FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Entretien
Dominique Bona : Colette, l’instinct du corps, du cœur, de l’intelligence


Par Georgia Makhlouf
2017 - 04
À la fois romancière et biographe, Dominique Bona reçoit le Grand Prix de la biographie de l’Académie française pour Romain Gary en 1987, le prix Interallié pour Malika en 1992, le prix Renaudot pour Le Manuscrit de Port-Ébène en 1998, et la bourse Goncourt de la biographie pour Berthe Morisot, en 2000. Membre du jury du prix Renaudot, elle a été élue à l’Académie française en 2013.

Elle vient de publier une biographie singulière de Colette dans laquelle elle s’attache particulièrement aux années de la Première Guerre mondiale, période qui vit les hommes déserter en masse les campagnes et les villes, laissant seules des femmes qui doivent s’organiser pour faire face à la peur et aux difficultés du quotidien. C’est dans ce contexte que Colette, qui est déjà une journaliste et une romancière célèbre, fait venir ses amies les plus proches dans une jolie maison en lisière du Bois de Boulogne, afin qu’ensemble, elles se réinventent une vie à leur mesure. Et ce sera une vie joyeuse et libre, pleine de tendresse et d’amitié, débordante de sensualité, de vitalité et de créativité, alors que le monde autour d’elles est sombre et inquiétant. Nous avons rencontré Dominique Bona pour évoquer avec elle Colette et les siennes et ce phalanstère singulier, où quatre femmes exceptionnelles affirment avec bonheur leur tempérament, leur insoumission et leur amicale tendresse.

Faut-il voir dans votre titre un clin d’œil malicieux, une référence au comportement anticonformiste de Colette qui « fait des siennes » ?

Non, j’avoue que je n’y ai pas pensé et que j’utilise le terme dans son sens littéral. « Les siennes » fait référence au possessif, aux amies de Colette. Car ce que j’entreprends ici n’est pas une biographie classique – il y en a déjà eu plusieurs. L’idée originale de ce livre, son fil rouge, c’est le féminin pluriel c’est-à-dire qu’il s’agit d’un récit biographique dont Colette est le centre mais qui rassemble plusieurs figures féminines dont les destins s’entrecroisent et ne se lâchent jamais. J’ai voulu tisser les fils, enserrer ces quatre amies comme dans une toile d’araignée, et cette toile, c’est très concrètement un chalet en bois, un lieu clos en bordure du Bois de Boulogne, dont il ne reste rien aujourd’hui puisqu’il a été détruit en 1916. Colette redoute la solitude et va y réunir trois de ses très proches amies. C’est à quatre qu’elles feront face aux soucis du moment et à l’ennui si terrible d’être seules puisque les hommes sont partis au front. 

Quel a donc été le déclencheur pour vous de ce projet d’écriture alors qu’en effet, comme vous le dites, il y a énormément de biographies de Colette, devenue vers la fin de sa vie un véritable monument national ? 

Le déclic, c’est ma lecture dans une biographie de Colette, de cet épisode de la guerre de 14 où, ne supportant pas les duretés de la vie par ces temps si tragiques, Colette fait venir ses trois meilleures amies pour constituer une sorte de phalanstère joyeux et tendre ; ces quatre femmes vont s’inventer une vie pleine d’amitié et de douceur, en contraste saisissant avec le climat qui prévaut tout autour. Il va régner dans ce chalet une atmosphère de vacances, et ces femmes vont résister à la peur et au chagrin en cultivant leur goût du bonheur qui est une forme de résistance à la dureté d’un monde où la mort est partout. Il faut dire aussi que ces quatre destins sont passionnants parce qu’ils sont au diapason. Les quatre femmes sont quasiment de la même génération ; elles travaillent dans le monde du spectacle, du journalisme, de la littérature, et sont donc toutes les quatre des artistes ; elles sont indépendantes financièrement, et très libres sur le plan des mœurs. On peut donc dire que ce sont des pionnières, semblables aussi par le tempérament puisqu’elles aiment également l’amour, la cuisine et tout ce que la vie peut leur offrir de bon. Cette communauté de caractères, de valeurs et de modes de vie m’a donné envie de les réunir dans un même récit.

Vous parlez d’elles comme de pionnières et en même temps vous dites qu’elles ne sont pas féministes.

Oui, elles sont pionnières, anticipatrices, et pas seulement parce qu’elles coupent leurs cheveux et ne portent pas de corset ; elles le sont surtout par leur façon de vivre complètement dégagée des codes de l’époque, de la morale dominante. La guerre de 14 a été très importante dans l’histoire de l’émancipation féminine. Les hommes partent donc au front et ne peuvent plus assurer les tâches qui étaient les leurs, que ce soit à la campagne, dans les usines ou dans le monde de l’art et la culture. Le métier de journaliste que Colette pratique va énormément se développer en raison de la carence des hommes au journal. Les femmes vont ainsi installer de nouvelles manières d’être et s’engager dans la voie de l’émancipation. C’est dans les années 20 que naît le modèle de « la garçonne », sujet du célèbre roman paru en 1922 : une femme indépendante et qui veut vivre aussi libre qu’un homme. Or Colette et ses amies ont inventé pour elles-mêmes ce modèle bien avant la parution du roman. En même temps, Colette déteste les féministes. À cette époque, les féministes sont les suffragettes qui défilent avec leurs banderoles et réclament l’égalité des droits. Anticonformiste dans tous les domaines, Colette est allergique à la politique, aux programmes, au militantisme. Le fouet et le harem sont les deux châtiments dont elle menace les suffragettes. Colette, elle, rêve d’être soumise corps et âme à l’homme de sa vie. Il y a deux mots qui reviennent beaucoup dans son œuvre : l’entrave et amarrée. Le premier se réfère à la lutte contre toutes les chaînes, mais son rêve est d’être enchaînée à un homme, amarrée. Indomptable et domptable, insoumise et soumise, il est très difficile d’enfermer Colette dans une catégorie. Ce qui la définit, c’est le mouvement de la vie, c’est l’instinct du corps, du cœur, de l’intelligence. 

Ce qui la définit peut-être, c’est son appétit de la vie.

Oui, Colette a la passion de la vie. Elle tient ça de sa bonne nature, une nature sensuelle, généreuse, optimiste. Mais sans doute aussi de son éducation. Sido l’a aidée à avoir confiance en elle-même, à prendre la vie du bon côté. Elle l’a toujours soutenue dans tous les épisodes de sa vie et n’a jamais été critique de ses comportements, y compris les plus anticonformistes tels que ses rôles au théâtre ou ses amours lesbiennes. Colette a eu l’art de dominer les forces mauvaises et de trouver de la joie dans tous les moments de sa vie. « Le monde m’est nouveau à chacun de mes réveils », écrit-elle.

On est quand même troublé par sa relation à sa fille, cette absence d’attachement maternel. 

La maternité est venue très tard pour Colette, ce qui est quand même très surprenant chez cette grande amoureuse et à une époque qui ne connaît pas la contraception. Elle a quarante ans au moment de la naissance de sa fille. La maternité la surprend, l’étonne et la laisse à distance d’elle-même. Certaines femmes se révèlent à elles-mêmes dans la maternité. Rien de tel pour Colette. Elle vit la naissance comme une souffrance – son accouchement est très difficile – et comme un fardeau que toute sa vie elle cherchera à alléger. Elle envoie la petite chez sa belle-mère alors qu’elle n’a qu’un an et plus tard, elle l’enverra souvent en pension ou chez des amis. Lorsqu’elle écrit à sa fille, elle signe ses lettres : Colette de Jouvenel ! On peut y voir un instinct de survie de l’artiste. L’écrivain chez elle domine la mère. La maternité éloigne du travail de création et Colette est un bagnard de la plume qui n’arrête jamais d’écrire.

L’écriture ne lui vient pas toujours facilement dites-vous. 

Non, Colette connaît le dur travail d’écrire. C’est parfois difficile, elle s’en plaint dans des lettres à ses amis. En vacances, alors que tout le monde est à la plage, elle est à sa table et elle en souffre. Lorsqu’elle écrit à Marguerite Moreno qui cherche à publier un livre afin de lui donner quelques conseils, elle lui dira : essaie de cacher que ça t’emmerde d’écrire. Elle sait qu’écrire est lourd et fatiguant. Mais elle sait aussi que l’écriture doit refléter la joie, et sa prose sera toujours habitée par la joie et par la force vive de sa plume.

À propos de ces quatre femmes, vous écrivez qu’elles ont payé leur liberté au prix fort. Or ce qui frappe à la lecture de votre livre c’et leur joie de vivre et l’étendue de leurs talents. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ces femmes ont enfreint les lois et bousculé les codes. Ce faisant, elles se sont mises dans une position marginale. La vie de Colette est jugée scandaleuse et pour une partie de la bourgeoisie, pour les milieux bien-pensants, elle n’est pas fréquentable. Il est vrai qu’elle accèdera au rang de grand officier de la Légion d’honneur, mais sa réputation sulfureuse la poursuit jusqu’à sa mort et l’Église lui refusera les derniers sacrements. Quand elle entre au journal Le Matin, cela suscite une querelle : certains ne veulent pas d’elle, c’est « une romanichelle ». Elle doit lutter pour s’imposer. Sa volonté d’être libre lui coûtera aussi son mariage : elle pouvait être un obstacle dans la carrière de son mari, elle qui était capable de manifester son exaspération lors d’un dîner ou même de se lever de table. La presse allemande a d’ailleurs publié une photo d’elle où elle a les seins nus…

Et pourtant, dites-vous, l’amour lesbien est à la mode vers 1900. 

Il faudrait préciser : littérairement et artistiquement à la mode. Cela fait partie du tableau érotique de l’époque. L’amour lesbien est représenté dans des peintures ou des sculptures, en littérature aussi où il rend un récit plus pétillant, comme chez Pierre Louÿs par exemple. Mais cela ne veut pas dire que ce soit parfaitement naturel et cela concerne essentiellement certains cercles d’artistes qui sont des cercles à part. Donc l’amour lesbien se pratique à l’intérieur d’un monde qui vit en marge des autres. 

Parlons un instant de son second mari, Henri de Jouvenel, qui jouera un rôle important au Moyen-Orient. 

Henri de Jouvenel était directeur du journal Le Matin. Mobilisé, il fait une guerre exemplaire, mais par la suite, il s’implique en politique et devient sénateur, ministre, diplomate. Son objectif pendant des années est de travailler à la paix. Déjà pendant la guerre, il est détaché du front pour des missions qui ont pour objectif de faire avancer la cause de la paix. Mais dès l’armistice, il consacre toutes ses forces à la Société des Nations. Il croyait vraiment que les accords internationaux étaient un bon instrument pour garantir la paix. Et au Moyen-Orient, il a été haut-commissaire de la République française au Liban et en Syrie du 10 novembre 1925 au 23 juin 1926. C'est sous son administration que le Liban est organisé en République.

Vous citez cette très belle phrase de Mme de Staël qui dit de la gloire qu’elle est le « deuil éclatant du bonheur ».

Cette phrase est très vraie pour Mme de Staël, mais elle l’est pour Colette aussi. Colette sait que le grand Bonheur n’existe pas et s’attache à cultiver une multitude de petits bonheurs, un ciel bleu, une odeur marine, la couleur d’un buisson fleuri… Elle trouve toujours quelque chose à savourer. Abandonnée par Willy, puis par Henri et Bertrand de Jouvenel, elle repart vers d’autres horizons, elle change de décor, elle se renouvelle. Malheureuse en amour, elle cultivera l’amitié et privée de celles qui lui sont si chères, elle trouvera d’autres femmes avec lesquelles elle saura développer de nouvelles relations d’amitié et de tendresse. 

Finissons peut-être avec la citation que vous avez placée en exergue et dans laquelle elle affirme que son corps est plus intelligent que son cerveau. 

Oui, c’est une phrase qui définit bien Colette, son goût de la provocation, certes, mais son goût d’être vraie aussi. Ce n’est pas une intellectuelle, c’est une anti-Duras, elle donne la primauté à la vie sur les discours et les dogmes. Mais cette phrase la définit aussi comme écrivain car Colette a donné de la chair aux mots. Son écriture est habitée par les sons, les parfums, les couleurs ; les cinq sens y sont à la fête.




 
 
« La guerre de 14 a été très importante dans l’histoire de l’émancipation féminine. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Colette et les siennes de Dominique Bona, Grasset, 2017, 432 p.
 
2017-05 / NUMÉRO 131