ai vécu dans une sorte de mensonge, non pas que nous habitions dans un lieu coupé des réalités – nous étions installés dans une commune très mélangée – mais parce que je voyais des enfants partout, en bande, bruyants, joyeux (ou du moins c’est ainsi que je les percevais alors) et qui venaient jusque dans notre jardin chiper des mangues ou d’autres fruits. Je m’étais construit une image de type « l’île aux enfants ». Petit à petit, l’image a commencé à s’effriter. Je me suis aperçue que ces enfants n’allaient pas à l’école tous les jours, qu’ils n’avaient pas forcément leurs parents avec eux, qu’ils étaient livrés à eux-mêmes. 

Et c’est cette prise de conscience progressive qui a fait germer le projet de ce roman ? 

Non, pas du tout. Je n’avais aucun projet d’écrire sur ces enfants. J’étais sur un autre projet, pour lequel je traversais une phase de grande difficulté, et même de blocage ; je n’avançais pas. Face à ces enfants, j’avais une envie de citoyenne et non d’écrivaine : je voulais comprendre, et non écrire. Par la suite j’ai pu achever En attendant demain, qui est quand même paru huit ans après Le Dernier frère ! Entre-temps, nous étions rentrés en France, et je tournais autour de Tropique de la violence. J’en avais écrit un premier morceau, 150 pages qui avaient pour personnage principal Marie. J’ai voulu repartir à Mayotte pour valider un imaginaire, et cette fois-ci, je suis repartie seule pour quelques semaines, et cela m’a permis de me rendre compte que ce que j’avais fait n’avait aucun sens. Je m’étais fait prendre dans le piège du style, du maquillage, des beaux atours. Le livre avait besoin d’une langue plus âpre, plus brute. 

C’est donc lors de ce second séjour que le livre a vraiment trouvé son sujet et pris sa forme définitive ? C’est à ce moment-là que vous menez votre travail de terrain pour le nourrir ? 

Quand j’y suis retournée grâce à une bourse du CNL, je me posais beaucoup de questions sur ce que j’avais écrit, j’avais le sentiment de passer à côté de ce que je voulais dire, je trouvais que c’était juste mais pas vrai, ou l’inverse, ou encore que c’était parfois beau mais faux. Je ne savais pas comment me dépêtrer de tout ça. Très vite après mon arrivée, j’ai compris que je me trompais sur la forme, que la perspective d’un récit linéaire, classique ne tenait pas la route. La forme, ce n’est pas anodin. Décider à qui on donne la parole, choisir de la donner à un mort, ça change complètement la perspective. Ce deuxième séjour a été très dense et j’étais dans un état de concentration extrême. Un ami très cher, pompier de profession, m’a beaucoup aidée. Il m’a permis d’organiser mes journées, que je passais en compagnie d’un policier, d’un éducateur, d’un travailleur social, ou parfois seule. Je n’avais ni carnet, ni stylo, ni appareil photo. Je voulais juste m’imprégner, éprouver les choses, chaleur, lenteur ou ennui compris. Je n’étais pas dans une démarche journalistique. 

Quelle est donc la part fictionnelle dans ce texte qui s’est appuyé sur une observation de terrain assez dense ?

Je crois que c’est de mes livres celui où le pouvoir fictionnel est le plus fort. Seule la fiction autorise à faire parler les morts, ou à entrer dans les têtes pour donner à entendre des voix singulières. J’ai ressenti en l’écrivant une liberté littéraire que je n’avais jamais ressentie auparavant. C’est un texte qui parle d’un réel extrêmement complexe, en mutation permanente, aussi mouvant que les sables peuvent l’être. Je voulais donner voix à cette jeunesse, je voulais donner plusieurs visages à cette île, il était nécessaire que plusieurs voix la racontent, chacune avec son timbre, son rythme, son vocabulaire. Et c’est en cela que la fiction est présente. 

Parlons de Marie, qui était le personnage central de la première version. Pourquoi échoue-t-elle à donner à Moïse, son fils adoptif, un ancrage et un avenir ?

Marie est donc une infirmière qui va à Mayotte par amour. Mais cet amour s’éteint et elle s’éteint elle aussi. Puis il y a cet enfant qu’on lui met dans les bras et qu’elle adopte. Marie l’élève comme s’il n’avait pas de passé, comme s’il était sorti de son propre ventre. Elle aurait choisi la vérité, elle n’aurait pas échoué de la sorte. Mais il m’importe de rappeler qu’il s’agit ici d’un roman sur les défaillances de l’être humain, sur la défaillance de nos réponses politiques, administratives, médicales, face à la marche du monde et en particulier face aux migrations qui sont devenues des questions brûlantes. 

Pourquoi avez-vous décidé de ne plus faire de Marie le personnage principal et de mettre les adolescents sur le devant de la scène ?

Ce changement n’est pas le résultat d’un choix conscient de ma part mais plutôt une évidence qui s’est imposée à moi. Ce qui a été un choix, c’est la multiplicité des voix narratives et aussi, le souci de construire pour chacune de ces voix une façon de parler qui soit le reflet de ce que sont ces personnes. Ainsi Moïse parle-t-il d’une façon plutôt classique et assez douce, alors que Bruce a une manière syncopée de s’exprimer et un vocabulaire plus brut et plus limité. Pour moi, il s’agit surtout de donner voix à des personnes et non pas de rendre compte d’une réalité. Mais ce qui saute aux yeux à Mayotte, ce sont tous ces adolescents qui vivent en bande, et cela permet de poser une question intéressante qui est celle de notre façon de traiter les jeunes, notre façon de traiter les jeunes noirs en particulier.


Vous faites parler des morts et ici comme dans d’autres de vos textes, la question de fantômes est très présente. Pourquoi cela ?

Dans tous mes livres il y a un souci de l’avant, l’avant des personnes, mais aussi l’avant des lieux et même l’avant du climat. Le lien entre l’avant et ce que nous vivons aujourd’hui me paraît fondamental. Et cela au moins en raison de mon lien très fort à ma grand-mère, une personne très importante à mes yeux et avec qui j’ai passé beaucoup de temps puisque j’avais 25 ans quand elle est décédée. J’ai donc eu le temps de partager beaucoup de choses avec elle, qui témoignaient de cet autre monde qui avait été le sien mais qui avait quasiment disparu. Le fait d’avoir quitté mon pays pour vivre en France me rend tout aussi sensible à ces fantômes qui nous habitent : fantôme de la langue – puisque c’est le créole qui était ma langue maternelle – fantôme de cette autre vie qu’on aurait pu vivre, de cette autre culture que nous portons. Et puis quand on devient maman, on est confrontée à la question de la transmission de façon très insistante.

Vous abordez la question de la « concurrence des mémoires ». À quoi faites-vous référence ?

C’est une question qui m’intéresse ou m’agace mais en tout cas, me travaille depuis mon premier roman. J’y avais abordé le sujet des Indiens qui arrivent à Maurice pour y travailler en remplacement des esclaves. Ces Indiens étaient sans doute grugés, battus, mais ils n’étaient pas enchaînés, ils pouvaient venir avec leur famille, ils pouvaient garder leur langue, ce n’étaient pas des esclaves. Ce n’est pas parce qu’ils ont souffert qu’ils ont souffert « comme ». Cette comparaison des souffrances est inexacte et elle me poursuit, par exemple avec les 1500 juifs refoulés de Palestine et déportés à l'île Maurice, dont je parle dans Le Dernier frère. Avec les réseaux sociaux, cette question revient sans cesse : on est forcé de prendre parti sur tout ; tu as pleuré pour x et pas pour y, pourquoi ? Cette concurrence des mémoires mène à l’anesthésie, parce qu’il y a tant de choses sur lesquelles pleurer, et on le fait sans que ce soit contrebalancé par une information approfondie. On assiste à une mise en scène du chagrin et de la misère mais sans véritable connaissance derrière. 

« Choisir une vie faite d’écriture, c’est choisir d’être toujours dans le doute », avez-vous dit. Est-ce vraiment le cas ?

Oui, vraiment, et je dirais même que plus j’ai envie d’écrire moins je suis sûre de moi. J’ai encore plus peur qu’avant. 




 
 
D.R.
« Pour moi, il s’agit surtout de donner voix à des personnes et non pas de rendre compte d’une réalité. » « Plus j’ai envie d’écrire moins je suis sûre de moi. J’ai encore plus peur qu’avant. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Tropique de la violence de Nathacha Appanah, Gallimard, 2016, 180 p.
 
2017-11 / NUMÉRO 137